‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 62 sur 411 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Enlendez-moi , mes sœurs. » Elle dil; et Irois fois Le feu sacré reçut la liqueur pelillaute : Trois fois jaillit dans l'air une flamme brillante. Elle acceple l'augure, et poursuit en ces mots:

«Protce 5o, ô mon cher fils, peut seul fiuir les maux. C'est lui cpie nous voyons , sur ces mers qu'il habite , Atteler à son char les monstres d'Amphilrile. Pallène ^' est sa patrie; el, dans ce même jour. Vers CCS bords fortunés il hâte son retour. Les Nymphes, les Tritons, tous, jusqu'au vieux Néréc, Respectent de ce dieu la science sacrée ; Ses regards pénétrants , son vaste souvenir, Embrassent le présent, le passé, l'avenir ; Précieuse faveur du dieu puissant des ondes. Dont il paît les troupeaux dans les plaines profondes. Par lui lu connoîlras d'où naissent tes revers ; Mais il faut qu'on l'y force en le chargeant de fers. On a beau l'implorer ; son cœur, sourd à la plainte , Résiste à la prière , et cède à la contrainte. Moi-même , quand Phébus , partageant l'horizon , De ses feux dévorants jaunira le gazon , A l'heure où les troupeaux goûtent le frais de l'ombre, Je guiderai tes pas vers une grotte sombre Où sommeille ce dieu, sorti du sein des flots. Là tu le -surprendras dans les bras du repos. Mais à peine on l'attaque, il fuit, il prend la forme D'un tigre furieux, d'un sanglier énorme ; Serpent, il s'enirelace; et lion, il rugit; C'est un feu qui pelille, un torrent qui mugit. Mais plus il t'éblouit par mille formes vaines. Pins il faut resserrer l'élreinle de ses chaînes,

OccaDumque palrera rcriira, ISvrapliasque sorores, Centum quae silvas, ccntuin qux fluraina servant. Ter liquido ardenteni perfiidit ncetaie Vestam : Ter flararaa ad summum tecti subjecta reluxit. Omine quo firmans animum, sic incipit ipsa :

« Est in Carpathio Ncptuni gurgitc vates Caeruleus Proteus, magnum qui piscibus aequor Etjuncto bipedum curru metitur cquorum.

■M" Hic nunc Emathia; portus patriamque revisit Pallenen ; hune et Nynipha; veneiamur, et ipse Grandaevus Nereus; novit namque omnia vates, Quœ sint, quœ fuerint, quae raox ventura trahanlui-. Quippe ita Meptuno visum est, imraania cujus Armeuta et turpes pascit sub gurgite phocas. [tic tibi, nate, prius vinclis capiundus, ut omnem Expédiât raorbi causam, eveutusque secundet. Nam sine vi non ulla dabit praeccpta, neque illum Orando flcctes; vira duram et viucula capto

i^o" Tinde; doli circum ha:c deraum fraogcntur inaues. Ipsa ego te, medios quum sol accenderit aestus, Oiiura sitiunt heibse, et pecori jam gratior umbra est, In sécréta seuls ducam, quo fessus ab undis Se recipit, facile ut somno aggrediarc jacentera. Verura ubi corrcptum manibus vinclisque tenebis, Tum valise illudent species atque ora ferarum. Fiet euim subito sus honidus, atraque tigris, Squamosusque draco, cl fulva cervice leacna; Aut acrcra flammae sonitum dabit, atque ita vinclis

>'" F.scidet, aut in aquas tenues dilapsus abibit.

Red, quanto ille magis formas se verlet in onines,

Redoubler les assauts, épuiser ses secrets, Et forcer Ion captif à reprendre ses traits. »

Sur son fils , à ces mots , sa main officieuse Répand d'un doux parfum l'essence précieuse : Celte pure ambroisie embaume ses cheveux. Rend son corps plus agile et ses bras plus nerveux. Au sein des vastes mers s'avance un mont sauvage Où le flot mugissant, brisé par le rivage, Se divise , et s'enfonce en un profond bassin i Qui reçoit les nochers dans son paisible sein. ' Là , dans un antre obscur se retiroit Prolée : Cyrène le prévient, y conduit Arislée, Le place loin du jour dans l'ombre de ces lieux , Se couvre d'un nuage, et se dérobe aux yeux.

Déjà le chien brûlant dont ITnde est dévorée Vomissoit tous ses feux sur la plaine altérée; Déjà l'ardent midi, desséchanl les ruisseaiLX, Jusqu'au fond de leur lit avoit pompé leurs eaux : Pour respirer le frais dans sa grotte profonde, Protée en ce moment quittoit le sein de l'onde ; Il marche; près de lui le peuple entier des mers Rondit, et fait au loin jaillir les flots amers : Tuus ces monstres épars s'endorment sur la rive. Alors, tel qu'un berger, quand la nuit sombre arrive : Lorsque le loup s'irrite aux cris du tendre agneau, Le dieu sur son rocher compte au loin son troupeau.

A peine il s'assoupit, que le fils de Cyrène Accourt, pousse un grand cri, le saisit et l'enchaîne. Le vieillard de ses bras sort en feu dévorant; Il s'échappe en lion, il se roule en torrent. Enfin , las d'opposer une défense vame ,

Tanto , nate, magis contende tenacia vîncla; Donec talis erit rautato corpore, qualem Videris, incepto tcgerct quum himina somnn. »

Ilsec ait, et liquidum ambrosiae difl'udit odorcm, Quo totura nati corpus peiduxit; at illi Dulcis compositis spiravit crinibus aura, Atque habilis membris venit vigor. Est spccus ingeiis F.xesi latere in montis, quo pluriraa vcnto

<^'' Cogitur, inque sinus scindit sese uuda leductos , Deprensis olim statio tutissima nantis.

Intus se vasti Proteus tcgit objice saxi. Hic juvenem in latebris aversura a lumine IVympha CoUocat : ipsa procul nebulis obscura resistit.

Jam rapidus torrens sitientes Sirius Indos Ardebat cœlo , et médium sol igneus orbcm Hauseral; arebant herbre, et cava flumina siccis Faucibus ad limum vadii tcpcfacta coquebant, Quum Proteus consutta petens e fluctibus anlra

430 ibat : eum vasti circum gens huniida ponli Exsultans, rorem laie dispersit amarum.

Stcrnunt se somno diversœ in litore phocae. Ipse, velut stabuli custos in montibus olim, Vesper ubi e pastu vitulos ad tecta reducit, Auditisque lupos acuunt balatibus agni, Considit scopulo médius, uumerumque recenset.

Cujus Aiistœo quoniam est oblata facultas, Vix defessa senem passus componere mcmbra, Cura clamore mit magno , manicisque jacentem

■'i4o Occupât. Ille, suae contra non immcmor artis, Omnia transfnrmat sese in miracula rerum,

LES GÉORGIQUES

Il cède ; et se monlrant sous une forme humaine : « Jeune imprudent, dit-il, qui l'amène en ce lieu ? Parle, que me vcux-tu ? » « Vous le savez, grand dieu, Oui, vous le savez trop, lui repond Arisiée; Le li\Te des deslins est ouvert à Prolée : L'ordre des immortels m'amène devant vous : Daignez...» Le dieu, roulant des yeux pleins de courroux, A. peine de ses sens dompte la violence , Et tout bouillant encor rompt ainsi le silence :

« Tremble, un dieu te poursuit ! pour venger ses dou- Orpliée a sur ta tète attiré ces malheurs; [leurs.

Mais il n'a pas au crime égalé le supplice. Un jour tu poursuivois sa fidèle Eurydice ^^ ; Eurydice fuyoil , hélas ! et ne vit pas Un serpent que les fleurs receloient sous ses pas. La mort ferma ses yeux : les Nymphes ses compagnes De leurs cris douloureux remplirent les montagnes ; Le Thrace belliqueux lui-même en soupira ; Le Rhodope en gémit , et l'Èbre en murmura. Son époux s'enfonça dans un désert sauvage : Là, seul, touchant sa lyre, et charmant son veuvage. Tendre épouse, c'est toi qu'appeloit son amour. Toi qu'il pleuroit la nuit, toi qu'il pleuroit le jour. C'est peu : malgré l'horreur de ses profondes voûtes , Il franchit de l'enfer les formidables routes; Et, perçant ces forêts où règne un morne effroi. Il aborda des morts l'impitoyable roi , Et la Parque inflexible , et les pâles Furies , Que. les pleurs des humains n'ont jamais attendries. Il chanloit; et ravis jusqu'au fond des enfers, Au bruit harmonieux de ses tendres concerts , liCS légers habitants de ces obscurs royaumes , Des spectres pâlissants, de livides fantômes, Accouroient , plus pressés que ces oiseaux nombreux

Ignemque, horribilcirsque feram, fluviiimque liqucntora. Yerum ubi nulla fugam reperit pellacia, victus In sese redit, atque hominis tandem ore locutus : « INam quis te, juvenurn confidcntissime, nostras Jussit adiré domos? quidve hinc petis? » inquit. Al ille : « Sois , Proteu , sois ipse ; neqiie est te fallerc quidquam : Sed lu desinc velle : deura prsecepta seculi Venimus hinc lapsis quœsitum oracula rébus. » 45o 'Pantum effalus. Ad haec valcs vi deniqiie multa Ardentes oculos intorsil luraine glauco, Et , graviter frendens , sic falis ora resolvil :

ce Non te nuUiiis exercent niiminis iras. Magna luis commissa : tibi bas niiserabilis Orpbeus Haudquaquam ob nieritum pœuas, ni fata résistant, 1 Suscitai, et rapta graviter pro conjuge sœvit.

111a quidem, dum le fugeret per fluniina prseccps, Immanem ante pedes hydruin moritura puella Servantem ripas alla non vidit in herba. 4G0 At chorus aequalis Dryadum claraore suprêmes Iraplerunl montes; flerunt Rhodopeiœ arces, Attaque Pangaea , et Rhesi Mavorlia tellus , Atque Getae, atque Hebrus, cl Actias Orilhyia. Ipse cava solans œgrum testudine amorcm , Te, dulcis conjux, le solo in lilore secum, Te, veniente die, te, decedcnte, canebat. Tasnarias etiara fauces, alla ostia Ditis, Et caligautcm nigra formidine lucura

Qu'un orage soudam ou qu'un soir ténébreux Rassemble par milliers dans les bocages sombres ; Des mères , des héros , aujourd'hui vaines ombres , Des vierges que l'hymen attendoit aux autels, Des fils mis au bûcher sous les yeux paternels. Victimes que le Sty.x, dans ses prisons profondes , Environne neuf fois des replis de ses ondes , Et qu'un marais fangeux, bordé de noirs roseaux, Entoure tristement de ses dormantes eaux. L'enfer même s'émut ; les fières Euménides Cessèrent d'irriter leurs couleuvres livides; Ixion inmiobile écoutoit ses accords ; L'hydre affreuse oublia d'épouvanter les morts ; Et Cerbère, abaissant ses tètes menaçantes. Retint sa triple voix dans ses gueules béantes.

« Enfin il revenoil triomphant du trépas : Sans voir sa tendre amante , il précédoit ses pas ; Proserpine à ce prix couronnoit sa tendresse : Soudain ce foible amant, dans un instant d'ivresse. Suivit imprudemment l'ardeur qui l'entraînoit, Bien digne de pardon , si l'enfer pardonnoit !

«Presque aux portes du jour, troublé, hors de lui même, Il s'arrête, il se tourne.... il revoit ce qu'il aime! C'en est fait; un coup d'oeil a détruit son bonheur; Le barbare Pluton révoque sa faveur.

Et des enfers , charmés de ressaisir leur proie , Trois fois le gouffre avare en retentit de joie. Eurydice s'écrie: « O destin rigoureux!

Hélas ! quel dieu cruel nous a perdus tous deux ? Quelle fureur ! voilà qu'au ténébreux abime Le barbare destin rappelle sa victime.

Adieu ; déjà je sens dans un nuage épais Nager mes yeux éteints , et fermés pour jamais. Adieu , mon cher Orphée ! Eurydice expirante

Ingressus, Manesque adiil, rcgemque tremendum, 470 ISesciaque humanis precibus mansuescere corda. At caulu commotae Erebi de sedibus imis Umbrae ibanl tenues, simulacraque lucc carenlum, Quam multa in silvis avium se millia condunt, Vespcr ubi, aut hibernus agit de montibus imber : Maires, atque viri, defunctaque corpora vita Magnanimum hcroum, pueri , innuptaeque puellae, Imposilique rogisjuvencs ante ora parenlum, Quos circum limus niger, et dcformis arundo Cocyti, tardaque palus iuamabilis unda 480 Alligat, et novies Slyx interl'usa coercet.

Quin ipsse stupuere domus, atque intima Lelhi Tartara, eaeruleosque implexse crinibus angiics Euménides, lenuitque inliians tria Cerberus ora, Atque Ixionii vento rota constitlt orbis.

« Jamque pedem referens, casus evaserat omncs, Redditaque Eurydice superas veniebal ad auras, Pone sequens, namque hanc dcderat Proserpina Icgcm; Quum subita incautum dcraentia ccpit amanlem, ignoscenda quidem, scirent si ignoseere Mânes! «yo « Restitit, Eurydicenque suam jam luce sub ipsa Immemor, heu! victusque animi, respexit. Ibi omnis ElTusus labor, atque immitis rupta tyranni Fœdera , Icrquc fragor slagnis auditus Avernis. Illa, « Quis cl me, inquit, miseram, et te pcrdidit, Orpheu ? Quis lantus furor? en iterum rruddia rcUo

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