LIVRE II
1 Et toi de qui la main vint m'ouvrir la barrière.
J'ai rapproché dans le texte et dans ma traduction ces deux invocations, que d'habiles commentateurs ont cru avoir été mai-à-propos séparées.
2 Les uns, sans implorer des soins infructueux.
11 y a dans le texte, nulles ho mi num cogentihus, ipsœsponte sua veniunt. Quelques commentateurs ont faussement accusé Virgile en cet endroit d'une erreur de physique. Virgile veut dire qu'il y a des arbres qui viennent, non pas sans semence, mais seulement sans avoir été semés de mains d'homme. Il est ridicule d'imaginer que Virgile et les Romains, qui vivoient si habituellement à la campagne, et qui observoient si bien la nature, aient méconnu les siliques du genêt, les chatons du saule, du peuplier, de l'osier, lesquels sont d'autant plus apparents , que les fleurs paroissent avant les feuilles, et ornent la nudité de l'arbre avant qu'il ait recouvré sa verdure.
3 D'autres furent semés...
11 y a dans le texte , posito de semîne. Le mot posito éclaircit ce que j'ai dit plus haut; il signifie une semence déposée, non par le hasard, mais par l'homme.
4 Ainsi le cerisier aime à voir sous son ombre S'élever ses enfants...
Le cerisier étoit un arbre nouveau parmi les Romains du temps de Virgile. Pline nous apprend que Luculhis le transporta du Pont en Italie, après la défaite de Mithridate.
5 Tels, sans les soins de l'art, d'elle-même autrefois La nature enfanta les vergers et les bois.
Virgile a marqué les trois manières naturelles dont les arbres peuvent naître, ou d'une semence que le hasard a fait germer, ou d'une semence déposée par l'homme, ou enfin de rejetons : maintenant il va parler des manières artificielles de multiplier les arbres.
6 Un aride olivier, surpassant ces prodiges.
Des éclats d'un vieux tronc pousse de jeunes tiges.
Lacerda assure qu'il a été témoin de cette reproduction merveilleuse en Espagne, oii il écrivoit son commcntiiire sur Virgile. On a remarqué près d'Ollioule , qui est à une lieue de Toulon, et sur la route de Toulon à Hières, que la plupart des oliviers sont des rejetons des anciennes tiges qui moururent dans l'hiver de 1709.
7 Couvrons de pampre Ismare, et Tabume d'olives. L'Ismare est une montagne de la Thrace, et le Taburne
une montagne de la Campanie. La première étoit fertile en excellents vins; la seconde en oliviers. On la nomme aujourd'hui Tahuro.
8 L'arbre né de lui-même...
Virgile, après avoir décrit les manières naturelles et artificielles dont se multiplient les arbres, revient maintenant à
ceux qui naissent naturellement , et nous apprend comment l'art peut les rendre fertiles.
9 Mais chacun d'eux exige un art qu'il faut connoître. Virgile, après avoir dit comment il faut perfectionner les arbres nés naturellement, revient aux moyens artificiels, et nous apprend lequel de ces moyens convient plus particulièrement à chaque espèce d'arbres : ainsi les uns veulent être provignés, d'autres transplantés, d'autres greffés.
10 De tronçons enfouis l'olivier veut renaître.
Columelle a dit de même, Melius truncis quam plantis ohvetum constituitur. J'ai rendu Iruncis par tronçons, parce qu'en latin truncus ne signifie pas seulement le corps, mais encore les différentes parties d'un arbre ; et Columelle l'emploie dans ce sens. Truncus dans ce vers est opposé à prapagine.
11 D'un rameau sort un myrte agréable à Vénus.
Il y a dans le texte solido de robore , qui veut dire, je croîs, une forte branche. Au reste, tout ce morceau est différemment interprété par les différents commentateurs. Quelques agriculteurs assurent, contre le sentiment de Virgile, que le chêne, le sapin, le palmier, ne peuvent venir que de semence. Cependant il ne faut pas accuser trop légèrement Virgile d'erreur; il vaut mieux croire que la différence de climat et de culture a fait regarder mal-à-propos comme irapossible ce qui étoit praticable chez les Romains. Xî L'arbre de Jupiter, celui du fils d'Alcmènc....
Le premier de ces arbres est le chêne, et le second le peuplier. Virgile a dit dans une de ses églogues : Populus Alcidae gratissiroa.
i3 D'autres seront greffés...
Ce morceau a été très critiqué pour la partie agronomique. On prétend qu'on ne peut greffer un arbre que sur un arbre de la même espèce; qu'un frêne ne peut pas porter de.s poires, ni un orme de glands. Plusieurs expériences récentes prouvent le contraire, et justifient Virgile. La seule difficulté qui s'oppose à cette alliance d'arbres de différentes espèces, c'est que la sève est plus hâtive dans les uns, et plus tardive dans les autres. Si doue on peut accélérer ou retarder la sève dans les sujets selon le besoin , leur union deviendra possible : or c'est ce qu'on a pratiqué souvent avec succès. 14 Sur les planes stériles
Le platane est ainsi appels de itXaxùç , /arg-g , à cause de la largeur de ses feuilles. Les anciens avoient pour cet arbre une espèce de vénération , jusqu'à l'arroser de vin.
i5 Le hêtre avec plaisir s'allie au châtaignier.
Cet endroit a fort embarrassé les commentateurs. Comme il est naturel de greffer un arbre précieux sur un arbre qui l'est moins, ils ont cru qu'il étoit ridicule de vouloir enter le hêtre sur le châtaignier; en conséquence, au lieu de lire castaneœ fagos , ils ont altéré le texte pour former un sens. Deux passages de Pline prouvent qu'ils ont eu tort de supposer que le fruit du châtaignier chez les Romains étoit plus estimé que celui du hêtre : dans l'un de ces passages, il semble s'étonner que la nature ait pris soin d'armer d'épines un fruit aussi commun que la châtaigne; dans l'autre il parle du gland du hêtre comme d'un fruit très doux, qui nourrit même les habitants de Chio durant un long siège. Cet arbre jouissoit d'une grande vénération parnji les Romains ; ils se servoient de son bois pour les vases des sacrifices, et de son
NOTES DU LIVRE II
fruit pour la médecine. 11 est donc nalurcl de croire que Virgile veut parler ici du hêtre enté sur le châtaignier.
i6 Le poirier de sa Geur blanchit souvent le frêne.
Il y a dans le texte ornus. Un habile botaniste anglais soupçonne que Yorniis est cette espèce de frêne d'où l'on recueille la manne dans la Calabre, et qu'on a nommé Jraxinus rotondiore folio; ce qui s'accorde d'ailleurs avec un passage de Pline.
17 Tantôt, dans l'endroit même où le bouton vermeil...
Nos ag[-iculteurs, au lieu de faire l'incision dans le bouton , la fout au-dessus et au-dessous.
18 Un tronc, dont aucun nœud ne bérisse l'écorco...
Colimielle a dit de même : Ea parte qua maxime nitida et sine cicatrice ( est arbor ). Virgile ne parle ici que de deux manières d'enter : nous en avons plusieurs autres, qu'on peut lire dans les livres d'agriculture.
19 Le même arbre d'ailleurs diversement produit.^
Nous avons vu jusqu'à présent comment la nature et l'art multiplient les arbres. Virgile, dans la seconde partie, traite de la diversité des espèces. Dans cette cnumération il parle, i** des arbres des champs; 2" de ceux des jardins; 3° enfin des vignobles.
20 La race des lotos....
11 y avoit un arbre et une herbe appelés lotos par les anciens. Homère peint les chevaux d'Achille se nourrissant d'une herbe qui portoit ce nom. Elle venoit abondamment sur les bords du I\il. Si on en croit Prosper Alpin, qui avoit voyagé dans l'Egypte , cette plante ressembloit assez à notre nénufar , nymphœa alba major. Le lotos , arbre dont Virgile parle ici, a donné son nom à un peuple qui vivoit de ses fruits, comme nous l'apprend Homère. Selon Théophraste, cet arbre étoit un peu moins grand que le poirier; ses feuilles étoient dentelées sur les bords, et semblables à celles de l'ilex ou chêne vert. Pline traduit Théophraste presque mot pour mot : seulement il ajoute que cet arbre étoit très commun en Italie, oîi il avoit dégénéré. Plusieurs botanistes ont cru le rcconnoitre dans l'ahzier, et il est vrai que les feuilles de celui-ci sont dentelées; mais il faut avoir bien de l'imagination pour leur trouver de la ressemblance avec celles de l'ilex : d'autres ont pensé, avec plus de probabilité, que le lotos des Lotophages est ce que nous appelons zizjp/ius ovl jujubier. Ses feuilles ont un pouce et demi de longueur et un pouce de largeur; elles sont d'un vert très-vif, et dentelées par les bords, et par conséquent ressemblent bien plus aux feuilles du chêne vert, que celles de l'alizier : ses fruits ont la forme et la grosseur de l'olive; leur chair est d'un goût agréable : ce qui .s'accorde avec ce qu'Homère a dit du lotos, (it),ir,5£a xapitov- On envoie ces fruits secs d'Italie.
Virgile donne au cyprès l'éprthète Idtsis. 11 y avoit deux monts Ida; l'un en Phrygie, et l'autre en Crète. C'est du second qu'il est question ici. Pline l'appelle la patrie du cyprès; et Théophraste prétend qu'il n'y avoit qu'à remuer la terre pour y faire naître cet arbre, que les anciens consacroient à la tristesse et à la mort.
21 L'olive, ainsi qu'au goût, est différente aux yeux.
Virgile nomme trois sortes d'olives: orchades ou orchites,
de 3p;^tç, tesliculus, parce qu'elles étoient rondes; radios,
l>arce qu'elles avoient la forme d'une navette; pausia , du
mot pavire, qui veut dire broyer, parce que, si l'on eu croit
Columelle , cette dernière espèce étoit celle qu'où broyoit pour exprimer l'huile.
2J La poire est distinguée , Ici par sa grosseur...
Comme Virgile a nommé trois sortes d'olives, il nomme trois sortes de poires : 1° Crustumia, de Crustumium , ville de Toscane: 2" Sjria , qu'on nommoit autrement Tarentina , parcequ'ellcs avoient été transportées de Syrie à Tarente; 3° Volema, parce qu'elles remplissent la paume de la main, volam manus. Le P. Larue croit que la première espèce est la poire-perle; la seconde, la bergamote; la troisième, le bonchrétien : mais la différence de climat et de culture, et l'éloignement des temps, ne nous permettent guère que des conjectures sur ce que pouvoient être ces fruits chez les Romains. Je crois qu'on me pardonnera de n'avoir pas hérissé mes vers de tous ces noms latins,
23 La grappe de Lesbos rampe sur les coteaux.
1! y a dans le texte Methymnœo. Méthymna étoit une ville de l'ile de Lesbos, dans la mer Egée.
Thase étoit une île de la même mer. Il est probable que le vin Maréotide étoit du vin d'Egypte , près du lac Maréotis. Horace , en parlant de Cléopâtre , dit : mentemque Ijmphatam Mareotico redegit in veros timorés.
On ignore d'où vient le nom psithia : on sait seulement que le raisin de cette vigne se séchoit au soleil ou au feu , el qu'on en exprimoit le vin cuit : dans quelques-unes de nos provinces méridionales on fait encore de cette sorte de vin. Les Latins appeloient ce raisin passum, du mot pati, parce qu'il soulfroit le soleil et le feu.
Lageos vient, dit-on, de la-jab;, lièvre, parce que ce via en avoit la couleur. Pline nous apprend que c'étoit chez les Romains un vin étranger, ainsi que le vin de Thase et de Maréotide.
Preciœ veut dire , si l'on en croit Servius , du raisin précoce , du mot prœcoquœ.
Le vin de Rhétie se recueilloit sur les confins de l'Italie. Auguste, dit Suétone, l'aimoit beaucoup : cela n'empêche point Virgile de le mettre bien au-dessous du Falerne. Sous quelques empereurs peut-être en auroit-il coûté la vie à quiconque auroit osé ne mettre qu'au second rang le vin favori de l'empereur.
Falerne étoit une montagne de la Campaiie où l'on recueilloit cet excellent vin tant vanté par les pcëtes. Je sui» surpris que Virgile n'ait point parlé du Cécube, si célébré par Horace. Virgile appelle V Kmméc firmissima , c'est-à-diro un vin qui a du corps et qui se soutient long-temps ; Columelle lui donne le même éloge.
Le Tmole, qui étoit fertile en safran, l'étoit aussi en excellent vin. On voit à Pouzzole une base dédiée à Tibère, sur laquelle sont quatre figures en bas-relief, représentant quatre provinces d'Asie avec leurs attributs, et le nom des figures au bas de chacune. Le Tmole y est représenté en Racchus , sans doute à cause de l'abondance et de la bonté de son vin. Dans la collection de milord Pembrock il y a un buste du Tmole couronné de raisins et de pampres. Canini , dans son Iconngraphia , a fait graver une médaille qui représente un vieillard couronné aussi de raisins, avec ce mot T;j.wVjç; sur le revers est une figure qui tient dans sa main droite un vase incliné, avec cette inscription SapSiavûv, parce que le mont Tmolus étoit près de la ville de Sardes. Tous ces monuments prouvent combien le vin qu'on y recueilloit étoit estimé. Je ne doute pas que nos peintres et no«
NOTES DU LIVRE II
sculptciii's, s'ils avoicnt à caractériser la Champagne ou la Bourgogne, ne fissent le même honneur à leurs vins.
Le vin de Phauce étoit le même que celui de Chio, île de la mer Egée. Il a eu , comme les autres vins fameux, l'honneur d'être chanté par Horace. L'épithète lex , si l'on en croit Scrvius, est empruntée de Lucinius, qui dit, xio? xe Suvàatvj?.
Le mot Argids, à ce que l'on croit, vient d'Argos, ville du Péloponnèse, aujourd'hui la Morée. La petite espèce ctoit apparemment plus estimée que la grande.
Le vin ou le raisin de Rhodes se prcsentoit au dessert; c'étoit ile moment où l'on faisoit des libations en l'honneur des dieux.
Le buraaste étoit un gros raisin qui tire son nom du mot grec, qui signifie mamelle de oiaclte. On connoît encore en Italie, et sur-tout à Florence, un gros raisin rouge qui se présente au dessert.
24 Mais qui pourroit compter et nommer tous ces vins ?
Pline nous apprend que Démocrite seul avoit cru qu'on pouvoit compter les diverses espèces de vin. Je ne conçois guère mieux la possibilité que l'utilité d'un pareil calcul.
25 Tout sol enfin n'est pas propice à toute plante.
Virgile, après avoir traité de la diversité des arbres et de leurs espèces, parle maintenant des terrains les plus propres à chacun d'eux. Chaque sol, chaque climat produit des arbres différents. On a poussé trop loin cette maxime, qui nous a long-temps privés des productions étrangères. L'usage nous apprend tous les jours qu'une foule d'arbres et de plantes qu'on croyoit ennemis de notre climat peuvent s'y naturaliser. Les différeuts pays font tous les jours des échanges de végétaux. La vigne étoit autrefois inconnue aux Gaules; elle y réussit mieux aujourd'hui qu'en Italie même. Ainsi, quoiqu'il soit vrai de dire qu'il faut consulter la nature du terraiu, il n'est pas moins vrai qu'il faut se défier des pri'jugés qui semblent avoir consacré pour jamais tel sol et tel climat à telles ou telles productions.
26 Sur les rives du Gange on voit noircir l'ébène.
L'éhèue est un bois des Indes, dur et pesant, propre à recevoir le plus beau poli. 11 y en a de trois sortes , le noir, le rouge et le vert : ou trouve ces trois sortes à Madagascar ; l'ile de Saint-Maurice fournit une partie de celui qu'on emploie en Europe. On n'est pas d'accord sur la nature de l'arbre qui donne l'ébène noir. Ce bois parut à Rome pour la première fois lorsque Pompée triompha de Milhridate. Pline dit qu'étant brûlé il répand une odeur agréable , ce qui a fait croire que cette ébène n'étoit pas semblable à la uùtre, et que ce pouvoit être une espèce de bois de gaïac.
27 Là , d'un tendre duvet les arbres sont blanchis.
Le cotonnier dont il s'agit ici est un arbuste qui s'élève à b hauteur de huit à neuf pieds; son fruit, arrondi intérieurement et divisé en quatre ou cinq loges, s'ouvre par le haut pour laisser sortir les semences enveloppées d'une espèce de laine propre à être filée, et qu'on nomme coton, du nom de la plante.
ï8 Ici d'un fil doré les bois sont enrichis. Les Romains, qui n'avoient point de commerce immédiat avec la Chine, et chez qui la soie n'arrivoit qu'après avoir passé par bien des mains étrangères, avoicnt entendu dire qu'on la recucilloit sur des arbres; d'où ils concluoieiit qu'elle étoit la production des arbres mêmes. Or, nous savons aujourd'hui que l'on trouve à la Chine une espèce de ver à soie.
aussi commuue que le sont les chenilles en Kurope, qui se nourrit et se métaïuorphusc sur toutes sortes d'arbres , et une autre qui couvre de ses fils les arbres mêmes. Les étoffes de soie, que les Romains achetoient au poids de l'or, n'étoient que des gazes qui laissoient voir ce qu'elles paroissoient couvrir. Outre la raison de bienséance, une sage politique eugageoit les Romains à interdire la soie : ils craignoicut, avec raison , que le libre achat de cette précieuse marchandise ne fît passer aux extrémités de l'Orient des sommes immenses qui ne reviendroient point daus l'empire. Il semble que la nature, en donnant la soie au genre humain, nous a fait un présent très équivoque : si d'un côté la soie est une source d'agréments, de commodités, de richesses, de l'autre elle est nuisible aux progrès de l'agriculture : plus l'usage de la soie est commun, moins on a besoin de laine, moins on nourrit de troupeaux, moins on a d'engrais pour fertiliser les terres. Celte raison, quoique vieille, n'en est pas moins sensée : c'étoit eUe qui avoit prévenu le sage Sully contre les manufactures d'étoffes de soie. Peut-être ne devroit-on les admettre que dans les pays stériles , ou dans ceux qui regorgent d'habitants et de cultivateurs, comme la Chine. ( La. Bletterie. )
29 Le Nil du vert acanthe admire les feuillages.
Virgile a fait souvent mention de l'acanthe dans le quatrième livre : il le représente comme une plante flexible et tortueuse.
Flezi tacuisscm vimen acanthi.
Dans la quatrième églogue il en parle comme d'une plante très agréable.
Mixtaque ridenti colocasia fundet acantho. On a supposé, peut-être avec assez de raison, qu'il y avoit deux sortes d'acanthe, dont l'une est une plante d'Egypte, ef l'autre une plante à laquelle ont rapport les passages que j'ai cités. L'arbre est décrit par Théophraste. Selon lui, il est nommé acanthes, parce qu'à l'exception de sa tige, il est touJ hérissé d'épines; sa fleur est belle , et employée par les méde cins. Il donne une espèce de gomme. D'après la descrîptioii qu'en fait Théophraste, il semble que c'est l'acacia d'Egypte, d'où l'on tire ce qu'on appelle la gnmine arabique. Le sua qu'on exprime des siliques de l'acacia, avant qu'elles soient mûres, s'emploie maintenant au Caire. Prosper Alpin, qui a recueilli lui-même la gomme de cet arbre, assure qu'il est le seul dans l'Arabie et dans l'Egypte qui en produise. Je parlerai de l'autre espèce d'acanthe dans les notes du quatrième livre.
30 Le baume, heureux Jouidain , parfume tes rivages.
Pline dit que le baume est un arbuste qui ne croît que daus la Judée, et qui ne se trouvoit autrefois que dans les jardius du roi. Vespasien et Titus firent voir à Rome cet arbuste daus la cérémonie de leur triomphe, après avoir terminé la guerre contre les Juifs. Les Juifs, ajoute-t-il, traitèrent cette plante comme eux-mêmes, eu s'cfforcant de la détruire, afin que les Romains ne pussent s'en rendre les maîtres : les Romains en prirent la défense, et l'on combattit pour un arbuste.
Il ressemble plus à la vigne qu'au myrte : on le coupe avec le verre ou des couteaux de pierre ou d'os : on appelle opohalsamam la liqueur qui coule de la plaie, etc. Josèphe dit que cette plante avoit été apportée d'Egypte en Judée, et qu'elle fut donnée à Saloraon par une reine d'Egypte et d'Ethiopie. ( Desfont.\ines. )
3i Et rinde au bord des mers voit monter ses forêts...
Il y a dans le texte : extremi sinus orhis : c'est le golfe du
NOTES DU LIVRE II
Gange ; c'ctoit l'extrémité du monde connu. On peut lire dans Quinte-Curcc, livre ix, la description des forêts dont parle ici Virgile. Pline a mis en prose ces vers de Virgile : Arbores quideni tantœ procerilatis traduntur^ ut sagittis superari nequeant.
32 Vois les arbres du Mède , et son orange amère....
L'arbre que décrit Virgile n'est autre chose que le citronnier; les Grecs l'appeloient medicum, et les Latins citrium. Virgile en parle comme d'un contre-poison efficace; Athénée, qui lui attribue le même effet, en cite un exemple remarquable. Un gouverneur d'Egypte avoit condamné deux malfaiteurs à mourir de la morsure des serpents : comme on les conduisoit au lieu du supplice, une personne, touchée de leur sort, leur donna à manger un citron, qui les préserva du venin des serpents. Le gouverneur surpris demanda ce qu'ils avoient mangé ou bu ce jour-là : on lui répondit qu'ils n'avoient mangé que du citron. Il ordonna que le jour suivant on en donneroit à l'un des deux seulement. Celui-là fut .sauvé une seconde fois, et l'autre périt sur-le-champ. Cette histoire a bien l'air d'un conte. Virgile attribue au fruit de cet arbre un goût désagréable : il peut avoir été amélioré par la culture.
33 Mais l'Inde et ses forêts, et leur riche trésor...
Rien de plus naturellement amené que cet éloge de l'Italie : on peut le comparer avec celui de l'Italie moderne par Addison , dans une épître à milord Halifax. Ce morceau de poésie me paroît digne de Virgile lui-même.
34 Colchos , pour labourer tes vallons fabuleux...
Virgile veut dire que l'Italie n'est point riche en fictions comme quelques pays vantés par les Grecs, mais qu'elle possède des biens réels , du blé , du vin , des oliviers , etc. Ces vers font allusion à ces taureaux de la Colchide dont les naseaux jetoient des flammes. Jason les dompta, les attela, et sema les dents du dragon qui gardoit la toison d'or : elles devinrent pour lui autant de soldats. Virgile, comme on aura souvent lieu de l'observer, tourne volontiers en ridicule les fictions des Grecs ; tel est ce vers dans le premier livre :
Quamvis Elysios miretur Graecia rampes; celui-ci dans le second :
Atque habitae Graiis oracula quercus;
ceux-ci au commencement du troisième :
Quis aut Eurysthea durum , Aut illaudati nescit Busiridis aras?
çt une foule d'autres, où il semble que ce grand poète s'iodigiioit de la supériorité qu'on avoit jusqu'alors accordée aux (jrecs sur les Romains. Personne n'a plus que lui fait pencher la balance.
35 Deux fois nos fruits sont mûr», deux fois nos brebis pleines. On regarde communément ces vers comme une exagéralion : cependant Varron et Pline parlent d'un pommier qui , dans un canton d'Italie près de Coscence en Calabre, portoit des fruits deux fois l'année. Un commentateur anglois , que j'ai déjà cité, dit qu'on lui a parlé en Italie d'une vigne près d'ischia qui donnoit du raisin trois fois par an, et qui, par cette raison , s'appelle uva di tre folle Vanno. Il y a des grappes qui mûrissent au m(ii"i d'août, d'autres au mois d'octobre, d'autres enfin au mois de décembre ou de janvier; ce qui répond à ce passage de Pline : Fites quidem et triferœ sunt, quas oh id insanas vocant, quoniam in lis aliie inaturescunt , alice turgescunl, aliœ Jlorent. Us ont aussi
des figuiers qui donnent des fruits deux fois l'année, l° au mois d'août et de septembre, 2° au mois de mai : cette dernière récolte est appelée pour cette raison Jico di pasc/ia. Près de I\aples il y a un endroit fameux par ses figuiers , où l'on couvre de paillassons les petites figues qui n'ont point mûri en automne; elles passent ainsi l'hiver, et mûrissent au printemps. En voilà assez pour justifier Virgile sur cet article.
36 Mais ce sol ne nourrit ni le tigre inhumain , NI le poison qui trompe une imprudente main.
Aucun traducteur n'a fait entendre le véritable sens de ces vers, faute d'avoir pris garde au mot At. Virgile veut dire que le climat d'Italie renferme tous les avantages des pays chauds, sans en avoir les inconvénients : ainsi, dit-il, nos arbres et nos troupeaux portent deux fois; mais ( malgré la chaleur du climat) on n'y trouve ni poisons, ni serpents monstrueux, etc. La suppression du seul mot mais défigure entièrement ce morceau; et ce qui forme dans Virgile un rapprochement ingénieux n'offre chez les traducteurs que des idées décousues. Au reste, ce n'est pas dans ce seul endroit qu'ils ont commis cette sorte d'infidélité : par-tout ils passent les mots qui font liaison. 11 est plaisant après cela devoir l'abbé Desfoutaines convenir de bonne foi que les Géorgiques sont écrites sans méthode.
37 Nul lion n*y rugit , et jamais sur Tarène
Une hydre épouvantable à longs plis ne s'y traîne.
Virgile ne dit pas qu'il n'y ait point de serpent en Italie, mais seulement qu'on n'y en trouve point de monstrueux.
38 Vois ces forts suspendus sur ces rochers sauvages.
Il y a encore en Italie une multitude de villes situées sur des rochers : dans la route de Rome à Naples on en voit quatre d'un seul coup d'œil.
39 La mer de deux c<5tés nous présente son sein.
L'Italie est entre deux mers; la mer Adriatique au septentrion, qu'on appelle aujourd'hui le golfe de Fenise , et la mer Tyrrhénienne au midi. Ces deux mers s'appeloient mare superum et mare inferum. ( Desfoiîtaiiies. )
40 Ici le Lare étend son enceinte profonde.
Le Lare est un grand lac au pied des Alpes dans le Milanais : on le nomme aujourd'hui Lago di Compo. Le Bénac est un autre grand lac dans le Véronais : on l'appelle Lago di Garda. Pour ce qui regarde les lacs Lucrin ';t Averne, les historiens nous fournissent l'explication de ce passage. Dion dit : Cumes est une ville de la Campanie, où, entre Misène et Pouzzol, est une place de la figure d'un demi-cercle, presque environnée de monticules stériles. On y compte trois petites baies : la première , qui s'avance le plus dans la mer, est moins éloignée des villes; la seconde, appelée Lucrin, est près de la première; la troisième, qui entre davantage dans les terres, semble être un lac , et s'appelle Averne. La première de ces baies se nomme la haie Tyrrhénienne. Entre la première et la troisième. Agrippa resserra le Lucrin : il n'y laissa qu'un peu d'eau, et en fit un port commode. Le golfe Lucrin, dit Strabon, est séparé de la mer par une digue longue de huit stades, et seulement assez large pour qu'un chariot puisse rouler dessus. Comme l'eau passoit souvent par-dessus la digue, AgÈi[)pa la fit rétablir, et ménagea une entrée pour les petits vaisseaux. Le golfe d'Averne est renfermé dans celui do Lucrin. Suétone dit aussi : Portum Julium apud Baias , immisso in Lucrinum et Averiium mari, {Agiippa) ejjccu. Les trois golfes servent à former le port Julius. De l'un on
NOTES DU LIVRE IL
cntroil dans raulre. Le golfe Tyrrhénien ctoit le plus avancé dans la mer : le Lucrin ctoit séparé du Tyrrhcnicn pai- une digue ouverte au milieu , pour donner passage aux vaisseaux : puis le golfe ou lac Averne, plus avancé dans les terres, et qui recevoit l'eau des deux autres golfes. Ce port fut construit l'an de Rome 717, dans le temps du triumvirat.
41 Toi sur-tout, toi. César, qui sur des bords lointains Soumets l'Inde tremblante à l'aigle des Romains.
Il me semble que Virgile ne veut point parler ici des drapeaux que les Parthes renvoyèrent à Auguste, comme le prétend l'abbé Desfontaines : aucun des mots du texte ne favorise cette interprétation forcée. Je crois plus volontiers que le poète parle ici de quelque avantage remporté sur Cléopàtre et les Égyptiens avaut la bataille d'Actium. Le mot Iiiduin ne fait rien contre cette explication. Plusieurs auteurs, et Virgile lui-même, ont souvent employé ce mot Indi pour tous les peuples qui habitoient les pays chauds, et qui étoient au-delà de la mer Méditerranée.
42 Terre féconde en fruits , en conquérants fertile , Salut.
J'ai cru qu'on me pardonneroit cette dernière expression, plus vive que ces mots. Je te salue. On peut comparer avec ce bel éloge de l'Italie celui que Pline en fait à la fin de son Histoire naturelle.
43 Le Toscan sous ses doigts fait résonner l'ivoirt.
C'étoient ordinairement des Toscans qui jouoicnl de la flûte dans les sacrifices : ils étoient fameux pour leur gloutonnerie; ce qui a fait dire à Virgile /)/«g'«i4- Tjrrhenus , comme Catulle avoit dit obesus Etruscus. Une fuis ils quittèrent Rome, parce que (je ne sais en quelle circonstance) on les empêcha de satisfaire leur amour pour la bonne chère. Ils ne consentirent à leur retour que sous la condition qu'on leur pcrmettroit de manger dans les sacrifices. A la villa Justiniani on voit un bas-relief où ils sont représentés avec l'embonpoint que Virgile leur attribue ici. Étoit-cc en leur qualité de Toscans qu'ils étoient ivrognes et gloutons, ou en leur qualité de musiciens? je l'ignore.
44 Va dans ces prés ravis à ma chère Mantoue....
Ces vers ont rapport au sujet de la première églogiie. Dans la distribution qu'Auguste fit du territoire de Mautoue aux soldats vétérans, Virgile perdit son patrimoine, qui lui fut rendu par la protection de Mécène. Les vers de Virgile en cet endroit sont pleins de la plus touchante sensibilité et de la plus aimable poésie. Je ne crois pas prêter des beautés à Virgile en faisant remarquer la marche et le ton de la douleur dans ce vers composé de spondées :
Et qualem infelix amisit Mantua campum.
45 Mais fuis ce mont pierreux , dont le maigre terrain Offre à peine à l'abeille un humble romarin.
11 y a dans le texte, F'ix humiles apibus casias roremque ministrat. On a, je crois, mal entendu ce mot casia. 11 y en avoit de deux sortes; l'une étoit un arbrisseau aromatique que Virgile désigne probablement dans ce vers,
Nec casia liquidi corrumpitur usus olivi : l'autre étoit une herbe commune en Italie; et c'est sans doute cette seconde espèce que désigne ici Virgile, puisqu'il en parle comme d'une plante vulgaire. 11 ne faut pas s'étonner que Virgile emploie pour deux choses différentes la même dénomination. Nous avons déjà vu que les mots lotos et acanthe désignent chacun un arbre et une plante en même temps.
M. Martyn , botaniste anglais, croit que la plante appelée casia, qu'il faut distinguer de l'arbrisseau, est le cneorum des Grecs, ou le thjmelea de Pline, qui porte \c granurn cnidium. Le romarin étoit appelé ainsi, i" parcequ'il servoit d'aspcrsoir, comme l'bysope dans l'Écriture sainte; 2" parcequ'il croit dans les pays maritimes.
46 Pour ce terrain poreux , où l'air trouve un passage...
Ces vers peignent très fidèlement le territoire de la Campanie, qui pendant une partie du jour est toujours couvert d'un léger brouillard. Quoiqu'il y ait à peine une source dans tout cet espace de pays, cependant le sol est toujours frais : aussi est-il de la plus grande fertilité. M. Holdsworth assure que dans le voyage qu'il y a fait, il s'est souvent rappelé ces vers de Virgile.
47 Telles on aime à voir ces campagnes fécondes
Que le Clain trop souvent engloutit sous ses ondes; Tels les cliamps du Vésuve, et ces heureux vallons Dont la riche Capoue admire les moissons.
Capoue étoit la capitale de la Campanie. On sait que le mont Vésuve est un volcan de la même province. Le Clain est un fleuve très sujet à se déborder, et qui inonda souvent la ville d'Acerres, bâtie sur ces bords. Cluvérius nous apprend que de son temps ce fleuve se débordoit encore fréquemment, et qu'on avoit creusé des canaux pour recevoir ses eaux, et les conduire par un chemin plus court à la mer, entre l'aDcienne embouchure de ce fleuve et le Vukurne.
48 Le pin , le lierre noir, et l'if contagieux...
Les baies de notre lierre commun sont noires quand elles sont mûres : ainsi il est probable que c'est de cette espèce qu'il est ICI question. Virgile fait mention ailleurs d'un lierre blanc, ainsi que Théophraste et Pline; mais nous ne connoissons aucune plante de cette nature. A l'égard de l'if, son fruit passoit chez les anciens pour être un poison. Jules César nous apprend qu'un certain Cativulcus s'empoisonna lui-même avec ce fruit. On croyoit ses feuilles mêmes funestes aux chevaux , et les Anglais en sont encore persuadés. Plusieurs personnes m'ont assuré avoir mangé de son fruit impunément; mais cette différence peut venir du climat. Dioscoride prétend que l'if n'est point dangereux par-tout, mais que son fruit est mortel en Italie. Peut-être y en a-t-il de différentes espèces. En elTct , on parle d'une sorte d'if cultivée dans les jardins de Pise, plus touffue que l'if ordinaire, portant des feuilles semblables à celles du sapin, et répandant une odeur si empestée, que, quand on la taille, les jardiniers n'y peuvent travailler une demi-heure de suite.
49 Qu'ils soient distribués en espaces égaux.
Larue et quelques autres commentateurs ont cru que Virgile exigeoit ici qu'on plantât en quinconce : je croirois plus volontiers qu'il parle de planter en carré. Le quinconce tire son nom du chiffre romain V. Trois arbres plantés en cette forme sont appelés le quinconce simple ; le quinconce double, c'est le chiffre V doublé qui forme un X, étant composé de quatre arbres qui composent un carré avec un cinquième au centre : or il est clair que, puisque Virgile compare la disposition d'un plant à celle d'une armée, il ne parle que de la forme carrée. Je remarquerai en passant que cette comparaison, la seule qui se trouve dans ce livre, est également juste et ingénieuse. Je me garderai bien cependant de croire, comme je ne sais quel commentateur, que Virgile ait voulu, par l'éclat des armes, désigner celui des raisins; c'est vouloir prêter de l'esprit à Virgile bien gratuitement.
NOTES DU LIVRE II
&o De son front touche aux cieuz , de ses pieds aux enfers. Ces images ont été répétées mille fois depuis Virgile, et sont devenues triviales, quoique sublimes, comme l'Aurore aux doigts de rose, et une foule d'autres. Cependant je ne puis m'empècher de citer ces deux beaux vers où cette image est rajeunie :
Qui , touchant de leur cime à la voûte du monde , Plongent dans les enfers leur racine profonde.
5i N'attends rieji d'une vigne exposée au couchant. Columelle, en parlant de l'aspect qu'on doit donner aux vignobles , dit que les anciens étoient fort partagés là-dessus : pour lui, il veut que dans les lieux froids on les expose au midi; dans les lieux chauds, à l'orient.
52 Que le vil coudrier n'affame point ton plant.
Les racines du coudrier sont gourmandes, et dérobent à la vigne sa nourriture; c'est pour cela qu'on faisoit de son bois des broches pour rôtir les entrailles des victimes consacrées à Bacchus. C'étoit immoler à ce dieu un double ennemi.
■ 53 Fais choix, pour le former, de la branche nouvelle Qui reçoit de pins près la sève maternelle.
Columelle insiste long-temps sur ce précepte. M. Miller, fameux agriculteur, ne veut pas non plus qu'on choisisse la partie supérieure des rejetons : étant plus spongieuse et plus tendre, elle reçoit, dit-il, plus facilement l'hamidité, et quoiqu'elle prenne plus vite et pousse beaucoup plus de bois, elle n'est jamais si fertile que la partie inférieure, dont la Bubstance est plus compacte et plus ferme. Virgile en donne une autre raison , c'est que la partie inférieure a plus d'analogie avec la terre : tantus amor terne.
54 Sur-tout que de tes plants l'olivier soit chassé.
11 paroit par ce passage qu'on plantoit quelquefois les oliviers sauvages dans les vignes pour leur servir d'appui ; Virgile les proscrit comme sujets aux incendies : la description qu'il en fait est pleine de force et d'élégance, et vient à propos délasser le lecteur de cette longue suite de préceptes.
55 L'ennemi dos serpents vient après les frimas...
11 y a dans le texte, candida venit avis, longis invisa colubris. Pliue nous apprend que dans la Thessalie c'étoit un crime capital de tuer une cigogne, parcequ'on avoit besoin de cet oiseau pour détruire les serpents.
56 Le dieu de l'air descend dans son sein amoureux.
Cette grande et magnifique idée du mariage de l'air avec la terre semble empruntée de ces deux vers de Lucrèce :
Pereunt imbres , ubi eos pater ./Ether In gremium matris Terrai praecipitavit.
5; Que l'écaille poreuse enfouie avec eux...
Ceci est encore pratique près de Trani dans la Fouille, où on fait d'excellent vin muscat.
58 Et , sans rompre les lignes ,
Que le soc se promène au travers de tes vignes.
Les anciens labouroient souvent les vignes, et cet usage subsiste encore dans quelques provinces; mais alors on écarte davantage les rangs.
59 Quand ses premiers bourgeons s'empresseront d'éclore.
11 s'agit ici des jeunes vignes, que Virgile défend de tailler avant qu'elles aient pris leur force. Columelle n'est point de l'avis de Virgile dans cet endroit seulement; car, dans presque tout ce livre, il l'a suivi si exactement, qu'on pren- Jroit le prosateur pour le commentateur du poète.
60 Un bouc était le prix de ces grossiers acteurs... Il y a dans le texte, veteres ineunt proscenia ladi. Le pro scenium étoit un endroit qui alloit d'une aile du théâtre à l'autre, entre l'orchestre et la scène; il étoit plus bas que Ja scène , et plus élevé que l'orchesti'e : c'étoit là que déclamoient les acteurs. Boileau, d'après Horace, attribue l'origine de ces pièces dramatiques à ces jeux grossiers qu'on cèlébroit en l'honneur du dieu des vendanges.
La tragédie , informe et grossière en naissant, N'étoit qu'un simple chœur, où chacun en dansant. Et du dieu des raisins entonnant les louanges, S'efforçoit d'attirer de fertiles vendanges. Là, le vin et la joie éveillant les esprits. Du plus habile chantre un bouc étoit le prix. Thespis fut le premier qui, barbouillé de lie. Promena par les bourgs cette heureuse folie ; Et , d'acteurs mal ornés chargeant un tombereau , Amusa les passants d'un spectacle nouveau.
C'est encore l'usage en Italie, parmi le peuple, de porter la vendange dans un chariot, de se barbouiller le visage, et d'agacer les passants par des plaisanteries grossières.
Ci Sur des outres glissants bondissoieut dans les prés. Ces outres étoient des peaux de bouc enflées de vent, et frottées d'huile pour les rendre glissantes. 11 falloit sauter dessus avec une seule jambe. Les maladroits qui tomboieut faisoient pousser aux spectateurs de grands éclats de rire.
62 Et de l'objet sacré de leurs bruyants hommages Suspendent à des pins les mobiles images.
Quelques commentateurs ont cru que le mot oscilla signifioit des escarpolettes. C'étoient de petites têtes de Bacchus, que les vignerons suspendoient à des arbres, persuadés que dans tous les endroits vers lesquels se seroit tournée cette image, les vignes devieudroient fécondes. M. Holdsworlh dit avoir vu le dieu de la vendange ainsi représenté sur uue pierre antique de la collection du grand-duc à Florence.
C^ Le soleil tous les ans recommence son cours ; Ainsi roulent en cercle et ta peine et tes jours.
On représentoit l'année par un serpent roulé en cercle , avec sa queue dans sa bouche.
64 Ne désire donc point un enclos spacieux i Le plus riche est celui qui cultive le mieux.
Columelle a dit à propos de cette maxime : Prœclaram noslri foetce sententiam ! et il ajoute immédiatement après: Nec dahium, quin minus reddat laxus ager iMn recle cultus , quam angustus , exiinie.
05 L'olivier, par la terre une fois adopté,
De ce5 pénibles soins n'attend pas sa beauté.
Quoique Virgile nous assure qu'on ne cultive point l'olivier, les Provençaux l'élaguent de temps en temps. C'est par comparaison avec la vigne, que notre poète prétend que l'olivier ne demande aucun soin. Columelle dit aussi que c'est de tous les arbres celui qui en exige le moins; que, lors même qu'on le néglige, il ne dégénère pas comme la vigne; qu'il ne cesse de porter toujours quelques fruits; et que la plus légère culture lui rend sa pi-emière fécondité.
66 Pour nos jeunes chevreaux les aliziers fleurissent.
11 y a dans le texte, tondentur cjrtisi. Ou est partagé sur la nature de l'arbre que Virgile appelle cjtisus. Un excellent botaniste anglais croit , d'après tout ce qu'en ont dit Théophraste et Pline , que c'est le cjrtisus Marantlue.
67 J'aime et des sombres buis le lugubre coup d'œil , Et de ces noirs sapins le vénérable deuil.
I 11 y a dans le texte undantem btixo Cftorum Naiyciuque
NOTES DU LIVRE II
picis lucos. On est partagé sur la situation du mont Cytorus. Si l'on en croit Strabon , il est dans la Paphlagonie. Naryce étoit une ville des Locriens.
68 Pour former nos lambris leurs arbres sont utiles.
Il y a dans le texte, domihus cedrosque , cnpressosque. Vitruve prétend qu'au défaut de sapin et d'abiès, on peut se servir de cyprès, de peupliers, etc.; ce qui scmbleroit indiquer que Vitruve ne regardait pas le cyprès comme le meilleur bois de construction : mais M. Perrault, dans son édition de Vitruve, remarque « que le cyprès est, sans comparaison, « meilleur que l'abiès et le sapin; Théophraste en parle « comme du plus durable, et du moins sujet aux vers et à la «< pourriture, étant celui dont on trouve les plus anciens « édifices avoir été bâtis, a
69 Ail! loin des 6ers combats, loin d'un luxe imposteur, Heureux l'homme des cbamps , s'il connoît son boobeur !
J'ai exprimé ce que Virgile a sous-entendu : il venoit de peindre des combats, nés au milieu des festins et de la débauche; il passe à l'éloge du bonheur dont jouissent les laboureurs dans leur paisible médiocrité,
70 Sous les lambris pompeux de ses toits magnifiques...
Virgile dit: varias pulchra testudine postes. Les Romains ornoient leurs portes d'écaillés de tortues, qu'ils incrustoicut encore de pierres précieuses, Farios peut signifier que ces ornements étoient placés de distance en distance.
71 Des grottes, des étangs, une claire fontaine...
J'ai tâché, dans ma traduction, d'imiter la différence de ton que Virgile a mise entre ce morceau et celui qui précède. En peignant les efforts du luxe et la magnificence des grands, ses vers sont travaillés, soutenus, et pompeux.
Si non ingentem foribus domus alta superbis Mane salutantum totis vomit aedibus undam..
Ici , pour mieux peindre la douce aisance dont jouissent les habitants de la campagne, ses vers sont simples et faciles :
At latis otia fundis, Speluncae, vivique lacus; at frigida Tempe, Mugitnsque boum , mollesque sub arbore somni. Non absunt , etc.
On ne peut trop le redire, c'est le talent de peindre par les sons qui caractérise Virgile et les grands poètes.
72 0 vous , à qui j'offris mes premiers sacrifices , Muses, soyez toujours mes plus clières délices!
Le premier vœu de Virgile étoit d'être grand philosophe, et de percer les secrets de la nature; le second, de vivre en paix dans un asile champêtre. Tout ce morceau est plein de sentiment, de poésie, et de mouvement. Cette dernière qualité, qu'on admire si souvent dans la poésie de Virgile , est aussi rare que précieuse. Quelle différence entre une froide description du bonheur qu'on goûte à la campagne, et ces tours, ces expressions enflammées:
O ubi campl Spercliiusque , et virginibus baccliata Lacaenis Taygeta! o qui me gelidis in vallibus Hxnii Sistat, et ingenti ramorum protegat umbra!
Il faut remarquer ici que les Romains, qui vivoient dans un pays chaud, se faisoient une peinture délicieuse des pays où la chaleur est plus modérée; au contraire, un habitant de la Zemble soupireroit après des climats moins froids.
73 Comment de nos soleils l'inégale clarté
S'abiégc dans l'hiver, se prolonge en été.
Voilà deux vers qui prouvent combien les anciens étoient peu avancés en astronomie : cette question ne seroit guère digne aujourd'hui de nos grands physiciens. Comme ces deux vers finissent la tirade dans Virgile, j'ai cru devoir en ajouter deux qui la terminassent d'une manière plus pompeuse, mais dont le sens est dans ces mots de Virgile, cœlique vias et sidéra monstrent.
74 Heureux le sage, instruit des lois de la nature...
Il est clair que c'est de Lucrèce que veut parler ici Virgile. Ces vers expriment l'objet que ce poète s'étoit proposé. Il oppose à celui qui sonde les secrets de la nature celui qui sait jouir de ses richesses. Il semble que ceci est une comparaison indirecte entre le poème de Lucrèce sur la nature des choses , et celui de Virgile sur la culture de la terre.
75 L'intérêt, dont la voix fait taire le sang même.
Virgile écrivoit ses Géorgiques dans le temps que Phraate et Tiridate se disputoicnt le trône de Perse; et c'est à quoi sans doute ce vers fait allusion.
76 Son cœur n'est attristé de pitié ni d'envie.
Il me semble qu'aucun commentateur ni traducteur n'a compris le vrai sens de ce passage. Ils ont prétendu que Virgile faisoit ici du laboureur un stoïcien insensible à toutes les passions. Il ne s'agit plus ici du philosophe , mais d'un habitant paisible des champs : on ne voit point à la campagne , comme dans les villes, les extrêmes de l'opulence et de la pauvreté; on n'y voit point l'appareil fastueux du luxe f ontraster avec les lambeaux de la misère : l'égalité y règne. Ainsi cette exemption d'envie et de pitié, que le philosophe ne doit qu'aux efforts d'une raison cultivée , le laboureur la doit à sa situation même, qui recule de ses yeux ce qui peut faire plaindre ou envier le sort d'autrui.
77 Pour dormir sur la pourpre , et pour boire dans l'or.
Il y a dans le texte, ut gemma hihat. Les anciens se faisoient une gloire de couvrir leurs tables de vases de pierres précieuses; et les coupes d'agate, de jaspe, etc., que l'on conserve dans les cabinets et les trésors publics, servoicnt probablement aux princes et aux personnes riches : telle est la coupe de saphir que l'on conserve dans l'église de Saint-Jean à Monza, près de Milan. Elle fut laissée par Theudelinde, reine des Lombards, qui bâtit et dota celte église. Dans le trésor de Saint-Denis il y a une large coupe d'agate orientale, avec des bas-reliefs représentant un sacrifice. Pline, dans son Histoire naturelle, rapporte que Pétrone, quelques moments avant sa mort, fit briser une coupe d'un très grand prix, de peur qu'elle ne tombât entre les mains de Néron. Sarrano ostro , dans le même vers, signifie la pourpre de Tyr ; cette ville étoit nommée anciennement Sara.
78 Les bois donnent leurs fruits...
Il paroît, par ce passage et par plusieurs autres, que les anciens recueilloient les baies de certains arbres pour former des espèces de confitures, ou pour en exprimer des liqueurs.
Plusieurs poètes ont fait l'éloge de la vie champêtre; Lui crèce dans le premier livre de son poëme; Vanière dans son Prœdium rusticum; Ange Politicn dans le poëme intitulé Rusticus : aucun de ces morceaux ne me paroît approche? de celui de Virgile.
NOTES DU LIVRE III