‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 403 sur 411 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

C'est ici le moment véritablement intéressant de l'éducation. Noire élève a déjà, du côté du corps et de l'esprit, tout ce qu'il faut pour être utile. Cependant tremblons encore ! c'est le cœur seul qui achève ou plutôt qui fait l'homme. C'est donc ici sur-tout, père tendre, qu'il faut bannir une molle indulgence, et cesser quelque temps d'être père; ou plutôt c'est ici qu'il faut l'être plus que jamais.

Dans une éducation mâle et solide, envisagée par rapport au cœur, ou peut distinguer irois choses essentielles. D'abord, une discipline sévère qui écarte loin des enfants la mollesse et la licence; en second lieu, des maximes solides qui leur inspirent un amoiu" durable de la sagesse; enfin, des exemples vertueux qui leur offrent des modèles.

El d'abord quand j'exige une discipline sévère , à Dieu ne plaise que j'eaiende par là cette farouche austérité qui abrulil l'ame des enfants au lieu de la fortifier, et qui les rend slupides sans les rendre meilleurs ! à Dieu ne plaise que je veuille atlrisler gratuitement l'âge heureux des ris ingénus, de la douce gaieté; que par un zèle barbare, armant le sang contre le sang, j'aille glacer les tendres embrassemeuts des pères , et flétrir l'innocent bonheur des enfants ! c'est au contraire pour prolonger ce bonheur que j'ose recommander à leur égard une utile sévérité. En effet, qu'est-ce qui fait ici-bas le bonheur .•' ce n'est pas une exemption entière des peines de la vie : quel homme oseroil y prétendre .-' mais une ame forte exercée de bonne heure à les supporter. Que prétend donc faire de vos enfauls cette tendresse inquiète qui semble vouloir les arracher à la condition humaine ? Au premier souffle de l'adversilc , que deviendront ces malheureuses victimes dont la foiblesse est l'ouvrage de la vôtre .'' Combien profondément pénétreront les traits de l'affliction dans des âmes amollies dès l'enfance ? Est-ce en les promenant mollement sur les

SUR L'EDUCA^TION.

fleurs que vous leur apprendrcK à fouler aux pieds les épines de la vie ?

Un ennemi encore plus cruel de la paix de l'ame , ce sont les passions : c'éloit à l'éducation à nous donner des armes contre elles; mais c'est elle qui leur donne des ai'mes contre nous. Eh ! comment le feu de la volupté ne fondroit-il pas des âmes déjà presque dissoutes par de vaines délices? Comment poiuroient se défendre de rori;ueil ceux qui, dès qu'ils ont ouvert ies yeux, ont vu une foule d'esclaves empressés autour d'eux, dont les maîtres mêmes sembloient payés plulot poiu-les flatter que pour les instruire? Qu'il est à craindre qu'après avoir pu tout ce qu'ils vouloient, ils ne veulent pour leur malheur tout ce qu'ils ne peuvent point, et ne désirent pour le malheur des autres tout ce qu'ils ne doivent pas !

Car cette éducation efféminée n'anéantit pas seulement les qualités du sage, elle détruit celles du citoyen: en effet, quelle est la première? c'est le respect pour les lois. Or, que peut produire cette enfance indisciplinée, si ce n'est une haine orgueilleuse du joug le plus nécessaire? Obéit-on volontiers étant homme, lorsque dans l'âge de la dépendance on s'est fait oiiéir ? Lorsque vous entendez dire qu'un jeune honune s'est souillé par quelque grand crime, remontez jusqu'à ses prcniières années, et vous découvrirez que, dès ce temps même, uisque dans les jeux de l'enfance , se luissoieut entrevoir ces penchants féroces (|ui depuis, accrus par la foihlesse des pères, et fortifiés dans l'âge des enfants, ont enfin déshonoré ceux qui les ont soufferts et ceux qui les ont fait éclater. Aussi parmi le grand nombre de sages lois dont la France s'honore , aucune ne me paroit plus louable que celle qui, faisant rejaillir sur les parents l'opp/^obre des peines que les lois infligent aux coupables, force les pères de veiller siu- leurs enfants, par la crainte d'une ignominie utilement contagieuse.

Au respect pour les lois est esseutiellernent joint l'amour de la patrie... L'amour de la pairie! il eufantoil autrefois des prodiges; il a produit les grands peuples et les grands hommes; mais ce nom qu'il suilisoit autrefois de prononcer [lour enflammer toute une nation, osons l'avouer, ne rencontre aujourd'hui que des cœurs glacés; el froidement prononcé par quelques citoyens, il n'est presque répété par personne ! l'état entier ne devroit former qu'une vaste famille, et chaque famille forme un petit état particulier ; que la patrie chancelle , des hommes avides accourront en foule se disputer ses débris; mais qui est-ce qui osera s'ensevelir sous ses ruines ?

Où chercher les causes de cette indifférence? et comment ne voit-on pas qu'une frivole éducation en est la première? Qu'est-ce que l'amour de son pays? c'est un sentiment héroïque qui nous arrache à nous-mêmes pour nous enchaîner au bien public : mais ces sentiments énergiques les demanderez-vous à ces hommes énervés dès le berceau? exigerez-vous que pour l'amour de la patrie de jeunes Adonis aillent exposer à l'ardeur du soleil la fraîcheur de leur teint? accoutumés à reposer sur le duvet, pourront-ils se résoudre, pour l'amour de

la patrie, à coucher sur la dure? enfin, habitués à rechercher toutes les commodités de la vie, seront-ils capables de l'amour de la patrie , qui exige quelquefois le sacrifice de la vie même ? Jugez-cn par des exemples : à Sybaris, les enfants, élevés au milieu des chants mélodieux et des fêtes voluptueuses, respiroient en naissant l'air du plaisir : à Lacédémone , la plus austère discipline présidoit à léducalion d'une jeunesse laborieuse, qui apprenoit à braver la mort dès qu'elle commençoit à jouir de la vie. Je vous laisse à penser quelle est celle de ces deux villes où les enfants expiroient avec plaisir pour la cause commune, et où les mères en remercioient les dieux ? Ah ! c'est que la mollesse des sens se communique à l'ame, c'est qu'en se rendant incapable de servir la patrie, on se rend bientôt incapable de l'aimer.

Mais je l'ai déjà dit, l'amour de son pays est un sentiment héroïque qui exige une ame forte. L'amour de l'humanité qui nous est si naturel , el qui n'exige qu'une ame sensible , ne sera-t-il pas plus respecté par cette molle éducation ? Je remarque au contraire que ces enfants si voluptueusement élevés sont sans pitié, sans entrailles ; eh ! comment plaindroient-ils des maux dont ils n'ont pas d'idée? accoutumés à ne se repaitre que d'idées agréables et de sensations délicieuses, leur imagination même se refuse autant que leur cœur aux misères d'autrui ; ou , si elle excite en eux quelque sentiment , c'est plutôt celui du dégoût que de la piiié, et l'aspect de l'indigent force leurs superbes regards de se détourner, sans forcer leurs avares mains à s'ouvrir.

Je ne parle pas des devoirs sacrés d'amis ou de parents : quel est celui qui les remplit dignement? C'est celui qui les regarde moins comme des obligations pénibles que comme les plus noble» besoins de l'humanité. Mais pour penser ainsi, il faut des âmes saines et pures, que le goût frivole des amusements étrangers à la nature de l'homme n'ait point encore corrompues. Fermez donc à vos enfants par une éducation sagement sévère la route des faux plaisirs ; et comme l'ame a besoin d'aimer, leurs sentiments reflueront comme d'eux-mêmes vers les véritables voluptés. Si au contraire vous laissez entamer leurs cœurs par la licence d'une jeunesse négligée, c'en est fait ! n'espérez plus les trouver sensibles aux charmes de l'amitié et des attachements légitimes : épuisant dans de criminels plaisirs toute la sensibilité de leur ame, ils ne consei'veront pour les plaisirs innocents qu'un cœur sec et aride; pareils à ces fleuves qui, forcés par l'ai-t de s'égarer dans des canaux détournés, laissent à sec le lit que leur avoit creusé la naUire.

Ceux mêmes auxquels ils devroient être attachés par le plus gi'and de tous les bienfaits, par celui de la vie, pensent-ils par une indulgente facilité s'assurer leur reconnoissance? Vous vous étonnez quelquefois, pourroiton leur dire , de voir vos caresses repoussées par l'ingrate insensibilité de vos enfants. Mais c'est à-la-fois l'effet naturel el le juste châtiment de votre aveugle complaisance pour eux : lorsque, instruits à n'aimer qu'euxmêmes, ils sont indifférents pour vous; lorsque portant dans leur sein le feu des passions, ils accusent en secret ceux qui l'ont nourri par leur foiblesse; lorsque accou-

DISCOURS

lûmes à satisfaire tous leurs désirs , ils vous regardent , dès que vous voulez vous y opposer, comme des surveillants importuns ; lorsque de cet amour des plaisirs passant à celui des richesses qui les procurent , ils osent peut-être (je frémis de le dire) hâter par des vœux dénaturés la dépouille paternelle; qu'avez-vous à vous plaindre ? le ciel n'est-il pas équitable, en payant par la haine barbare des enfants l'amour encore plus barliare des pères ?

J'en pourrois dire autant de ces parents ambitieux, qui ne voient daus leurs enfants que de vaines idoles qu'ils s'empressent de décorer , pour se faire honorer en eux; n'aimant leurs enfants que pour eux-mêmes, qu'ils n'en attendent pas de retour. Agrippine, la plus ambitieuse des femmes, fut la mère de Néron, le plus ingi-at des fils.

La seconde partie d'une éducation forte et mâle , je l'ai fait consister dans des préceptes capables d'élever et d'agrandir l'ame. Mais cette parlie elle-même ne s'est pas bien garantie de la contagion; et bien loin d'oser faire pratiquer aux enfants la vertu, à peine ose-t-on leur en parler. On les entretenoil autrefois de l'amour des lois et de l'élat : aujourd'hui ils n'entendent parler que de la nécessité de parvenir, et des moyens de s'avancer. Mon fils, dit un père de nos jours , songez à votre fortune ; apprenez à plaire pour réussir , et soyez agréable aux autres pour être utile à vous-même. Mes enfants , auroit dit au contraire quelqu'ini de nos bons aïeux, vous avez un cœur, c'est pour aimer la pairie; vous avez un bras, c'est pour la défendre; c'est pour elle que vous êtes nés; osez vivre, osez mourir pour elle. Faut-il s'étonner si des langages si différents produisent des effets si opposés;'

On a cru pendant long-temps qu'on ne pouvoit de trop bonne heure inspirer aux enfanis des sentiments d'humanité pour les malheureux , de tendresse pour leurs proches, d'attachement pour leurs amis. Qu'a-!-on fait depuis.^ on a substitué l'apparence à la réalité; au lieu de nous apprendre à être bons, on nous instruit à être polis. C'est chez des maîtres de grâces qu'on apprend des leçons d'humanité! dès l'enfance, cet âge heureux de la naïve franchise , on nous exerce à nous attrister de l'infortune d'autrui sans douleur ; à nous réjouir de leur bonheur sans joie. Aussi que voit-on sortir.de cette école de fausseté.' des manières obligeantes et des cœurs impitoyables. Généreuse amitié , qu'est devenu ton vertueux enthousiasme ? Jamais on n'ouvrit avec plus d'empressement ses bras pour recevoir ses amis, et jamais on n'ouvrit plus lenlcmenl sa bourse pour les secourir. Les cris mêmes du sang ont fait place aux beaux discours. Depuis qu'une éducation superficielle augmente le nombre des hommes polis, celui des enfanis reconnoissants diminue : déjà même les noms de père, de fils, d'époux, sont proscrits, diton, par mille gens du bel air; et ces litres précieux dont une raison plus éclairée devroit augmenter la sainteté parmi les grands, ne seront bientôt plus sacrés que pour l'aveugle instinct du peuple. Et voilà l'ouvrage de cette éducation qui met tout en de vains dehors.... Ah ! ne valoit-il pas mieux nous inspirer des

sentiments de bonté, que de nous instruire à les con- Ire-faire, et former des hommes vraiment sensiljles que d'exercer de méprisables pantomimes!

Mais comme les plus belles semences, si, lorsqu'on les a confiées à la terre , la rosée céleste ne vient hâter leur fécondité, demeurent infructueuses; ainsi les germes de vertu se sécheront dans ces jeunes âmes, si ce qu'a semé la sagesse humaine n'est fécondé par la religion ; motif sublime ! qui corrige la bassesse de nos affections en nous montrant la noblesse de notre origine; qui nous fait faire de grands efforts pour une grande récompense ; et qui , pour eu donner encoi'e une plus haute idée, nous apprend à pardonner aux autres, et à nous humilier nous-mêmes.

Mais au lieu d'établir l'éducation sur ce fondement divin, sur quoi l'élablil-on ? sur la base fragile des bienséances humaines. On ne dit point aux enfants : Soyez religieux, mais on leur dit : Soyez décents. Pères imprudents! avec cette foible armure, voyons comment vos enfants soutiendront les assauts du vice ! retenus d'abord par une hypocrite timidité, ils n'iront point braver par des désordres éclatants le public dont on leur apprit à redouter les regards; mais lorsqu'ils le pourront décemment, ils séduiront l'innocence, ils trahiront leur foi; et, pareils à ces fruits qui, quoique gâtés au-dedans , vous séduisent encore par un brillant coloris, sous celle écorce de décence, ils cacheront un abjme de corruption; et ce masque même qui sert du moins à cacher la laideur du vice, ne croyez pas qu'ils le portent long- temps. A peine auront-ils connu les hommes, qu'ils aimeront mieux les imiter que les croire ; ils ne conserveront pas même le mérite de l'hypocrisie; ou s'ils respectent encore quelques bienséances, ce ne sera pas celles qui proscrivent les scandales du vice, mais celles qui attachent une honte malheureuse à remplir les devoirs les plus sacrés. Ils ne rougiront pas de trahir l'amilié, de violer la justice; mais ils regarderont comme une chose ignolde de garder la foi conjugale, et de payer leurs dettes. Et c'est ainsi qu'en voulant leur apprendre à être vertueux par décence , vous ne leur apprendrez qu'à être vicieux par respect humain. Instruisez-les donc à écouler le cri de la conscience plutôt que la voix des hommes ; à craindre les regards de l'êlre éternel plutôt que ceux du public; et que les maximes les plus religieuses pénétrant dans leur ame encore tendre, leur donnent une forte et profonde teinture de la vertu , au lieu de cette couleur passagère d'honnêteté qui, bientôt emportée par le frottement continuel des vices, ne laisse enfin apercevoir que la difformitémal déguisée d'une ame corrompue.

Cependant vous n'avez rien fait encore , si aux préceptes ne sont joints les exemples. Il fut uu temps où, recommandée par l'innocence de nos pères plutôt que par leui-s discours , la vertu s'imitoit plutôt qu'elle ne s'enseignoit. Une vie occupée , des entretiens honnêtes, une table frugale , une maison modeste , parée non de peintures lascives, mais des images vénérables de nos ancêtres ; voilà les leçons palpables , pour ainsi dire, que recevoient les enfants ; et leurs premiers préc eji-

SUR L'ÉDUCATION

teurs étoient les exemples domestiques. Mais nous , assis à nos tailles voluptueuses , comment oserons-nous leur parler de frugalité .'' Est-ce au milieu de la licence de nos entretiens que nous saurons leur inspirer la pudeur ? Que dirai-je de ces parents indignes, qui, lorsqu'ils voient s'échapper du cœur de leurs enfants les premières saillies des passions naissantes, osent sourire à ces préludes du vice ? Ainsi , les premiers ol)slacles que rencontrent les enfants dans le chemin de la vertu , ce sont les exemples paternels. Oliligés d'honorer leurs parents, bientôt ils les imitent, et la piété filiale , qui devroit être poin- eux une vertu , n'est plus pour eux que la première amorce du vice. Gomment peut-on oublier que rien n'est indifférent pour l'enfance .'' Ne remarquez-vous pas quelquefois comment, à leurs jeux folâtres, succède tout-à-coup une attention morne, indice assuré de l'impression que font sur eux des objets d'autant plus frappants pour eux, qu'ils leur sont plus nouveaux.^ Si leurs cœurs pouvoient s'ouvrir à nos yeux; si nous pouvions apercevoir comment un mol, un geste imprudent , ont su y graver l'image du vice , avec quelle frayeur religieuse ne parlerions-nous pas devant eux ? Eh quoi ! parceque cet effet est invisible, en est-il moins cruel .'' Combien les anciens peusoient , ou du moins agissoient différemment ! Chez eux , la force des exemples épargnoit l'ennui des préceptes; l'éducation éloit en quelque sorte une représe»»tation continuelle. Les festins, les fêles, les jeux, les assemblées, les cérémonies publiques, tout frappoil vivement l'imagination des enfants. Tout leur crioit ; Soyez ■vertueux , et faisoit entrer la sagesse dans leur ame par tous les sens. Voulez - vous donc rendre vos enfants honnêtes .'' que tout dans la maison respire l'honnêteté; que tout la peigne à leurs yeux, la fasse retentir à leurs oreilles ; c'est ainsi que, de la sévérité de la discipline , de la solidité des préceptes , et de l'autorité des exemples , heureusement réunies , résultera cette éducation vigoureuse qui n'a jamais fleuri chez aucun peuple, qu'il n'ait été vertueux, et n'y a jamais dégénéré , qu'il ne se soit corrompu. Si je voyois une nation autrefois estimée tomber dans l'avilissement , se refroidir pour la vertu , et s'enthousiasmer pour des bagatelles , applaudir l'amour de la patrie sur les théâtres , et le laisser s'éteindre au fond des cœurs ; si je voyois sur-tout dégénérer la noblesse , et le sang le plus pur de l'étal s'altérer dans son cours ; si au lieu de ces guerriers , de ces sénateurs généreux et francs , je n'apercevois que des êtres bas dans leur fierté , insolents dans leur politesse; si on me montroit le nom des illustres défenseurs de l'état , traîné dans la fange de la débauche par de lâches descendants, et les châteaux antiques qu'habitoient des héros , vendus pour enrichir des courtisanes , je gémirois sur le sort d'une telle nation , sur-tout si j'en étois citoyen ; mais en voyant la décadence de ses mœurs , je serois assuré de celle de son éducation. D'un autre côté, si je voulois prouver, par des exemples puisés dans l'histoire , le pouvoir de cette éducation ferme et solide , qui donne au corps, à l'esprit, à l'ame , toute leur énergie; il n'est point de

peuple, il n'est point d'état qui ne pût m'en fournir. Mais où puis -je en trouver de plus convenables que chez nos aïeux, et de plus brillanis que sur le trône.» Vous relisez tous les jours, avec attendrissement , l'histoire de ce bon roi qui conquit son royaume pour le rendre heureux. Je n'ai pas besoin de vous dire que je parle de Henri IV; et si je le nomme, c'est parcequon aime à le nommer. Or, qui d'entre nous, toutes les fois qu'il admire ses belles qualités, n'en retrouve la source dans l'éducation sévère qui le forma "^ Ce fut en écoulant les maîtres les plus habiles, qu'il acquit celte supériorité de bon sens qui fait qu'on recueille avec plus de soin ses moindres paroles, qu'on ne conserve les ornements royaux des autres princes. Ce fut en gravissant parmi les rochers , avec les jeunes paysans du Béarn, en se nourrissant comme eux d'un pain grossier, en portant comme eux des vêtements vulgaires, ([u'il acquit cette vigueur inlrépide qui sembloit le multiplier et le reproduire au milieu de tant de sièges et de combats. Ce fut en vivant parmi les habilants de la campagne, en connoissant par ses yeux leur misère, qu'il apprit à y être sensible; enfin, c'est parcequ'il avoit senti qu'il étoit homme avant que d'être roi, qu'étant )-oi il se souvint qu'il étoit homme. Pourquoi faut-il qu'avant d'accomplir ses grands projets, la mort .3.... Qu'ai -je dit. Messieurs.? Quel mot funeste viens -je de prononcer .3 en rouvrant imprudemment une plaie ancieiuie , je rouvre une plaie encore sanglante ; et pouvois - je parler de la perle que fit la France dans la personne du grand Henri , sans rappeler celle qu'elle vient de faire dans un de ses plus digues descendants .' La France le pleure encore , et moi, je puis, sans sortir de mon sujet, lui payer un juste tribut d'éloges. Je purs dire qu'il fut, quoique prince, bon père, fils respectueux, époux fidèle, tendre ami; qu'il acquit, en cultivant les arts, le droit de les protéger ; que , dans un siècle où la religion s'éteint dans les rangs les plus bas , il la conserva dans tout son éclat sur le trône ; pareil à ces hautes monlagnes qui , lorsque le soleil cesse de luire dans les vallons, en retiennent sur leurs cimes les rayons mourants; qu'enfin, dès son enfance, il fut laborieux; et que, s'il ne régna pas, il s'exerça toujours à régner. Puisse le ciel, pour dédommager de cette perte, conserver la vie de Louisle-Bien-Aimé, et ajouter aux jours du père ce qu'il retranche à ceux du fils ! El n'oublions pas de remarquer ( car pourcpioi priverois-je mon sujet d'une preuve si éclatante!) que c'a été eu fuyant, dès l'âge le plus tendre, la mollesse trop ordinaire sur le trône, en fortifiant son corps par ce noble amusement qui fui de tout temps celui des héros, que Louis s'est acquis cette santé robuste, pour laquelle nous ne pouvons faire des vœux, sans en faire pour notre bonheur.

Si des exemples brillants en laissoienl désirer d'autres, il en est un que je n'irois pas chercher bien loin de nous. Je le trouverois dans ce digne prélat ' qu'on aime et qu'on admire, qui étonne les plus mondains par sa gaieté,

' Feu M. d'Orléans de la Motte, cvèque d'Amiens.

DISCOURS

et les plus aiislèifs par sa pénitence; qui, d'une maiu, distribue aux jusies les li-csors du ciel, et, de l'autre, prodigue aux pauvres les trésors de la terre. N'est-ce pas à la dureté de sa vie qu'il doit cette vigueur inaltérable, (jui semble sans cesse se renouveler pour servir sa piélé , et que sa piété, à son tour, semble ranimer sans cesse ? Oui, pour être assuré que sa jeunesse fut laborieuse, il suflit de voir combien sa vieillesse est robuste.

"Voilà , chère jeunesse , les modèles que je dois et que vous devez vous-mêmes vous proposer. Vous faut-il de nouveaux motifs ? Voyez les pères de la Ville suspendre leurs fonctions pour vous honorer de leur présence, et oublier un instant la pairie pour ceux qui en sont l'espoir ? J"ose vous attester devant eux , que nous nous efforçons de mériter la confiance dont ils nous honorent ; que si vous quittez tous les jours pour nos écoles la maison paternelle, vous retrouvez dans vos maîtres toute la tendresse de vos pères ; que nous ne vous approchons jamais avec ce front sourcilleux, tant reproché à ceux qui enseignent ; el qu'enfin vous voyez en nous moins des maîtres que des amis. Mais si nous vous témoignons notre allachcment par notre douceur el par noire zèle, lémoigneznous voire reconnoissance par vos travaux et par vos succès; adoucissez le poids de nos fonctions pénibles par |i; délicieux plaisir de ne pas les voir infructueuses. Qu'un jour les maîtres en vojant leurs élèves utiles à la patrie , puissent les reconnoître avec une noble vanité pour leurs disciples; el que les disciples, en recueillant les fruits d'une excellente éducation , puissent se rappeler avec une tendre reconnoissance le souvenir de leurs maîtres.

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