XI, V
Enfin , Homère ne nous a montré dans ses
héros que des hommes faits : Virgile a le mérite particulier d'avoir peint les guerriers dans un âge encore tendre ,
Qui goûteut, tout sanglants, le plaisir et la gloire Que donne aux jeunes crenrs la première victoire.
Racine, B<ij., act. I, se. i.
Tels sont Euryale, Nisus, et Pallas confié par son père Évandre au monarque troyen pour apprendre, sous sa conduite , le métier de la guerre; sur-tout le jeune Lausus, qui défend son père avec tant de dévouement , et dont la piété filiale fait un si beau contraste avec l'inhumanité et l'impiété de Mézence. L'intérêt que Virgile a su inspirer pour lui est tel, qu'il se réfléchit jusque sur le tyran odieux qui lui a donné le joiu". On est tenté, en le pleuranl , d'oublier le supplice barbare qu'avoit inventé ce monstre, et dont Virgile fait une peinture si énergique : on se plaît à voir tomber, des yeux de ce tyran féroce , des larmes paternelles.
Ascagne lui-même, tout enfant qu'il est, mérite d'être remarqué par la manière naturelle et vraie dont Virgile l'a introduit sur la scène. Il le peint d'abord, dans le premier livre, comme un enfant tellement beau, que l'Amour, par l'ordre de Vénus, emprunte ses traits pour se présenter à la cour de Didon. Dans le quatrième livre, Virgile, en peignant Ascagne, qu'il as socie à la foule des chasseurs , semble avoii voulu se conformer au portrait qu'Horace a tracé de l'enfance, quand il peint les différents âges :
Gaudet equis canibusque, et aprici gramine campi. ^rs poet. , V. (62.
At puer Ascanius mediis iu vallibus acri Gaudet equo; jamqiie Los cursu, jani proeferit illos, Spuuiantemque dari pecora iuter inertia votis Optât aprum , aut fulvum descendere monte leouem. j£n., IV, T. i56 et «eq.
«Ascagne, aiguillonnant un coursier plein de cœur. Court, vole, va, revient, et dans sa jeune ardeur Voudroit qu'un fier lion, un sanglier sauvage Vînt d'un plus beau triomphe lionorer son courage, h
On aime à voir dans ce jeune chasseur ces
L'ENÉIDE
premiers symptômes d'ardeur et de courage, prémices de sa valeur future. Enfin, Virgile est admirable dans le récit qu'il fait de son premier fait d'armes. C'est au géant Numanus, fier de sa taille et de sa force, et qui, placé au premier rang, prodigue des injures aux Trojens, qu'il oppose cet enfant héroïque; c'est par ses mains que Numanus est terrassé; et Apollon lui-même vient su» un nuage le féliciter de sa victoire :
Macte Dova virtute, puer! sic itur ad astra.
Jiii., IX, ^. 641.
Mais un caractère plus original encore et d'un effet plus nouveau, c'est celui de Camille, imité par le Tasse dans le personnage de Clorinde, copie bien inférieure à l'original. Là se a'ouve réuni à toute la richesse de l'épopée , tout l'intérêt da roman ; Camille n'est point une amazone: c'est la fille d'un roi malheureux, banni de ses états. En fuyant, il emporte sa fille, son trésor le plus précieux. Un fleuve débordé l'arrête; les ennemis s'approchent : moins alarmé pour lui que pour sa fille, il l'attache à un javelot, l'enveloppe d'une écorce de liège, d'un bras vigoureux lance le javelot au-delà du fleuve, le passe à la nage, et reprend à l'autre rive son javelot et son enfant. La peinture de l'éducation champêtre et guerrière de Camille est de la plus grande beauté; sa manière de combattre, et le genre de combat dans lequel il la représente, conviennent parfaitement aux qualités qu'il lui a données dans les vers par lesquels il l'annonce. La première de ces qualités est une extrême légèreté à la course ; c'est de- là qu'il a tiré l'idée du premier exploit de cette héroïne. Un fantassin ligurien lui reproche de combattre à cheval, tandis qu'il combat à pied ; son orgueil blessé la détermine à descendre de son coursier : le rusé Ligurien le monte et s'enfuit; Camille court après lui , l'atteint, et l'immole. En un mot, tout en elle intéresse , sa naissance, son éducation, sa vie, et sa mort. Mais c'est dans l'original qu'il faut apprendre à sentir tout ce qu'a de touchant cette dernière partie de son histoire.
On sait quel rôle brillant jouent les femmes dans le poëme du Tasse. Le courage belliqueux des Amazones étoit connu de toute antiquité; il paroit étonnant qu'Homère n'en ait fait aucun usage. Ses héros sont de véritables chevaliers; il auroit pu y joindre quelques héroïnes. La timidité et la foiblesse naturelle de ce sexe font ressortir encore mieux le courage de celles qui , franchissant le cercle étroit de leurs goûts frivoles et de leurs occupations paisibles et sé-
dentaires , se montrent dans le champ des combats. Ces êtres intéressants, en partageant les travaux des guerriers , redoublent les jouissances du lecteur, et fournissent une multitude de ressources aux poètes, par les attachements et les passions qu'elles peuvent inspirer. Telles sont, dans la Jérusalem délivrée, Armide,Herminie, et Clorinde , dont le poète a tiré un si grand parti. Aussi Voltaire a-t-il dit, après avoir parlé d'Homère :
De faux hrillants, trop de magie.
Mettent le Tasse un cran plus bas; Mais que ne pardonne-t-on pas Pour Armide et pour Herminie?
Stances sur les poètes épiques , stropb. 3.
Boileau a paru penser de même, lorsqu'il a dit, en parlant du Tasse:
Je ne veux point ici lui faire son procès : Mais, quoi que notre siècle à sa gloire publie, Il n'eût point de son livre illustré l'Italie Si son sage héros, toujours en oraison, ]\'eût fait que mettre enfin Satan à la raison , etc. Art poét. , ch. m.
Virgile ne pouvoit guère tirer le même parti de Camille; il se trouvoit placé, dans les six derniers livres , entre le souvenir de Didon , pour laquelle il avoit épuisé la peinture de tout ce que l'amour a de plus passionné, et la jeune et modeste Lavinie, qu'il nous présente comme une fleur virginale qu'il ne falloit pas permettre au souffle d'un amour profane de flétrir et de décolorer d'avance. Mais l'on voit, par ce que nous en avons déjà dit, que si Camille n'est point entrée dans l'action comme amante, elle y figure avec un grand intérêt comme guerrière. Le caractère altier de la reine des Voisques, et la ruse du fantassin ligurien, suffiroient peutêtre seuls pour prouver l'injustice de ceux qui prétendent que , dans la peinture des personnages et des combats, Viigile est inférieur à Homère. Je ne puis m'empêcher de faire sur les combats en général , et sur ceux de Virgile en particulier, quelques réflexions qui viendront encore à l'appui de mon opinion.
Les poètes épiques se sont toujours plu à décrire des batailles, et les amateurs de poésie à les lire : la raison en est facile à trouver. La passion la plus forte des êtres animés, c'est l'amoiu' de la vie ; tous ceux qui s'élèvent au-dessus fie l'instinct impérieux de la crainte de la mort excitent donc naturellement notre étonnement et notre admiration. Ajoutons que, mieux le poète a su choisir ses personnages, plus ils nous intéressent, quand il les expose à de grands dangers; notre intérêt augmente aussi
PREFACE
en raison de l'égalité de torce et de courage qu'il leur prête pour balancer la victoire. Ceux de Virgile sont également remanjuables par cette heureuse combinaison , par la beauté de l'invention et de l'exécution, et sur-tout par le mérite de la variété : c'est principalement cette dernière qualité qui distingue la seconde partie de son poëme. La tradition ne lui fournissant pas cette foule de caractères héroïques (|u'Homère a jetés dans ses batailles, il y a suppléé en faisant paroitre sur la scène des personnages moins biillants peut-être, mais tous intéressants par les diverses circonstances de leur naissance, de leur état, de leurs mœurs, de leurs costumes, de leur vie ou de leur mort. Tantôt, c'est un enchanteur qui sait dompter la rage des serpents et guérir leurs blessures; les lacs, les fleuves, les montagnes de sa patrie pleurent sa mort. Tantôt, c'est un augure dont les connoissances prophétiques ne le garantissent pas du sort qui l'attend, et qui
Lit tout dans l'avenir, excepté son destin.
Tantôt, c'est un riche avare que le regret de ses richesses enfouies dans la terre, de ses vastes domaines, et de son magnifique palais, détermine à se jeter aux pieds du vainqueur pour lui demander la vie. On sent combien ce caractère bas et vil est propre à faire ressortir les grandes passions et les sentiments héroïques qui l'environnent. Je ne finirois pas si je rappelois ici tous les détails de ce genre, qui prouvent dans Virgile une fécondi.té d'imagination au moins égale à celle d'Homère, et qui présentent un si grand fonds d'observations philosophiques parées de tous les charmes de la plus riche poésie. Eh ! quelle plus grande variété encore dans les différents genres d'attaque et de défense! C'est tantôt une grande bataille, tantôt une légère escarmouche, tantôt un combat singulier entre deux héros , dont chacun vaut seul une aimée ; tantôt une embuscade ou une reconnoissance ; ailleurs , les Troyens vainqueurs sont vaincus à leur tour, et se présentent aux portes de leur ville, qui leur sont impitoyablement fermées par leurs concitoyens, que la crainte d'admettre l'ennemi a rendus barbares ; c'est Turnus , qui , lui seul , pénètre dans l'enceinte de leur camp ; (jui , comme un lion renfermé dans la bergerie , et cherchant à s'échapper, combat seul contre tous les Troyens , s'ouvre un passage ; s'élance des remparts dans le Tibre, le traverse à la nage, et rejoint enfin son armée. Aucun passage dans Ylliade n'est supérieur à celui-ci , soit pour la nouveauté de l'invention , soit pour la beauté de l'exécution.
Turnus égale presque Achille, et Virgile est véritablemetit digne du surnom â! homérique, que lui donnèrent les Romains, et qu'il mérite comme rival, et non comme imitateur. On sent que je ne veux parler ici que de la variété et de la richesse que Virgile a mises dans ses combats.
Après ce magnifique tableau , je ne puis me refuser au plaisir d'en citer un autre plus nouveau et plus frappant encore : c'est celui du débarquement des Arcadiens et des Toscans, envoyés au secours des Troyens. La difficulté de cette opération militaire, le prodigieux avantage de ceux qui combattent sur terre, les efforts incroyables de ceux qui tentent d'aborder; le danger d'échouer, les vaisseaux engagés dans les bancs de sable, brisés contre les rochers; cette foule de guerriers qui tentent l'abordage à la vue de l'ennemi , dans des attitudes et par des moyens différents ; les uns s'élançant de leurs vaisseaux sur la grève, les autres posant sur la rive un pied mal assuré , d'autres appliquant des échelles , ou glissant sur leurs rames; le choc désordonné des deux partis : tout cela est neuf, pittoresque, et n'appartient qu'à Virgile; ce qui est d'autant plus remarquable, que le sujet d'Homère, où l'armée de mer est combinée avec l'armée de terre , amenoit naturellement une semblable description qu'il a négligée, et dont il a laissé les honneurs tout entiers à Virgile.
Enfin, Homère a souvent mis ses héros aux prises avec la mort ou le danger, mais jamais avec la douleur : c'est ce que Virgile a fait avec le plus grand succès. Une flèche a dangereusement blessé le héros troyen ; on l'emporte du champ de bataille dans sa tente, environné de la consternation et des larmes de son fils et de ses principaux capitaines : lui seul paroit insensible, demande avec instance qu'on le guérisse par les moyens , non les plus doux , mais les plus courts, et qu'on le renvoie au combat, seseque in bella remittant. Le médecin lapis tâche en vain d'arracher la flèche ; elle résiste à ses efforts , et triomphe de son art. Vénus alors va sur le mont de Crète chercher le dictame , le plus puissant et le plus salutaire des végétaux; une infusion de cette plante détache la flèche qui tombe d'elle-même. Énée à peine guéri prend son fils dans ses bras ; et, profitant de la circonstance pour l'instruire par un grand exemple, lui adresse ces mots à-lafois touchants et sublimes :
Apprends de moi, mon fils, la route de l'honneur; D'autres te donneront l'exemple du bonheur.
Tout, dans ce morceau, me paroit supérieur aux plus beaux détails des combats d'Homère.
La tendresse filiale, l'amour paternel, de grandes difficultés vaincues dans la description des opérations chirurgicales, la grandeur de l'anie et ses affections les plus tendres ; l'intérêt d'un grand danger, la joie du succès, le naturel, le merveilleux, le mérite de l'invention, la beauté des images, l'élégance de l'élocutioii : tout s'y trouve réuni. On peut remarquer aussi que, par un art digne de Virgile, il a su, dans cette j)einture, placer le médecin lui-même au nondjie de ses héros; il suppose très-ingénieusement qu'Iapis , favori d'Apollon , a reçu de lui le choix de la lyre ou de la médecine. Son père est vieux et infirme, sa tendresse filiale donne la préférence à l'art de guérir. C'est ce même lapis qui , assuré de la guérison d'Énée , s'écrie :
Des armes , mes amis ! qu'on lui rende ses armes !
Un tel personnage méritoit d'autant plus d'être remarqué, qu'il offre une espèce de contraste entre sa profession bienfaisante et paisible , et ses sentiments héroïques et guerriers.
Quelquefois aussi Virgile sait mieux qu'Homère tirer parti du choix de ses héros. Il introduit dans ses batailles des rois, des princes, des capitaines illustres , et , à côté d'eux , des pontifes et des prêtres; ailleurs, c'est un malheureux pêcheur, un simple fermier, qui.
Pauvre cultivateur du domaine d'autrui
Ne plantoit, ne semoit, ne cneilloit pas pour lui :
Son fils, abandonnant son cliaume, sa rivière.
Et les rets du pêclieur pour la lance guerrière.
Arraché malgré lui de ses rustiques toits.
Est venu s'immoler à la cause des rois.
On ne peut nier que le contraste qui résulte de conditions si différentes ne soit extrêmement ingénieux.
Une observation très importante, et qui ajoute à la vérité de celles que je viens de faire, c'est que les dieux, une fois admis dans l'action épique, doivent, comme les hommes, soutenir leur caractère : c'est ce que Virgile a fait avec le plus grand succès. Après avoir rempli ses six premiers livres de la haine de Junon, il ne manque pas de la faire reparoitre dans le septième ; et, dans le moment où elle découvre les premières tentatives des Troyens pour s'établir dans l'Italie, dont elle les avoit jusqu'alors écartés avec tant d'obstination , il lui prête un discours plein de la même fureur et du même emportement qui l'ont caractérisée dès le début de V Enéide. C'est par son ordre qu'Alecton sort des enfers; qu'elle porte le trouble, l'épouvante et la rage dans le cœur d'Amate et de Turniis; qu'elle dirige une flèche d'Ascagne sur une biche chère à la jeune Sylvie ; qu'au bruit de sa trompette infernale elle appelle au combat les
paisibles habitants des campagnes, conduit la guerre des cabanes dans les palais, et embrase toute l'Italie.
Pour prouver mon impartialité , j'ajouterai aux éloges que j'ai donnés à l'invention de ces différents personnages quelques observations critiques. Amate , dont le caractère est d'ailleurs très bien conçu et très bien exécuté , meurt peutêtre d'une manière peu digne de son rang et du talent de Virgile; elle se pend à une poutre. Un seul vers renferme le récit de cette mort, qui pouvoit fournir un tableau très intéressant. Lorsque les grands poètes épiques ou dramatiques prennent le parti de faire périr leurs principaux personnages d'une mort violente et volontaire , ils déploient , si j'ose ainsi dire, toute l'éloquence de la mort ; ils font sortir du cœur, à ce dernier moment, les cris du regret, les accents du remords , et l'expression du souvenir déchirant des grandes fautes ou des événements malheureux qui ont amené cette catastrophe. C'est ainsi que Virgile a fait mourir Didon : rien de plus pathétique que le discours qu'il lui fait prononcer au moment où elle est prête à se donner le coup mortel. C'est alors que reviennent à sa mémoire toutes les époques heureuses ou malheureuses de sa vie; qu'elle se félicite de ce qu'elle a fait de grand , et qu'elle s'accuse de ses foiblesses. Voilà sur quel modèle devoit être tracée la mort d'Amate; ce qui étoit d'autant plus aisé, que son triple caractère de reine, d'épouse, et de mère, étoit plus fécond en sentiments tendres ou fiers , et tous profondément intéressants. C'est ainsi que Racine, faisant périr Monime du même genre de mort, lui prête un monologue plus touchant que les scènes les plus pathétiques de sa tragédie :
Xipharès ne vit plus, il n'en faut point douter : L'événement n'a point démenti mou attende. Quand je n'en aurois pas la nouvelle sanglaiite, Il est mort; et j'en ai pour garants trop certains Son courage et son nom , trop suspects aux Romains.
Et toi, fatal tissu, malheureux diadème , Instrument et témoin de toutes mes douleurs. Bandeau que mille fois j'ai trempé de mes pleurs, Au moins en terminant ma vie et mon supplice, Ne pouvois-tu me rendre un funeste service? A mes tristes regards, va, cesse de t'offrir; D'autres armes sans toi sauront me secourir : Et périsse le jour et la main meurtrière Qui jadis sur mon front t'attacha la première.
Racine , MMrùL. , act V, se. i.
Peut-être aussi Virgile n'a-t-il pas tiré tout le parti possible du rôle accessoire d'Ascagne. Après avoir peint, de la manière la plus heureuse, ce jeune prince, héritier des grands destins de son père, ne pouvoit-il pas le placer dans de grands
PREFACE
dangers qui aiiroicnt produit la plus vive émotion ? 11 auroit pu , dans quelque description de combats ou d'assauts , le précipiter dans l'onde ou l'entourer de flammes; son père l'auroit arraché à ce péril, l'auroit pris entre ses bras, l'auroit montré aux Troyens, dont il étoitla plus chère et la plus précieuse espérance. Qu'on mette sur le fond dece tableau le dessin et les couleurs de Virgile , et je suis assuré qu'il produira le plus grand effet, sur-tout si Énée, pour sauver son fds, s'expose lui-même à un danger imminent.
SUll LE STYLE DE VIRGILE.
L'Apollon du Belvédère et le style de Virgile sont généralement reconnus pour ce qu'il y a de plus parfait dans les arts. On a souvent comparé Racine au poète latin , mais il y a entre eux la différence qui doit être entre un poète épique et un poète tragique. Le genre de Virgile admettoit les sentiments tendres et passionnés que nous admirons dans le poète français ; mais les tragédies de celui-ci sont et doivent être étrangères aux descriptions brillantes et pompeuses de la poésie épique.
II n'y a guère, dans tout le théâtre de Racine, que le combat d'Étéocle et de Polynice, le songe d'Athalie, et le récit de Théramène qui approchent des grandes beautés épiques. J'ai tâché, dans les vers suivants, de rendre les caractères du style de Virgile :
Homère, déployant sa force poétique, Dans sa mâle beauté m'offre l'Hercule antique. Ta muse me rappelle, eu ses traits moins hardis. De la belle Vénus les charmes arrondis. Ta vigueur sans effort, c'est la grâce elle-même; Avant de t'admirer, le lecteur sent qu'il t'aime. Des trésors du génie économe prudent.
Brillant, mais naturel , et pur quoique abondant. Chez toi toujours le goût employa la richesse. Le goût fut ton génie ; et ma fière déesse, Dont les coursiers fougueux erroicnt eucorsans frein, A mis pour les guider les rênes dans ta main. Imiiginntiun , ch. v.
Pour faire connoître tout l'artifice du style de Virgile, je ne multiplierai pas les citations. Il suffira de le comparer à Homère, lorsc{ue tous les deux ont exprimé les mêmes idées : tels sont ces deux passages oîi Paris est comparé par Homère , dans le sixième livre de Viliade, et Turnus par V^irgile, dans le onzième livre de V Enéide, à un cheval délivré de ses liens. C'est là qu'on peut voir comment Virgile lutte avec succès contre le ])lus grand des poètes , contre la plus belle des langues, et sait lirer de la sienne des équivalents, qui, dans cette comparaison, lui donnent au moins l'égalité. Pour faire mieux ressortir les
beautés de Virgile, soyons un instant ses Mévius ; parcourons les beautés qu'il a omises, et voyons ensuite celles par lesquelles il a racheté cet oubli : « Comment, auroit dit ce critique ro- ■< main , Virgile a-t-il pu oublier cette belle idée « d'un cheval long-temps reposé et abondamment « nourri ; ce qui , dans un animal fougueux et ro- " buste , doit produire cette surabondance d'es- '< prits animaux, qui ajoute à sa vigueur et à « son impétuosité naturelles? Comment a-t-il cru « pouvoir représenter, par un vers rempli de con- « sonnes, ce beau vers mouillé par la fréquente « répétition de Viotn, si heureusement iiiiitatif « dans cette occasion ,
Eùdôco; XcÛEoOat èiJppETo; iroTaji-cTo.
Homère, Iliade, liv. VT, v. 5o8.
Accoutumé .î se baigner dans le fleuve qui coule abondaïuinent.
" ce vers, qui représente si bien la fluidité de l'é- » lément dans lequel il va chercher la fraîcheur « du bain accoutumé? C'est là, en effet, qu'est « l'infériorité de Virgile. »
Voyons comment il nous en a dédommagés par ce bel hémistiche : « Tandem liber equiis , le cour- « sier libre enfin. » Ce dernier mot, bii seul, n'exprimc-t-il pas d'une manière infiniment heureuse l'impatience avec laquelle ce superbe animal a supporté son esclavage et son oisiveté ? cette expression si juste et si poétique : « Fliimitte noio, « le fleuve accoutumé, » n'équivaut-elle pas à la supériorité d'harmonie imitative que j'ai remarquée dans le vers d'Homère? Cette épithète est d'autant mieux choisie, qu'on sait à quel point un grand nombre d'animaux soiit gonivernés par l'habitude des lieux, des personnes et des choses. Dans les derniers vers de ce passage , combien d'images vives et d'expressions brillantes ! Ce frémissement d'un animal fougueux, on pleine jouissance d'une campagne découverte, campocjiie potitiis apertu-, cette encolure superbe, ce luxe de vigueur et de santé, cette crinière ondoyante qui se joue sur son cou et sur ses épaules , appartiennent uniquement à Virgile. Combien sur-tout la fin du dernier vers,
Luduntque jubae per colla, per armos,
jSn., lib. XI, V. 497.
contraste parfaitement, par une sorte d'abandon et de négligence , avec la force et la fermeté du vei's qui précède! Ue plus, on remar([uera c{u'il n'y a pas, dans ce morceau, une coupe de vers, un repos, qui ne concourent à la plus grande variété possible ; plusieurs mots sont rejetés d'un vers à l'autre, de manière à produire le plus grand effet , comme ,
Taudem liber equus...
ErnicU Luxarians.
Ces remarques sont sur-tout adressées à ceux qui , dans les langues modernes, cherchent à imiter les grands maîtres qui ont écrit dans des langues plus riches et plus poétiques. Virgile est ici le véritable modèle des traducteurs c|ui prétendent à l'honneur de l'originalité.
Pope, dans sa belle traduction de V Iliade, a très bien rendu les idées de l'original; mais j'ai été surpris de le voir négliger, dans ce passage, le mérite de l'harmonie imitative et de la variété, si nécessaire à la poésie pittoresque, lorsque sa langue lui en offroit tant de facilité. Presque tous ses vers ont la même coupe et les mêmes repos. Malgré les efforts cjue j'ai faits pour être plus fidèle, sous ce rapport, ce n'est qu'en tremblant que je transcris ici ma traduction, qui représente si foiblement les beautés du poète latin :
Tel un coursier captif, mais fougueux et sauvage. Las des molles langueurs d'un oisif esclavage. Tout-à-coup rompt sa chaîne, et, loin de sa prison , Possesseur libre enfin de l'immense horizon. Tantôt fier, l'œil en feu, les narines fumantes. Demande aux vents les lieux où paissent ses amantes: Tantôt, par la chaleur et la soif euflammé. Court, bondit, et se plonge au fleuve accoutumé; Tantôt, le cou dressé, du pied frappant les ondes, Pour reprendre à son choix ses courses vagabondes. Part, et dans un vallon propice à ses ébats , Battant l'air de sa tête, et les champs de ses pas, Levant ses crins mouvants que le zéphyr déploie , Vole, et frémit d'amour, et d'orgueil, et de joie.
Trad. de l'Én. , liv. XI, v. 707.
Ces citations me conduisent naturellement à quelques observations sur l'artifice des comparaisons, si souvent employées dans le poème épique.