LIVRE II
Seulement de ta maîn éclalrcis son feuillage.
Mais enfin, quand lu vois ses robustes rameaux
Par des nœuds redoublés embrasser les ormeaux ,
Alors saisis le fer ; alors sans indulgence
De la sève égarée arrête la licence ;
Borne des jels errants l'essor présomptueux.
Et des pampres touffus le luxe infructueux.
Sur-tout ([ue de buissons la vigne environnée Évite des troupeaux la dent empoisonnée ; Que la génisse avide et les chevreaux gloutons Respectent sa foiblcsse et ses jeunes boulons : L'hiver dont les frimas engourdissent la terre, L'été qui fend la plaine et qui brûle la pierre, Lui seroient moins cruels que ces vils animaux , Dont la dent déshonore et flétrit ses rameaux.
Aussi le dieu du vin , pour expier ce crime , Par-tout sur ses autels veut un bouc pour victime : Un bouc ''° éloit le prix de ces grossiers acteurs Qui, de nos jeux brilianls barbares inventeurs , Siu" un char mal orné promenoient dans l'Attique Leurs théâtres errants et leur scène rustique ; Et, de joie et de vin à-la-fois enivrés, Sur des outres''' glissants boudissoient dans les prés. Nos Latins, à leur tour, ont des fils de la Grèce Transporté dans leurs jeux la bachique alégresse : Ils se forment d'écorce un visage hideux , Entonnent pour Bacchus des vers grossiers comme eux ; Et de l'objet sacré ''^ de leurs bruyants hommages Suspendent à des pins les mobiles images. Soudain l'aspect du dieu fertilise les monts, Les arides coteaux , les humides vallons. Gloire , honneur à ce dieu ! célébrons ses mystères ; Chantons pour lui les vers que lui chantoient nos pères ;
Parcenduin tcoeris; et, dura se Isetus ad auras Palmes agit, Iaxis per punira imraissus habeais, Ipsa aeie nondum i'alcis lentanda, sed uncis Carpcnda; manibus frondes , interqiiï legcndse. Inde ubi jam validis amplex» stirpibus uhnos Exierint, tiim slringe comas, tum brachia tonde. Ante reformidant fcrrum : tum denique dura
37" Exerce imperia, et ramos compesce fluentes.
TexeiidsE sepes etiam, et pecus omne tenendiira, Praeeipiie dura frons tenera imprudensque laborum; Cui, super indignas hicraes, soleraquc potentem, Silvestrcs uri assidue caprefeque sequaces lUuduut; pascuDiur oves, avidaeque juvencse. Frigora nec tantum cana concreta pruina, Aut gravis incumbens scopuHs arentibus œstas. Quantum illi uocuere gieges, duriqne vcnenura Dentis, et admorso signala in stirpe cicatiix.
530 Non aliam ob eulpam Baceho caper omnibus aris Caeditur, et veteres ineunt proscenia ludi ; Praemiaque ingénies pages et compila circura Thesidae posuere, atque inter pocula lîeti Mollibus in piatis unclos salière per utres. Nec non Ausonii, Troja gens missa, coloni Versibus incomptis ludunl, risuque soluto, Oraque corlicibus sumuut horrenda cavatis; Et te, Bacche, vocant per carraina laela, liuique Oscilla ex alla suspendunt moUia pinu.
•V Hino omnis largo pubescit vinea fétu;
Qu'un bouc soit par la corne entraîné vers l'auteî. Préparons de ses chairs ini festin solennel ; El que le coudrier, de ses branches sanglantes, Perce de l'ennemi les entrailles fumantes.
La vigne veut des soins sans cesse renaissants ; De la terre trois fois il faut fendre les flancs , Sans cesse retrancher les feuilles inutiles, Sans cesse tourmenter des coteaux indociles. Le soleil ^^ tous les ans recommence son cours : Ainsi roulent en cercle et ta peine et tes jours.
Même lorsque le cep, privé de sa parure. Cède aux froids aquilons un reste de verdure,. Déjà le vigneron, reprenant ses travaux. Bien loin vers l'autre année étend ses soins nouveaux ; Déjà, d'un fer courbé, la serpette tranchante Taille et forme à son gré la vigne obéissante.
Veux-tu de ses trésors t'enrichir tous les ans ? Prends le premier la l)èche et les boyaux pesants : Retranche le premier les sarments inutiles; Le premier, jette au feu leurs dépouilles fragiles ; Renferme leurs appuis, remets-les le premier: Pour boire du nectar vendange le dernier. Deux fois de pampres verts la vigne est surchargée; Deux fois d'herbage épais sa tige est assiégée. Ne désire ^4 donc point un enclos spacieux : Le plus riche est celui qui cultive le mieux. Ne faut-il pas encor, le long des marécages. Dans le fond des forêts, au penchant des rivages. Couper le saule inculte et le Iioilx épineux, Et marier la vigne aux ormeaux amoureux ?
Enfin au dernier rang tu parviens avec joie : Tout ton plant façonné sous tes yeux se déploie , Et je t'entends chanter la fin de tes travaux.
Complentur vallesque eavae, saltusque profundi. Et quocumque deus circum capul egit honestum. Ergo rite suum Baceho dlecmus honorera Carminibus palriis, lancesque cl liba fercraus; Et duclus cornu slabit saeer liircus ad aram, Plnguiaque in veribus lorrebimus exta colurnis.
Est eliam ille labor curandis vilibus aller, Cui nunquara cxhausli salis est; namque omne quotanois Terque qualerquc solum scindendum, glebaque versis
400 jElernura frangenda bidcnlibu's; omne levandum
Fronde nemus : redit agricolis labor aclus in orbem, Atque in se sua per vestigia volvilur annus.
Et jam olim seras posuit quum vinea frondes, Frigidus el siivis Aquilo decussil honorera, Jara tum acer curas venientem exlendit in annum Ruslicus, et curvo Saturni dente reliclam Persequilur vilem attondens , fingilque putando. Primiis humum fodito, primus devecta cremato Sarmenla, et vallos primus sub lecta referto;
410 Postremus melilo. Bis vitibus ingruil umbra; Bis segetem densis obducunl senlibus herbae : Durus uterque labor. Laudato ingenlia rura; Exiguum colilo. Nec non eliam aspera rusci Vimina per silvam, et ripis fluvialis arundo Csedilur, incultique exercet cura salicti.
Jam vinctse viles, jam falcem arbnsla reponunt, Jara canil extrcmos effelus vinilor antes; Sollicitanda taraen lellus, pulvisquo raovendus.
LES GÊORGIQUES.
Eh bien! la bêche encor doll fouiller les coteaux ; El, quand la grappe enfin mûril sous son feuillage, Pour noyer ton espoir il suffit d'un orage.
L'olivier''^, par la terre une fois adopté, De ces pénibles soins n'allend pas sa beauté : Fouille à ses pieds le sol cpii nourrit sa verdure, C'est assez: dédaignant une vaine culture, Et la serpe tranchante, et les pesants ràleaux. L'arbre heureux de la paix voit lleurir ses rameaux.
Tel encor, quand les ans ont augmenté sa force. Quand son tronc est muni d'une plus dure écorce , L'arbre fruitier, sans nous , s'élève dans les airs ; Sans nous, mille arbrisseaux de leurs fruits sont couverts. Sur le buisson inculte on voit rougir la mûre, El l'abri des oiseaux donne aussi leur pâture. Que d'arbres en tous lieux nudtipliés par nous ! Ah ! du moins plantez-les, puiscpi'ils croissent sans vous. Pour nos jeunes chevreaux •'•' les aliziers fleurissent ; Du suc des pins altiers les flambeaux se nourrissent. Mais pourquoi le parler de ces rois des forêts ? Tout sert, même le saule el les humbles genêts ; Le miel leur doit des sucs, les troupeaux du feuillage. Les moissons des remparts, les pasteurs de l'ombrage. J'aime et des sombres buis 67 le lugubre coup d'œil , Et de ces noirs sapins le vénérable deuil ; J'aime à voir ces forêts qui croissent sans culture, Où l'art n'a pohit encor profané la nature : Ces bois même d'Athos enfants infructueux, Et l'éternel jouet des vents impétueux.
Dans leur stérilité sont encore fertiles. Pour former nos lambris 68 leurs arl)res sont utiles : Ici taillés eu char, là courbes en vaisseaux , Ils roulent sur la terre, ils voguent sur les eaux. Le saule prêle aux ceps sa branche obéissante ;
El jam maluris metuendus Jupiter uvis.
4îo Contra, non iilla est oleis cultiira; ncque illee Procurvam exspectant falccra , raslrosque tenaces , Quum semel hœserunt arvis, aurasque tulerunt. Ipsa salis telliis, qmiru dente recludilur unco, Sulfieit humoreni, et gravidas ciim voiuere fruges. Hoc pingiiem et plucitam paci nutritor olivam.
Poma quoque, ut priimini tiuucos sensere valentes. Et vires liabuere suas, ad sidéra raptîra Vi pro])ria nituiitur, opisqiie haud indiga nostra;. ISec minus interea felu nemus omne gravescit, 430 Sanguineisque inciilta riibent aviaria baccis. Tondcntur cvtisi ; taîdas silva alla miuistrat, Pascunturque ignés nocturni, et kniiina fundunt. Et dubitaut homines serere alque impendere curam ! Ouid majora seqiiar ? salices humilesque genist», Aiit illae pecori fVondcm , aut pastoribus umbram Sul'ficiunt , scpcmqiie salis , et pabula melli. Et juvat undantem biivo spectare Cylorum, Naryciseque picis liicos ; juvat arva videre Non rastris hominum , non uUi obnoxia eurse. 440 Ipsfe Caucasio stériles in vcrtice silvse ,
Quas animosi euri assidue l'ranguntque feruntque, I>ant alios aliœ fétus; danl utile lignum, Navigiis pi[)0S , domibus ccdrosque cupressosque. Ilinc radios trivcre rôtis, bine tynipana plaustris Agricolae , et pandas ratibus posuere carinas.
L'orme donne aux troupeaux sa feuille nourrissante; L'if en arc est ployé; le cormier fait des dards; Le myrte de Vénus fournit des traits à Mars. Le tilleul cependant cède au fer qui le creuse; Le buis, au gré du tour, prend une forme heureuse; L'aune léger fend l'onde; et des jeunes essaims Le vieux chêne en ses lianes recelé les larcins.
Les trésors de Bacchus valent-ils ces richesses ? Mortels, déliez-vous de ses faveurs traîtresses: C'est par lui que l'on vit les Centaures vaincus, Et Pholus immolé par la main de Rhétus ; Et, le plus menaçant de celte horrible troupe, Hylée à l'ennemi lançant sa large coupe.
Ah! loin des fiers combats 69, loin d'un luxe imposteur, Heureux l'homuie des champs, s'il connoîtson bonheur! Fidèle à ses besoins, à ses travaux docile, La terre lui fournil un aliment facile. Sans doute il ne voit pas, au retour du soleil, De leur patron superbe adorant le réveil , Sous les lambris pompeux de ses toits magnificpies 7°, Des flots d'adulateurs inonder ses portiques ; Il ne voit pas le peuple y dévorer des yeux ' De riches lapis d'or, des vases précieux; D'agréables poisons ne brûlent pas ses veines; Tyr n'altéra jamais la blancheur de ses laines; Il n'a point tous ces arts qui trompent notre ennui; Mais que lui manque-t-il .'' la nature est à hii. Des grottes?', des étangs, une claire fontaine Dont l'onde en murmurant l'endort sous un vieux chêne; Un troupeau qui mugit, des vallons, des forêts; Ce sont là ses trésors, ce sont là ses palais. C'est dans les champs qu'on trouve une mâle jeunease-, C'est là (ju'on sert les dieux, qu'on chérit la vieillesse ; La Justice, fuyant nos coupables climats,
Viminibus salices fecundae , frondibus ulmi : Al niyrtus validis haslilibus , et bona belle Cornus ; Ityra;os taxi torquentur in arcus. Nec tilia; loves , aut torno rasile buxum 45o I\ou formara arcipiunt, ferroque cavantur acuto. l\ec non et torrentcm undarn levis innatat alnus , Missa Pado , nec non et apes examina condunt Corticibusque cavis viliosaeque ilicis alveo.
Quid mémorandum aeque Baccheia dona tulerunt? Bacchus et ad culpam causas dédit : ille furcntes Centauros letbu domuit, RhreUimque, Pholuraque, Et magno llvlaeum Lapitbis cratère minautem.
O l'ortunatos nimium, sua si bona iiorint, Agricolas, quibus ipsa, prociU discordibus armis, 'i<jn Fundit humo facilem victum justissima tellus! Si non ingentem f'oribus domus alla superbis Mane salutantum totis vomit sedibus undam; Mec varios iubiant pulchra testudiue postes, lllusasque auro vestes, Ephvreiaque aéra; Alba necpie Assyrio fucatur lana veneno, Nec casia liquidi corrumpitur usus olivi : At secura qnics , et nescia fallere vita, Dives opum variarum; at latis otia fundis, Speluncae , vivique lacus; at frigida Tempe, 47" Mugitusque boum, moUesque sub arbore somuî Non absunt, lllic saltus ac lustra ferarum. Et paliens operum, parvoque assueta juventus.