PRÉFACE DE L'AUTEUR
L'auteur de ce poème ne se dissimule pas toutes les haines que doit lui attirer sa publication. Il attaque un million de propriétaires illégitimes et de spoliateurs barbares. Aucun regret ni aucun ressentiment personnels n'ont conduit sa plume; il ne s'est jamais pemnis aucune satire, il n'a répondu à aucune ; et, quand il a rél'iité quelques critiques de ses ouvrages, c'étoit moms pour les justifier, que pour dissiper quelques préjugés littéraires, ou pour répandre quelques principes de goût trop méconnus. Il opposera la même impassibilité au déchaînement dont on le menace : de pai'eilles attaques ne peuvent effrayer celui qui, sous les couteaux de Robespierre, lui refusa un hymne pour l'Etre suprême qu'outrageoient ses hommages, que calomnioit son existence, et qu'a trop tard justifié son supplice.
Si l'on avoit rénni les voix de ceux dont il défend la cause, peut-être cet ouvrage n'auroit point vu le jour ; mais un homme profondément indigné de l'injustice, ne consulte ni les oppresseurs, ni les opprimés; il écoute l'humanité et la justice. A ces motifs s'est joint le souvenir ineffaçable de ce qu'il doit à ses augustes bienfaiteurs : il a voué à leur mémoire le respect qu'il eut pour eux dans les temps de leur prospérité, et qu'il leur a fidèlement conservé dans leur infortune : rien ne meurt pour les cœurs reconnoissants.
Ce poème n'est pas , comme on pourroit le croire, un ouvrage purement de circonstance. L'auteur, dans le premier chant, peint la pitié exercée par les particuliers envers les animaux, les serviteurs, les parents, les amis, et indistinctement tous les êtres à qui leurs malheurs et leurs besoins donnent des droits à la pitié des âmes sensibles. Il contient deux épisodes d'un genre et d'un caractère différents: dans l'un, l'auteur a peint, avec des couleurs plus sombres et d'une manière plus énergique, les misères de la ville; dans l'autre, avec des teintes plus douces.
la misère des campagnes, où elle se montre moins effrayante et moins hideuse. Le lieu même de la scène demandoit un ton différent. De ces deux épisodes, l'un est un fait réel, assez intéressant pour que le célèbre Danloux se soit proposé, d'après la lecture que l'auteur lui en a faite, de lui consacrer l'admirable talent qui a rendu si touchant son beau tableau de lu Vestale , auquel toute l'Angleterre a couru. Le second épisode est tout entier d'imagination.
Le SECOND CHANT a pour objet la pitié des gouvernements, exercée dans les établissements publics de justice et de charité, dans les prisons, dans les hôpitaux civils et militaires , dans les guerres de peuple à peuple, et même dans la guerre civile. Il se termine par un épisode qui présente un des plus intéressants et des plus terribles tableaux que pût tracer la poésie, celui de deux camps français de la Vendée , volant l'un vers l'autre dans un moment de trêve ; toutes les animosités oubliées, toutes les fureurs suspendues, la nature et le sang reprenant leurs droits; chacun reconnoissant, embrassant son ami, son parent, le compagnon de son enfance; et, au milieu de cet attendrissement et de cette alégresse universelle, le signal terrible du retour à leurs drapeaux parricides , et du renouvellement des massacres.
Le TROISIÈME CHANT a pour sujet la pitié dans les temps orageux des révolutions, et c'est là que le poème prend davantage la couleur d'un ouvrage de circonstance; mais l'auteur a eu soin d'attacher tous les détails à des idées générales ; il a cherché les sources de la pitié : il les a trouvées dans la grandeur déchue dont on mesure les malheurs par la hauteur de sa chute; dans le spectacle delà beauté malheureuse et de la vertu proscrite, delà vieillesse et de l'enfance persécutées. Les détails et les récits ne sont que l'application des faits aux principes, et des effets aux causes.
PREFACE
La peinture des malheurs inouïs de la plus auguste et de la plus infortunée des races royales, est naturellement amenée par l'expression des différents genres de pitié qu'inspirent les différents malheurs ; car, par une incroyable fatalité, cette famille offre la réunion lamentable de tous les désastres qui peuvent affliger une maison royale, après huit cents ans de gloire et de prospérité. Il y avoit dans ce sujet un grand écueil à éviter; c'est la monotonie horrible de ces scènes innombrables de supplices et de massacres. Pour donner quelque variété à ces terribles peintures, l'auteur a tâché d'y mêler quelquefois , sans disparate, des images douces et même riantes. Ainsi, dans la description de la mort tragique de l'infortuné duc de Brissac, après ces vers :
Ah! dans ce temps barbare.
Qui n'aime à retrouver une vertu si rare?
l'auteur ajoute :
Avec moins de plaisir les yeux d'un voyageur Dans un désert brûlant rencontrent une fleur; Avec moins de transport, des flancs d'un roc aride L'œil charmé voit jaillir une source limpide.
De même, dans la peinture du règne de la terreur, il a interrompu un instant cette longue suite de meurtres abominables, par ces vers d'un ton plus doux, et d'une couleur moins lugubre:
Ah! dans ces jours affreux, heureuse l'iudigence
A qui l'obscurité garantit l'indulgence!
Eh! qu'importe au pouvoir, qu'auprès de ses trnrupeaux
Le berger enfle en paix ses rustiques pipeaux?
Qu'importe le mortel, dont la table champêtre
Se couronne le soir des fruits qu'il a fait naître?
C'est dans la même intention , que l'auteur a ajouté ici le juste éloge des femmes qui , presque toutes, sont montées sur l'échafaud avec un courage dont l'histoire offre à peine quelques exemples , cités sans cesse et rarement imités. Enfin , pour varier encore cet épouvantable tableau de la plus effroyable époque du genre humain, il a terminé ce chant par la description d'une fête champêtre instituée en l'honneur de ces douze filles de Verdun, également intéressantes par leur vertu et leur beauté ; toutes immolées dans un même jour, et dont la mort prématurée rappelle d'une manière si touchante ce mot charmant d'un Grec après une bataille oia la jeunesse athénienne périt en foule : l'année a perdu son printemps. Par cette description naturellement amenée , le lecteur consolé passe avec plaisir et sans secousse, des massacres à une fête; de la terreur des échafauds, aux spectacles délicieux des bocages, des fleurs et du printemps. Plus ces images sont inattendues, plus l'effet en est sûr.
Dans le quatrième chant enfin , il a peint la pitié dans les temps de spoliation et d'émigration. Là se trouvent encore des idées générales de justice et de morale, opposées au despotisme et à la tyrannie. On lira dans ce chant un épisode intéressant par sa nouveauté : c'est l'histoire de deux jeunes époux qui, voulant fuir bien loin du spectacle douloureux de leur patrie opprimée et sanglante, se sont établis sur les bords de l'Amazone, y ont porté les arts et les productions de leur patrie ; y sont devenus constructeurs, cultivateurs et fermiers. L'auteur, après avoir lu à un de ses amis cet épisode, imaginé par lui pour donner plus d'intérêt à son ouvrage , apprit avec étonnement que ce récit n'étoit point une vaine fiction, mais l'histoire réelle de deux jeunes époux d'une famille distinguée : seulement le lieu de la scène est différent, et le poète se trouve avoir placé dans l'Amérique méridionale , un fait arrivé dans le nord de cette partie du monde. Peu de hasards heureux lui ont fait autant de plaisir que cette espèce de divination.
Il se hâte de répondre à ceux dont les incroyables et pacifiques invitartions à la patience et à l'oubli de nos calamités , accusent d'avance cet ouvrage , destiné à en perpétuer le souvenir, en traduisant, dans leur véritable sens, les déclamations de ces hommes modérés, et en donnant à l'expression de leurs idées toute la naïveté et toute la franchise qu'ils n'ont osé lui donner eux-mêmes.
Pourquoi revenir sur les traces de nos anciennes calamités.^ Pourquoi remuer toutes ces cendres, rouvrir tous ces tombeaux? Une révolution qui devoit enrichir les brigands , comme les débris d'un naufrage enrichissent ceux qui les attendent sur le rivage, a renversé la plus ancienne des monarchies. Dans cet écroulement subit, des hommes avides se sont emparés des dépouilles. N'allez pas leur disputer des richesses conquises par leur audace , et légitimées par leurs lois. Des hommes plus habiles encore ont spéculé sur les armées, sur les convois, sur les tentes, sur les magasins; et, ce qui est plus courageux encore, sur les remèdes des malades et le pansement des blessés. Des malheurs innombrables ont alimenté leur fortune nouvelle ; des millions d'hommes ont péri pour la consolider : gardez-vous de troubler leur jouissance ; que tant de sang ne soit pas perdu. Ralliez-vous au gouvernement, disent d'autres encore; il faut l'aimer, car il est terrible ; il faut le servir, car il peut vous perdre. Ainsi parlent ces apologistes complaisants de tout ce qui a fait nos malheurs; et leurs déclamations ressemblent au bruit des
PREFACE
1 tambours et des cymbales qui , dans les sacrifices humains, empêchoient d'arriver aux oreilles des mères les cris des enfants égorgés ou précipités dans les flammes. Eh quoi ! la plainte n'estelle plus le droit du malheur? Espérez -vous étoulTei-, par vos conseils pacifiques, les cris d'une douleur si profonde, et calmer les convulsions d'une agonie si cruelle? Sans doute la haine doit se taire ; mais la vérité doit parler : elle doit vous apprendre que la dissolution des corps politiques, comme celle des corps physiques, produit immédiatement cette horrible population qui sort de leurs ruines et se nourrit de leurs cadavres. Les récits des calamités et des fautes passées sont le patrimoine de l'avenir; c'est l'instruction des empires et des siècles. Pouvez-vous bien nous enlever jusqu'aux leçons de l'infortune, et nous priver même de nos malheurs? Vous avez vaincu : régnez par la force ; mais ne raisonnez pas avec la souffrance. Jouissez, mais n'insultez pas; ne commandez pas le silence à la douleur, et la résignation au désespoir.
On n'ajoutera plus qu'un mot. Des malheurs inévitables qu'entraînent les grands bouleversements dans les vieux empires, un des plus funestes, des moins remarqués, c'est l'incertitude de ce qu'il faut mettre à la place de ce qui n'est plus. Dans la peinture que fait Virgile des maux de la guerre civile, à la fin du premier livre des Géorgicjues , l'auteur s'est toujours reproché d'avoir infidèlement traduit quelques mots, dont le sens profond n'est pas assez senti :
Ubi fas versum atque nefas,
dit Virgile , le bien et le mal sont confondus. Telle est la suite inévitable des révolutions. Tant que Rome eut des lois stables, et qu'on respecta l'ancienne constitution, on pouvoit distinguer le juste de l'injuste : cette constitution une fois détruite par la violence, l'incertitude régna dans toutes les délibérations et dans tous les esprits. Les uns vouloient le rétablissement de l'ancien gouvernement, les autres la royauté, les autres la dictature. Les limites une fois arrachées , personne ne sait plus où les replacer : les anciennes fortunes renversées regardent avec indignation les fortunes élevées sur leurs ruines ; les vaincus abhorrent les vainqueurs : ceux-ci s'efforcent d'en anéantir ce qui reste ; les esprits systématiques enfantent des projets de constitutions qui s'écroulent les unes sur les autres, et ensevelissent, sous leurs débris, et leurs ennemis et leurs auteurs. La nouveauté combat les anciennes habitudes ; le choc des systèmes religieux vient ajouter à ces orages : tout est inquiétude, désordre, animosité, fureur. Le parti écrasé, qui avoit oublié ses injures, saisit avec ardeur l'occasion de la vengeance ; jusqu'à ce que les haines des factions rivales viennent mourir de fatigue et d'épuisement , aux pieds du vainqueur qui, bientôt dégoûté de l'abjection de leur basse el facile obéissance, s'arme, contre un peuple avili, et par sa révolte et par la servitude qui la suit toujours, de tout le mépris qu'il inspire. Renipublicam fessant civilibiis ocl/'is yiugustiis Cœsar excepit,
■ Quippe ubi fas versum atque nefas.
PIK UB I.A PREFACE.
MALHEUR ET PITIE
CHANT I
Trop long-temps ont grondé les foudres de la guerre ; Trop long-temps des plaisirs, corrupteurs de la terre, La mollesse écouta les sons voluptueux : Maintenant, des bons cœurs instinct affectueux, Accours, douce Pitié, sers mon tendre délire; Viens mouiller de tes pleurs les cordes de ma lyre; Viens prêter à mes vers tes sons les plus touchants : C'est pour loi que je chante, inspire donc mes chanls. Puissenl-ils, consolant cette terre on nous sommes, Élre approuvés des dieux, être bénis des hommes, Apprivoiser le peuple , intéresser les rois , Rendre à l'heureux des pleurs , au malheureux ses droits!
Glorieux attribut de l'homme, roi du monde, La Pitié de ses biens est la source féconde. La force n'en fit point le roi des animaux ; Non, c'est cette Pitié qui gémit sur les maux. Vers la terre, courbés par un instinct servile, Ses sujets n'ont , du ciel , reçu qu'une ame vile ; Conduits par le besoin et non par l'amitié, Ils sentent la douleur , et jamais la pitié. L'homme pleure , et voilà son plus beau pri\;ilége ; Au cœur de ses égaux la Pilié le protège. Nous pleurons, quand, ravie au bonheur, aux amours, La jeune vierge expire au printemps de ses jours ; Nous pleurons , lorsqu'en proie au ravisseur avide , Tombe dans le malheur un orphelin timide; Et, lorsqu'aux tribunaux sa modeste pudeur De son front ingénu fait parler la candeur, La Pilié, dans notre ame embrassant sa défense. Du côté de ses pleurs fait pencher la balance. Un instinct de pitié nous apprend à gémir, D'un péril étranger nous force de frémir. Que dis-je ? Du malheur la touchante peinture Exerce son pouvoir sur l'ame la plus dure. Nous pleurons, quand Poussin, de son adroit pinceau, Peint les jours menacés de Moïse au berceau ; Nous pleurons, quand Danloux, dans la fosse fatale, Plonge , vivante encor , sa charmante Vestale ' : Vers sa tombe avec elle il conduit la Pilié; On ne voil que ses maux , son crime est oublié, La Pitié, doux porirail de la boulé divine. Rappelle les mortels à leur noble origine. Malheur aux nations qui, violant nos droits, De la Pitié touchante ont étouffé la voix! L'autel de la Pilié fut sacré dans Athènes 2. L'inlérèt mieux instruit bénit ses douces chaînes; Elle inspire les arts, elle adoucit les mœurs, El le cœur le plus dur s'amollit à ses pleurs.
C'est peu : du genre humain douce consolalrice,
De la sociélé tu fondas l'édifice f
Oui, ce fui sur la foi de ce doux sentiment,
Plus puissant que les lois, plus fort que le serment.
Que les hommes, fuyant leurs sauvages asiles.
Joignirent leurs foyers dans l'enceinle des villes.
Là vinrent les mortels, dans les forêts épars.
Sous de communes lois, dans les mêmes remparts.
Prêts à se secourir aux premiers cris d'alarmes.
S'aider de leurs talenls, de leurs biens, de leursarmes
Et, rapprochés entre eux par un besoin pareil,
S'assurer l'un à l'autre un paisible sommeil.
Mais bientôt tout changea: la fortune inégale
Vint assigner aux rangs leur utile intervalle.
Auprès de la richesse on vit la pauvreté.
Près des tristes besoins la molle oisiveté;
Alors vint la Pitié, seconde providence:
Dans les riches monceaux qu'entassa l'opulence,
La Pitié préleva la part de l'indigent 3;
Le luxe fut humain, le pouvoir indulgent;
Des cœurs compatissants la tristesse eut des charmes
Les larmes dans les yeux renconlrèrent des larmes;
Et, plaçant le bonheur auprès de la bonté,
La vertu fut d'accord avec la volupté.
Tel fut l'ordre du monde, et l'arrêt des dieux mêmes.
Mortels, obéissez à ces décrets suprêmes;
Écoutez la Pilié, secourez vos égaux.
Ajoutez à vos biens en soulageant leurs maux!
Enfin, tout ce qui vit sous votre obéissance
Doit sentir vos bienfaits , bénir votre puissance.
Vous donc, soyez d'abord le sujet de mes chants, O vous, qui fécondez ou qui peuplez nos champs! Vous êtes nos sujets : le dieu de la nature Vous forma, je le sais, d'une argile moins pure; H ne l'anima point d'un rayon immortel, Et nous seuls sommes nés cohéritiers du ciel: Mais au même séjour nous habitons ensemble; Mais par des nœuds communs le besoin nous rassemble.
Pourtant, quelque intérêt que m'inspirent vos maux, Je n'irai point, rival du vieillard de Samos 4, Répéter aux humains sa plainte attendrissanle ; Je ne m'écrierai point, d'une voix gémissante: « Cruels ! que vous ont fait l'innocente brebis 5 , Dont la molle toison a tissu vos habils ; La chèvre, qui, pendue aux roches buissonneuses. Compose son feslin de ronces épineuses ? Que vous a fait l'oiseau, dont la touchante voix Est l'honneur du printemps et le charme des bois ? Que vous a fait le bœuf, enfant de vos domaines, Laboureur de vos champs , compagnon de vos peines ? Barljares! pouvez-vous, au sortir du sillon, Quand son flanc saigne encor des coups de l'aiguillon, Frapper du fer mortel, pour prix d'un long servage Sou fronl lout dépouillé par le joug (}ui l'outrage !
MALHEUR ET PITIÉ. CHANT I
Quoi! les mels manquent-ils à votre avide faim ?
Voyez ces fruits pendanis inviter votre main.
Pour vous mûiit le blé , pour vous la sève errante
Vient gonQer d'un doux suc la grappe transparente.
N'avez-vous pas du miel le nectar parfume ?
Du lait, qui rafraîchit voire sang enflammé,
La vache nourricière est-elle donc avare ?
Ah! cruels, rejetez un aliment barbare,
Digne festin des loups, des tigres et des ours!
La nature en frémit. » Inutiles discours :
Dès long-temps l'habitude a vaincu la nature ;
Mais elle n'en a pas étouffé le murmure.
Soyez donc leurs tombeaux , vivez de leur trépas ;
Mais d'un tourment sans fruit ne les accablez pas :
L'Éternel le défend ; la Pilié protectrice
Permet leur esclavage et non pas leur supplice.
Cependant je l'ai vu ; j'ai vu des animaux Courbés injustement sous d'énormes fardeaux; L'homme s'armer contre eux, et, comme leur paresse, Par de durs traitements châtier leur foiblcsse. J'ai vu, les nerfs roidis et les jarrets tendus, Tomber ces malheureux sur la terre étendus. J'ai vu du fouet cruel les atteintes funestes , De leurs esprits mourants solliciter les restes ; Et, de coups redoublés accablant leur langueur, Par l'excès des tourments ranimer leur vigueur. Ahl dételez vos chars; qu'heureux auxiliaires. Vos coursiers généreux viennent aider leurs frères , O vous ! que le hasard amène dans ce lieu : Ainsi vous secondez les grands desseins de Dieu y. Ainsi, portant sa part du joug qui les accable, La brute sert la brute , et l'homme son semblable. Cent fois plus criminel, et plus injuste cncor. Celui dont le coursier, pour mieux prendre l'essor, Avec art amaigri , bien loin de la barrière , Sous l'acier déchirant dévore la carrière; Et, contraint de voler, plutôt que de courir, Doit partir , fendre l'air , arriver et mourir : Des vains jeux de l'orgueil épouvantable scène !
Eh! qui peut, sans rougir de l'injustice humaine. Voir ces coursiers rivaux ; ces violents efforts , De la vie à-la-fois usant tous les ressorts ; Tout leur corps en travail sous le fouet qui les presse , Ces longs élancements , cette innnense vitesse Dont l'éclair les dérobe aux yeux épouvantés; Leur souffle haletant, leurs flancs ensanglantés ? Et pourquoi ? pour qu'un fat , s'appropriant leur gloire, Sur leur corps palpitant , crie : A moi la victoire ! Ou que d'un vil pari le calcul inhumain De cet infâme honneur tire un infâme gain.
Eh! voyez Albion, celte terre chérie, Albion, des coursiers indulgente patrie:
C'est là que , de leur race entretenant l'honneur , L'homme instruit leur instinct et soigne leur ijonheur. Avec moins de plaisir, ces hordes inconstantes, Qui près de leurs coursiers reposent sous leurs tentes , D'un zèle fraternel veillent à leurs besoins. Le coursier est sensible à ces généreux soins 6 ; Aussi , que la carrière à ses yeux se présente ,
L'homme à peine contient sa fougue impatiente;
Sans le fouet meurtrier, sans l'éperon sanglant.
Il part , entend son maître , et l'emporte en volant ;
Touche le but , revient , et fier , levant la tête ,
Semble, d'un pied superbe, applaudir sa conquête.
Sachez donc dispenser les soins, le châtiment:
Du bien comme du mal le vif ressentiment
Est leur premier instinct ; et , grâce à la nature ,
Ainsi que le bienfait , ils ressentent l'injure.
Ah ! comment l'homme ingrat l'a-t-il donc oublié ?
A-t-on tant de malheurs et si peu de pitié ?
Tel ne fut point Hogarth; sa main compatissante
Traça des animaux l'histoire attendrissante:
De là ce noble élan , ces admirables mots '
D'une ame généreuse et sensible à leurs maux ,
Qui, voyant des coursiers torturés par leur maître.
S'écrie : « O cœur barbare ! homme dur , qui peut-être
Au sein de ton ami plongerois le poignard ,
Tu n'as donc jamais vu les peintures d'Hogarth 7 ? »
Suivez donc son exemple , écoutez ses maximes ; Qu'ils soient vos serviteurs et non pas vos victimes. Mais c'est à toi sur-tout que l'on doit la pitié, Animal généreux, modèle d'amitié, Qui , le jour et la nuit prodiguant tes services , Gouvernes nos troupeaux , ou gardes nos hospices , Dont l'œil nous cherche encor de ses regards mourants ; Sois donc et le sujet et l'honneur de mes chants, O toi! qui, consolant la royale maîtresse 8, Jusqu'au dernier soupir lui prouvas ta tendresse. Qui charmois ses malheurs, égayois sa prison; O des adieux d'un frère, unique et triste don! Hélas! lorsque le sort, qui lui ravit son père, Pour comble de malheur la sépara d'un frère, Livré seul aux rigueurs d'un destin ennemi, Pour elle il se priva de son dernier ami. Que dis-je .'' Des tyrans incroyable caprice ! Celui qui fit traîner ses parents au supplice. Qui l'entoura de morts , l'accabla de revers , Lui laissa l'animal , compagnon de ses fers. Et moi, qui proscrivis leurs honneurs funéraires 9, J'implore un monument pour des cendres si chères, Pour toi qui, presque seul, au siècle des ingrats. Dans les temps du malheur ne l'abaudonnas pas: Va donc dans lÉlysée, oii ton ombre repose. Jouir des doux honneurs de ton apothéose ! Je ne te mettrai point près du chien de Procris; J'offre un plus doux asile à tes mânes chéris : De Ponialowsky, de sa sœur vertueuse.
Les jardins recevront ton ombre généreuse. Là , parmi les gazons , les ruisseaux et les bois , Tu dormiras tranquille; et la fille des rois. En proie à tant de maux, objet de tant d'alarmes, Y reviendra pleurer, s'il lui reste des larmes '°!
Il est pour la Pitié de plus dignes objets , Que Dieu fit nos égaux, et le sort nos sujets: C'est vous qui, sous nos lolls serviteurs volontaires, Par vos soins assidus méritez vos salaires. Non que je veuille ici , prêchant l'égalité , Dissoudre les liens de la société :
MALHEUR ET PITIE
Dieu lui-même des rangs forma la chaîne inmiense ,
Qu'un atome finit, que l'Éternel commence.
Mais n'allez pas, brisant le pacte mutuel,
De votre autorité faire un abus cruel;
Songez bien que tout homme , en servant son semblable,
Sacrifie à son maître uu bien inestimable,
Sa liberté. Lui-même à vos commandements
Soumet ses jour , ses nuits, ses heures, ses moments.
Ah ! de la liberté si le trompeur fantôme
A pu dans uu instant renverser un royaume;
Si, vengeant la nature et les droits des humains,
Un esclave *, autrefois, fit tremljler les Romains,
Et de ses fers rompus se forgeant une cpée ,
Souleva l'Italie, et balança Pompée;
Jugez combien le ciel jusques au fond du cœur
Grava profondément ce sentiment vainqueur.
Ne l'ouU'agez donc pas ; payez ces sacrifices ;
Qu'on serve vos besoins , et non pas vos caprices ;
Sous un air paternel cachez l'autorité,
Et mêlez la douceur à la sévérité.
Que le maître indulgent , le serviteur fidèle ,
Fassent commerce entre eux de bienfaits et de zèle :
Ensemble associés par ces soins délicats ,
L'un ne commande point , l'autre n'obéit pas.
Le coeur a deviné bien avant qu'on ordonne;
Grâce à ce doux attrait où lame s'abandonne ,
D'un côté le penchant , de l'autre la bouté
Donne à 1 obéissance un air de volonté;
L'amitié rend toujours bien plus qu'on ne demande.
Mais ce que la Pitié sur-tout vous recommande. C'est ce bon serviteur qui vieillit sous vos toits: Du service et des ans allégez-lui le poids. Que chez vous son utile el noble vélérance Soit d'un long dévouement la juste récompense. Il veut encor pour vous tout ce qu'il ne peut pas : Son exemple vous sert au défaut de ses bras. Nestor des serviteurs , son âge leur commande , Son sourire applaudit , son regard réprimande ; Et quand son zèle , enfin , deviendroit impuissant , Verrez-vous sans pitié son décUn languissant ? Pouvez-vous au besoin , par un oubli funeste , Des jours usés pour vous abandonner le reste ? La Pitié le défend, et même l'équité.
Que s'il ne peut suffire aux soins de la cité , Qu'il habite vos champs; que, dans ce doux asile, Ses vieux ans soient heureux , et son repos utile. El vous , quand les beaux jours vous y rappelleront , Avec délice encor vos yeux le reverront. Témoin de vos plaisirs, de vos maux domestiques. Tels que ces monuments des annales antiques, Ses vieux ressouvenirs reviendront sur vos pas ; Ils vous retraceront vos chasses , vos combats , De votre grand cartel la mémorable histoire , Ce vieux procès gagné, ce siège plein de gloire Où vous fûtes blessé; votre hymen, vos amours; Et ses récits encor vous rendront vos beaux jours.
ïairai-je ces enfants de la rive africaine,
* Sj/artacui.
Qui cultivent pour nous la terre américaine .•* Différents de couleur, ils ont les mêmes droits; Vous-mêmes contre vous les armez de vos lois. Loin de moi cependant ces précepteurs du monde, Dont la pitié cruelle, en désastres féconde. Déchaînant tout-à-coup des monstres furieux. Dans leurs sanglantes mains mit le fer et les feux ! O champs de Saint-Domingue ! 6 scènes exécrables ! Ah! fuyez, sauvez-vous, familles déplorables ! Les tigres sont lancés ; du soleil africain Tous les feux à-la-fois bouillonnent dans leur sein. Pour vous leur art cruel raffina les souffrances , Robesj)ierre lui-même envieroil leurs vengeances. Là, des enfants portés sur la pointe des dards. De leurs noirs balaillous forment les étendards ; Ici , tomije le fils égorgé sur son père , Le frère sur la sœur, la fille sur la mère. Chaque lieu , comme nous , a son noir tribunal ; Par-tout la mort moissonne; et le démon du mal, Volant d'un pôle à 1 autre, et planant sur les ondes. Sur le choix des malheurs hésite entre deux mondes. Quelle cause a produit ces fléaux désasti-eux .-• Quelques abus des droits que vous aviez sur eux. Leur haine s'en souvint ; et la noire imposture Dans leurs cœurs ulcérés vint aigrir i-ette injure. Ah ! que les deux partis écoutent la Pitié; Qu'entre les deux couleurs renaisse l'amitié ! Évitez qu'un excès de rigueur , d'indulgence , N'encourage l'audace, ou n'arme la vengeance; Et que ce sol enfin, trempé de leurs sueurs, Ne soit plus teint de sang et baigné de leurs pleurs.
D'un cri plus fort encore , et d'un accent plus tendre A votre cœur ému le sang se fait entendre. Vos parents malheureux ont droit à vos secours. Et comment pouvez-vous couler en paix vos jours. Alors qu'en proie aux maux qui pèsent sur leurs têtes Le cri de leur douleur vous reproche vos fêtes ? Ah ! le remords les venge , et leurs affreux destins Attristent vos plaisirs, et troublent vos festins. En vain la loi se tait, quand la nature exige. Voyez ces rejetons nés de la même tige: L'un regorge de sève, et cet autre affamé Languit privé d'un suc vainement réclamé. Mais le jardinier vient , dont la rigueur féconde Dispense également la sève vagabonde ; Et , pour alimenter leurs frères appauvris , Prive du superflu les rameaux trop nourris. Dans votre luxe, ingrats! trompant la providence, N'épuisez donc pas seuls votre ùijuste abondance; Aux droits de votre sang sacrifiez vos droits. Et corrigez le ciel , le hasard et les lois.
Eh! qui ne connoît pas quelle volupté pure A ce doux sentiment attacha la nature ; Fidélia le prouve , elle dont Addison A la postérité transmit l'aimable nom *. La mort à sou enfance avoit ravi sa mère ; Mais ses traits enchanteurs en offroient à sou père
* Spectateur, n" .4/(9,
CHANT I
La douce ressemblance et le vivant porti'ait ;
De ce père chéri le cœur l'idolàtroit.
Une épouse , des sens flatte la tendre ivresse ,
Les fils rambilion, les filles la tendresse;
Et pour elles l'amour d'un père vertueux ,
Sans en être moins pur , est plus affectueux.
Au ciseau de Scopas , même au pinceau d'Apelle,
La beauté que je chante eût servi de modèle.
Un amant l'adoroit , tel que le dieu d'amour
L'eût choisi pour charmer les nymphes de sa cour.
Elle-même admiroil sa grâce enchanteresse ,
Mais l'amour filial étouffoit sa tendresse ;
Et d'un père chéri , les douleurs , les besoins ,
Sans remplir tout son cœur, occupoieni tous ses soins.
Son ame, dévouée à ces doux exercices,
A. son vieux domestique envioit ses services ;
Les plus humbles emplois flattoient son tendre orgueil :
Elle-même avec art dessina le fauteuil
Qui, par un double appui soutenant sa foiblesse,
Sur un triple coussin reposoit sa vieillesse ;
Elle-même à son père offroit ses vêlements.
Lui préparoit ses bains, soignoit ses aliments;
Elle-même, à genoux, ajustoit sa chaussure;
Elle-même peignoit sa blanche chevelure ,
Près de lui rassembloil ses meubles favoris ,
Ses amis de l'enfance , et ses livres chéris.
Souvent, quand la beauté, méditant des conquêtes,
Se paroit pour le bal, les festins ou les fêtes.
Elle, auprès du vieillard, au coin de leurs foyers,
Écouloit le récit de ses exploits guerriers ;
Dansoit, pincoit son luth; tantôt, avec adresse.
Lui chantoit les vieux airs qui charmoient sa jeunesse;
Le soir le conduisoil au lieu de son sommeil ,
Veilloit à son chevet, épioit son réveil,
Dressoit pour lui la table , et des plantes d'Asie
Lui versoit de sa main l'odorante ambroisie.
Vainement ses amis lui disoient quelquefois:
« Faut-il vivre toujours sous ces austères lois,
Et même avant l'hymen connoissant le veuvage,
En ces pieux ennuis couler votre jeune âge .■*
Hâtez-vous de saisir ces rapides instants ;
Vous les regretterez , il n'en sera plus temps.
Plus prompte que l'éclair, la jeunesse s'envole:
De ces tristes devoirs qu'un époux vous console ! »
« Ah ! ma mère n'est plus, disoit-elle, et sa mort D'un père en cheveux blancs m'a confié le sort. De frivoles plaisirs que la foule s'amuse ; Pour moi, mon coeur jouit des biens qu'il se refuse; Je jouis, quand je vois, au sortir du sommeil, D'un rayon de gaîlé briller son doux réveil. Je jouis, quand, le soir, prolongeant ma lecture. J'endors près de son lit les douleurs qu'il endure. Je jouis, quand, le jour, appuyé sur mon bras, Mes secours attentifs aident ses foibles pas. Dans des liens nouveaux ma jeunesse engagée, Par deux objets chéris se verroit partagée; L'amour lui voleroit une part de mes soins; Je l'aimerois autant, je le soignerois moins. Non, j'en jure aujourd'hui par l'ombre de ma mère,
Rien ne pourra jamais me séparer d'un père. » Tel étoit son langage. Et moi , puissent mes chants Nouri'ir, entretenir ces vertueux penchants! Doux et sublime emploi du bel art que j'adore , Art charmant! c'est ainsi que le monde t'honore, Et que du luth sacré les sons religieux Sont l'amour de la terre et les échos des cieux. Et si c'est un ami que le malheur oppresse, Un ami ! ce mot seul dit tout à la tendresse : Vous-même à ce tril)ut vous vous êtes soumis : Le sort fait les parents, le choix fait les amis. Le jour qui vous unit d'une chaîne commune, L'un à l'autre engagea vos soins, votre fortune; Et la loi d'amitié, ce doux contrat des cœurs. D'avance à votre charge a mis tous ses malheurs. Mais qui sait acquitter cette dette sublime ? Ah! c'est toi, de mes maux compagne magnanime, O toi ! l'inspiratrice et l'objet de mes chants • ' , Qui joins à mes accords des accords si touchants ! Hélas! lorsque mes yeux, appesantis par l'âge. S'ouvrent à peine au jour, plus d'un charmant ouvrage Étoit perdu pour moi; mais à ma cécité Ta secourable voix en transmet la beauté. Des filles de Millon, qui ne sait la tendresse '*.' Je n'eus ni ses talents , ni sa lâche foiblesse : Admirable poète, et mauvais citoyen, 11 outragea son maître, et j'ai chaulé le mien »^. Mais, comme ce grand homme, au sein de sa famille. En toi, dans mon exil, je retrouve une fille. Dont l'organe enchanteur, les sons mélodieux Ravissent mon oreille, et remplacent mes yeux. Déjà de ton ami douce consolalrice, Dirai-je envers les tiens ta bonté bienfaitrice, Et comment en secret tes soins attendrissants D'un père vertueux soulagent les vieux ans ? Ah! tu m'en es plus chère, et ta noble indigence Rit plus à mes regards que la fière opulence, Qui, répandant au loin ses flots dévastateurs, Va soudoyer le vice et corrompre les cœurs. Tel un torrent fougueux, élancé des montagnes, De ses flots débordés va noyer les campagnes; Tandis que dans son cours un modeste ruisseau , Distribuant sans bruit son mince filet d'eau, Dans le champ paternel s'insinue en silence. Et de sa pauvreté fait naître l'abondance: Les bois, les fruits, les fleurs accompagnent son cours. Ainsi , répartissant ses vertueux secours , La tendre Pitié souffre et jouit dans les autres. Toutefois c'est trop peu de soulager les nôtres: L'étranger a ses droits sur un cœur généreux. Mais ne l'oubliez pas : toujours le malheureux Ne vient point au grand jour, dans les places publiques, Étaler le tableau de ses maux domrstiques. Renfermant son secret dans le fond de son cœur. Le malheur a sa honte et sa noble pudeur; Seul, et réfugié dans son asile sombre. Aux regards indiscrets il se cache dans l'ombre. Sachez donc le trouver dans son réduit affreux ; Épiez les moments el les hasards heureux.
MALHEUR ET PITIÉ
De la douce Pitié la consolante gloire ,
Ainsi que le Génie, ainsi que la Victoire,
A ses instants choisis, envoyés par le ciel;
Sachez donc les saisir. Voyez- vous ce mortel '4
Qui, les yeux égarés, comme au bord d'un abîme.
Hésitant, frémissant, reculant près du crime,
Tout-à-coup emporté d'un mouvement soudain ,-
D'un vol dont il rougit vient de souiller sa main ?
Il fuit: suivez ses pas; sous le toit du coupable
Pénétrez avec lui. Quel tableau lamentable !
Des enfants demi-nus, sur la terre couchés,
Immobiles de froid , de besoin desséchés !
Menacés de la mort, si près de leur naissance.
Ils ignorent les jeux de la folâtre enfance.
Sur le sein maternel leur frère appelle en vain
Quelques gouttes d'un lait consumé par la faim.
Autour d'eux, des murs nus; hier, un encan funeste ,
D'un vil ameublement a dispersé le reste;
Et, pour comble de maux, de leurs derniers débris
D'avides créanciers ont dévoré le prix.
Par-tout le dénûment , le deuil et le silence.
D'un désespoir muet domptant la violence ,
Leur père à côté d'eux, triste, pâle et défait,
Tourmenté par la faim, moins que par son forfait,
En détournant ses yeux d'un tableau qui l'accable.
Leur jette, et se refuse un aliment coupable.
Que leurs avides mains se disputent entre eux;
Puis, d'un air, d'un regard, d'un accent douloureux,
Où son cœur déchiré tout à-la- fois exprime
Et l'excès de ses maux, et l'horreur de son crime:
« O vous ! qui violez l'asile du malheur ,
Étranger , venez-vous épier ma douleur ?
Eh bien ! venez , voyez ces enfants , cette mère :
Suis-je assez malheureux d'être homme , époux et père !
Hélas ! jusqu'à ce jour mon sort fut moins cruel ;
J'étois infortuné , mais non pas criminel.
Allez, révélez tout! je bénis mon supplice;
Vos lois me feront grâce en me faisant justice.
Que sais-je ? une autre fois mon funeste destin
Peut-être d'un brigand feroit un assassin.
Allez, délivrez-moi du jour et de moi-même! »
A ces mots , il succombe à sa douleur extrême.
Vous, heureux d'adoucir l'injustice des dieux,
L'or tombe de vos mains, les larmes de vos yeux^
Vous consolez ses maux , vous réparez son crime ,
Et recueillez tout bas cette leçon sublime :
« Qui prévient les besoins, prévient donc les forfaits! »
L'un s'applaudit d'avoir trouvé de vieux palais,
L'autre un peuple inconnu , l'autre une île féconde ,
Herschel un autre ciel , Vespuce un nouveau monde ;
Et vous, par un hasard plus doux pour votre cœur.
Vous avez découvert et servi le malheur:
N'abandonnez donc pas vos recherches heureuses.
Mais les cris du malheur, ses plaintes douloureuses, Au milieu des étals et des rangs confondus. Dans nos vastes cités trop souvent sont perdus. Dans ce pompeux fracas sa voix meurt égarée ; Dans le sein des hameaux, la douleur éplorée Moins souvent se dérobe à l'œil compatissant :
Cherchez donc, secourez le malheur innocent.
Je sais que, de nos jours, en crimes trop fertiles.
Les champs ont imité le désordre des villes;
Le culte saint, la paix et la simplicité
Sont bannis du hameau , comme de la cité.
Par-tout la soif de l'or, l'audace, la licence,
De son dernier asile ont chassé l'innocence;
Et moi, qui célébrai le bon peuple des champs,
Je ne reconnois plus le sujet de mes chants.
L'esprit fort, en patois, prêche contre les prêtres;
Gros- Jean fait le procès au Dieu de ses ancêtres ;
Plus d'un Mathieu Garo s'érige en novateur,
Lucas est usurier. Colas agioteur;
Et déjà, des cités affectant l'opulence.
Ces parvenus des champs en ont pris l'insolence.
Mais peu se sont souillés de ces excès honteux :
Plaignez le criminel , aidez le malheureux.
Que tantôt, du travail l'appareil nécessaire,
Aux mains de l'industrie , écarte la misère ;
Tantôt , d'un luxe heureux des heureux qu'il a faits ,
Sous un faste apparent déguise les bienfaits ;
Tantôt , de la bonté que la marche secrète
Surprenne l'indigent au fond de sa retraite.
C'est peu: les ouragans, et la grêle, et les feux
Exercent trop souvent leurs fléaux désastreux :
Alors, ah! c'est alors que le besoin réclame
La Pitié que le ciel imprima dans noire ame,
Cette Pitié , du ciel présent consolateur ,
Si douce au malheureux, plus douce au bienfaiteur!
Le vertueux Mopsus en offre un noble exemple.
Du bonheur, des vertus , son chaume étoit le temple: L'aurore, tous les jours, le voyoit le premier Quitter, pour ses travaux, son rustique foyer; Le soir, pour son retour, sa femme vigilante Préparoit du sarment la flamme pétillante; Ses enfants l'atlendoient, et briguoient sur le seuil Et son premier souris, et son premier coup d'œil. Leurs cœurs étoient heureux, quand d'un noir incendie La flamme, dans son cours par les vents agrandie. Dévora leur cabane , et dans ses tourbillons Engloutit le produit et l'espoir des sillons. L'année avoit perdu le prix de sa culture, La flamme avoit détruit la semence future; El leurs cœurs, aux regrets mêlant le désespoir, N'osoicnt se souvenir, et trembloient de prévoir. Pour comble de malheur, ces animaux utiles, Qui paissoient dans leurs champs,ou les rendoient fertiles Se débattant en vain sous leurs toits embrasés. Ensemble avoient péri, par leur chute écrasés. Ils pleuroient , quand l'honneur et l'amour du village Le sensible Dormond, dans ce triste ravage, Source pour lui de joie ainsi que de douleurs. Vil le touchant espoir d'essuyer quelques pleurs. Tandis que sous ses toits leur misère est soignée, Dans le riant enclos d'une ferme éloignée Il prépare en secret , par un art tout nouveau , Un plaisir pour son cœur, pour ses yeux un tableau. Un constructeur arrive , et soudain , ô merveille ! Une maison s'élève , à leur maison pareille.
CHANT II
Ses murs, vieillis par l'art , offrent même coup d'œil ;
Semblable en est l'entrée, et semblable est le seuil.
C'est leur même buffet, c'est leur modeste table:
Nombre égal d'animaux a peuplé leur étable ;
Et jusque dans leur cour un nombre égal d'oiseaux
Est perché sur les toils, ou nage dans les eaux.
Seulement leur vieux coq, qu'avoient sauvé ses ailes,
Ne reconnoissoit plus ses amantes nouvelles.
Le jour arrive enfin; le couple infortuné
Vient, voit, doute s'il veille, et recule étonné:
De réduits en réduits leurs yeux charmés s'égarent.
Tel , si les grands objets aux petits se comparent ,
Des Troyens , autrefois jetés sous d'autres cieux ,
Ilion imité charmoit encor les yeux;
Et du Xanthe sacré , sur un autre rivage ,
Leurs cœurs avec transport reconnoissoient l'image :
Tel le couple admiroit son chaume accoutumé ,
Et son armoire antique, et son âtre enfumé;
Et, comme ces remparts qu'Hector ne put défendre.
Leurs humbles murs aussi renaissoient de leur cendre.
De ses hochets perdus, son unique trésor,
Seul, leur plus jeune enfant se désoloit encor;
On apaise ses cris. Cependant la chaumière
A repris du travail l'activité première ;
Les roseaux avec art s'enlacent aux roseaux ;
J'entends tourner la roue , et rouler les fuseaux.
Là , l'heureux fondateur de l'heureuse peuplade
Aimoit à diriger sa douce promenade.
Là , de ses soins touchants il recevoit le prix :
Sur leur bouche , à sa vue , erroit un doux souris ;
Et l'accent du bonheur , de la reconnoissance ,
Amsi que leur hommage , étoit sa récompense.
Tant, de l'instant propice ardente à se saisir,
I^ bonté sait changer un désastre en plaisir !
CHANT IL
Maintenant, ô Pitié! redouble de courage! D'un sort plus rigoureux je vais peindre l'image. Au sein de ses amis , auprès de ses parents , Les plaisirs sont plus doux, et les malheurs moins grands : Quelle douleur résiste aux soins d'une famille , Aux souris d'une épouse , aux larmes d'une fille ? Je chante l'homme en proie à des maux plus cruels, Qui, loin de ses amis et des toits paternels, Perdant de ses foyer* la douceur domestique , Attend ou la justice ou la pitié publique. Viens donc , ô ma déesse ! entrons dans ce séjour , Où l'homme, dans les fers, languit privé du jour. Hélas ! tandis qu'auprès de leurs jeunes compagnes , Dans les riches cités , dans les vertes campagnes , Ses amis d'autrefois amusent leurs loisirs ; Lorsque , donnant à tous le signal des plaisirs , L'airain retentissant et l'aiguille muette , Du temps qui la conduit vagabonde interprète , Marquent au laboureur la fin de ses travaux,
Aux mineurs harassés une trêve à leurs maux ;
Appellent chaque soir la jeunesse folâtre
Aux délices du bal, aux pompes du théâtre,
Ou, d'un moment plus cher annonçant le retour
De l'heure fortunée avertissent l'amour:
Le temps, pai- la douleur, lui mesure les heures.
Réduit, pour seul plaisir , dans ces noires demeures,
A lire quelques mots, où d'autres, avant lui,
Sur ces terribles murs ont ti-acé leur ennui.
Il est seul : dans un long et lugubre silence.
Pour lui le jour s'achève , et le jour recommence ;
Pour lui plus de beaux jours , de ruisseaux , de gazon ;
Cette voûte est son ciel , ces murs son horizon.
Son regard , élevé vers le flambeau céleste ,
Vient mourir dans la nuit de son cachot funeste;
Rien n'égaie à ses yeux sa morne obscurité ;
Ou si, par des barreaux avares de clarté,
Un foible jour se glisse en ces antres funèbres,
H redouble pour lui les horreurs des ténèbres;
Et, le cœur consumé d'un respect sans espoir,
Il cherche la lumière, et gémit de la voir'.
Toutefois, en ces lieux plus d'une cause amène Les malheureux captifs gémissant dans leur chaîne. D'un créancier cruel jouet infortuné , L'un dans ce noir séjour soupire emprisonné. à^\ iXendez-le à son fils, à sa femme chérie! Votre luxe d'un jour peut suffire à sa vie : Dieu vous voit ; le malheur vous bénit ; et ses vœux Du fond de son cachot vont retentir aux cieux. Non loin est un mortel que la mélancolie , Ou l'affreux désespoir , a frappé de folie. Pouvez-vous, sans pitié pour son malheur affreux, Comme un vil criminel traiter un malheureux ? S'il est infortuné, faut-il être barbares? Il est, qui le croiroit? de ces parents avares Qui , par les longs ennuis d'une triste prison , Achèvent d'étouffer un reste de raison ; Dont la feinte pitié, qu'un lâche intérêt souille. D'un parent relégué s'assure la dépouille ; Et, de leur sang qui crie étouffant la douleur, Calcule la misère, et jouit du malheur. Ah! si le ciel a mis la pitié dans votre ame. Pour ces infortunés ma muse la réclame. Adoucissons leur sort , traitons avec bonté Ces malheureux bannis de la société; De ces mânes , exclus des scènes de la vie , Laissons errer en paix la libre fantaisie; Par de durs traitements ne l'effarouchons pas ; Que des objets riants se montrent sur leurs pas ; Entourons-les de fleurs ; que le cours des fontaines Roule, nouveau Léthé, l'heureux oubli des peines; Et, dans des prés fleuris, sous des ombrages verts. Offrons-leur l'Elysée , et non pas les enfers.
Le crime même enfin a des droits sur notre ame; Souvent , pour expier un attentat infâme , Des pensers généreux le funeste abandon , Pour remonter vers eux , n'attend que le pardon ; Et le vice , épuré par un remords sublime , A nos cœurs étonnés sait arracher l'estime.
MALHEUR ET PITIÉ
Relevez, s'il se peut , son courage abattu : Le remords quelquefois fait mieux que la vertu. Eh ! qui ne connoit pas le consolant spectacle Qu'étale des bandits ce vaste réceptacle, Cette Botany-Bay , senline d'Albion ^ , Où le vol , la rapine et la sédition En foule sont vomis; et, purgeant l'Angleterre, Dans leur exil lointain vont féconder la terre. Là, l'indulgente loi, de sujets dangereux Fait d'habiles colons, des ciîoyens heureux; Sourit au repentir, excite l'industrie, Leur rend la liberté, des mœurs, une patrie. Je vois de toutes parts les marais desséchés. Les déserts embellis, et les bois défrichés. Imitez cet exemple : à leur prison stérile Enlevez ces brigands , rendez leur peine utile ; Et , qu'arrachant aux fers le remords vertueux , Le pardon change en biens des maux infructueux. Ou , s'il faut par sa mort que le crime s'expie , Ah ! préparez son cœur : sur celte tète impie Que la grâce divine épanche ses trésors , Et sauve au moins son ame , en nous livrant son corps. Dieu lui-même en pitié prend déjà la victime; Dieu chérit la vertu , mais mourut pour le crime : Par la terre proscrit, son refuge est au ciel. Quels qu'ils soient, n'allez pas, stérilement cruel, Dans le falal séjour où la loi les exile. Aggraver leurs malheurs d'un malheur inutile, Rendre leurs fers plus lourds, et sans nécessité Joindre la solitude à la captivité.
Dans ce triste abandon, où lui-même s'abhorre. Par ses pensers cruels le malheur se dévore. Ah! laissez arriver ses chers consolateurs, Et que des pleurs du moins répondent à ses pleurs ! La justice est coupable alors qu'elle est cruelle. Ion ame le connut, ce noble et tendre zèle, Howard ! dont le nom seul console les prisons 3. Qu'on ne me vante plus les malheurs vagabonds De ce roi voyageur , père de Télémaque , Cherchant pendant dix ans son invisible Ithaque. Avec un but plus noble, un cœur plus courageux, Sur les monls escarpés, sur les flots orageux. Dans les sables brûlants, vers la zone inféconde. Où languit la nature aux limites du monde. Aux lieux où du croissant on adore les lois. Aux lieux où triompha l'élendard de la croix. Par-tout où l'on connoît le malheur et les larmes, Suivant d'un doux penchant les invincibles chetrmes , Le magnanime Howard parcourt trente climats. Est-ce la gloire ou l'or qui conduisent ses pas ? Hélas! dans la prison, triste sœur de la tombe. Sa main vient soutenir le malheur qui succombe. Vient charmer ces cachots, dont l'aspect fait frémir, Dont les échos jamais n'ont appris qu'à gémir. Oubliant et le monde et ses riantes scènes. Il marche environné du bruit affreux des chaînes , De grilles, de verrous, de barreaux sans pitié. Que jamais n'a franchis la voix de l'amitié; Par cent degrés tournant sous des voûtes horribles ,
Plonge jusques au fond de ces cachots terribles ,
Habites par la mort , et pavés d'ossements ,
D'un funeste trépas funestes monuments ;
Y mène le pardon , quelquefois la justice ,
Et par un court trépas abrège un long supplice;
Prête, en pleurant, l'oreille aux maux qu'ils ont soufferts;
S'il ne peut les briser, il allège leurs fers.
Tantôt, pour adoucir la loi trop rigoureuse,
Porte au pouvoir l'accent de leur voix douloureuse ;
El , rompant leurs liens pour des liens plus doux,
Dans les bras de l'épouse il remet son époux.
Le père à son enfant, l'enfant à ce qu'il aime.
Par lui, l'homme s'élève au-dessus de lui-même.
Les séraphins surpris demandent dans le ciel
Quel ange erre ici-bas sous les traits d'un mortel.
Devant lui la mort fuit, la douleur se retire ,
Et l'ange affreux du mal le maudit et l'admire.
Reviens , il en est temps , reviens , cœur généreux :
Le bonheur appartient à qui fait des heureux.
Reviens dans ta patrie , en une paix profonde ,
Goûter la liberté que tu donnois au monde :
Ton œil chez aucun peuple, au palais d'aucun roi,
N'a rien vu d'aussi rare et d'aussi grand que toi.
Toutefois, quelques soins dont ses mains généreuses Aient tempéré l'horreur de ces maisons affreuses. Je m'éloigne , je vole aux asiles pieux , Des besoins, des douleurs abris religieux. Où la tendre Pitié, pour adoucir leurs peines. Joint les secours divins aux charités humaines. Elle-même en posa les sacrés fondements ; Mais de ces saints abris, ouvrage des vieux temps. Souvent la négligence, ou l'infâme avarice A fait de tous les maux l'épouvantable hospice. Là, sont amoncelés, dans des murs dévorants. Les vivants sur les morts , les morts sur les mourants. Là, d'impures vapeurs la vîe environnée, Par un air corrompu languit empoisonnée. Là, le long de ces lits où gémit le malheur. Victime des secours plus que de la douleur , L'ignorance en courant fait sa ronde homicide; L'indifférence observe, et le hasard décide. ]yiais la Pitié revient achever ses travaux, Sépare les douleurs, et dislingue les maux; Les recommande à l'art que sa bonté seconde; Tantôt , les délivrant d'une vapeur immonde , Ou\Te ces longs canaux, ces frais ventilateurs, De l'air renouvelé puissants réparateurs. Par elle un ordre heureux conduit ici le zèle ; La propreté soigneuse y préside avec elle. La vie est à l'abri du souffle de la mort ; Grâce à ses soins pieux , sans terreur , sans remord , L'agonie en ses bras plus doucement s'achève ; L'heureux convalescent sur son lit se relève, Et revient, échappé des horreurs du trépas. D'un pied tremblant encor former ses premiers pas. Les besoins, la douleur, la santé la bénissent; La terre est consolée , et les cieux applaudissent. Que puissent à jamais les maux, la pamTCté, Dans ces asiles saints bénir la charité !
CHANT II
Mais quel génie affreux de la France s'empare ? De la destruction le délire barbare Se promène en tous lieux , el , dans ses noirs transports , Tourmente les vivants, les mourants et les morts. Le berceau, le tombeau, la cité, le village, Le temple somptueux, le modeste ermitage, Tout subit sa fureur. Vous tombez avec eux, Des maux, de l'indigence, ô refuges pieux! Où des saints fondateurs la charité sublime Consacroil la richesse , ou rachetoit le crime. Je ne vois plus ces sœurs, dont les soins délicats 4 Apaisoient la souffrance, ou charmoient le trépas; Qui, pour le malheur seul connoissant la tendresse, Aux besoins du vieil âge immoloient leur jeunesse. Leurs toits hospitaliers sont fermés aux douleurs, Et la tendre Pitié s'enfuit les yeux en pleurs, Le pauvre, des bienfaits voit la source tarie, Et l'enfant vient mourir sur le seuil de la vie. Mais quel secours nouveau, céleste, inespéré, A l'exil indigent ouvre un port assuré ? Salut, ô Sommerstown , abri cher à la France I Là, le malheur encor bénit la Providence; Là , nos fiers vétérans retrouvent le repos , Et le héros instruit les enfants des héros : Là , près d'un Dieu sévère éclate un Dieu propice. Quel riche bienfaisant a fondé cet hospice ? A la voix de Carron le luxe s'attendrit 5. Sa vertu les soutient, et son nom les nourrit. Par lui, pour l'indigent, la douce bienfaisance Trouve le superflu, même dans l'indigence; Et, parmi les bannis, ses pieuses moissons De l'avare opulence ont «urpassé les dons.
El vous, sexe charmant, nourri dans les délices, Que vous faites à Dieu de touchants sacrifices ! Votre zèle pieux donne l'exemple à tous, Affronte les dangers, surmonte les dégoûts, Visite des souffrants les demeures obscures ; Vient soigner une plaie ou fermer des blessures , De cette même main, dont l'Amour eût fait choix Pour tresser sa couronne , ou remplir son carquois. La foi, l'humanité sont par-tout sur vos traces; Et le lit de douleur est veillé par les Grâces. Mais quels accents plaintifs ont frappé mes esprits ? J'entends, je reconnois vos lamentables cris, Enfants infortunés, famille illégilime.
Que le crime a fait naitre, el qu'immola le crime. Ah ! si les sages même ont pleuré quelquefois L'enfant né sous le dais , dans la pourpre des rois , Et si , pour lui, du sort ils ont craint les injures, Qui peut voir sans pitié ces frêles créatures. Ces enfants de l'amour, que la honle a proscrits ? De leur mère jamais ils n'auront un souris ; Ils n'auront point leur part aux caresses d'un père ; Loin d'eux ces noms si doux et de sœur et de frère : Condamnés en naissant , dans leur triste abandon, Ils ont reçu le jour, sans recevoir un nom. D'autres , de leurs aïeux recueillent l'héritage : Votre pitié , voilà leur unique partage ! Que dis-je ? A leur naissance , incertains d'un berceau,
D'une goutte de lait, d'un abri, d'un lambeau Qui de leurs membres nus écarte la fioidure ! Ah ! que la Pitié parle où se tait la Nature ! Ne la refusez pas à ces infortunés.
Menacés de mourir au moment qu'ils sont nés. Nos frères dans le ciel , ils sont ce que nous sommes ; Peut-être ces enfants nous cachent de grands hommes. De l'intérêt public écoutez donc la voix. Du sage agriculteur voyez les doux emplois ; De l'orme adolescent il soigne la jeunesse. Du chêne décrépit rajeunit la vieillesse. C'est peu : si quelque arbuste, à ses regards offert, Languit abandonné dans le vallon désert , Aux arbres , de son clos enfants héréditaires , Il aime à réunir ces tiges étrangères ; Et la plante orpheline, en son nouveau séjour. Avec ses plants chéris partage son amour. Sages législateurs, voilà votre modèle.
Remplacez par vos soins la pitié maternelle ; Conquérez à l'état ces enfants malheureux ; Que l'école des arts soit ouverte pour eux ; Donnez, pour les rejoindre à la grande famille. Au jeune homme un métier, une dot à la fille. Ainsi pour Albion naissent des matelots. Des bras pour le travail , pour les camps des héros ; Ainsi la bienfaisance accueille la misère; Le riche est leur parent , la patrie est leur mère. Cependant, en ces heux au malheur consacrés, De la tendre Pilié les droits sont plus sacrés. Il est, il est des lieux plus étrangers pour elle. Voyez de loin ces champs où la guerre cruelle Dans un ordre effrayant range ses bataillons. Qui de torrents de sang vont noyer les sillons : Eh bien ! c'est en ces lieux que je vais la conduire; Mars, le terrible Mars connoitra son empire. Là, la nécessité, dans sa fatale main Tenant son joug de fer et ses chaînes d'airain, Trop souvent au soldat ordonne le ravage. Prescrit l'embrasement et promet le pillage. Mais la douce Pitié suit, en pleurant, ses pas; Elle adoucit ses coups , elle arrête son bras ; Au meurtrier farouche elle arrache ses armes. Conserve sa chaumière au laboureur en larmes. Court disputer au feu les hameaux embrasés. Des escadrons tonnants, dans les rangs écrasés. Tantôt elle suspend l'épouvantable orage ; Quelquefois, réclamant pour ses droits qu'on outrage, Elle crie : « Arrêtez , impitoyables cœurs. Qui prodiguez le sang! Maudits soient les vainqueurs Qui fout, des malheureux immolés à leur gloire. Le niarche-pied sanglant de leur char de victoire! » Le bronze a-t-il cessé de vomir le trépas? Dans les champs du carnage elle porte ses pas. Rend des honneurs louchants aux morts qu'elle console ; De là, plus prompte encore, elle part, elle vole Vers le lit de douleur de ces braves guerriers. Dont le sang des vainqueurs a payé les lauriers; Des larmes du regret, du suc heureux des plantes, Arrose, en gémissant, lenrs blessures sanglantes;
MALHEUR ET PITIÉ
Tantôt, d'un œil craintif, sliit l'acier rigoureux Qui s'ouvre dans la plaie un chemin douloureux; Tantôt leur fonde un temple , et tout près un bois sombre Semble un autre Elysée où vient errer leur ombre. Tel, au bord de la Seine, à nos jeux éblouis , S'offre ce monument du plus grand des Louis. Tel brille ce Greenwich^, où l'œil des vieux pilotes Voit partir, revenir, et repartir les flottes : Ainsi parlent encor de champs et de vaisseaux. Les vainqueurs de la terre et les vainqueurs des eaux. Tels encor leurs vieux ans content leurs vieux services : L'œil voit avec respect leurs nobles cicatrices; Leurs maux sont adoucis, leur sang est expié, Et la Victoire en pleurs embrasse la Pitié.
Toutefois dans les camps sa voix mal entendue. Pour des cœurs inhumains est bien souvent perdue. O peuples , vantez-nous et vos arts et vos mœurs ! Mars jamais n'a coulé tant de sang et de pleurs. Ah! que l'affreux Huron , en mugissant de joie, Prêt à la dévorer, danse autour de sa proie. Se repaisse en fureur de ses membres tremblants, Et boive avec plaisir dans des crânes sanglants ! Mais quel génie affreux, quel démon du carnage Aux modernes héros souffle toute sa rage ? Barbares combattants, plus barbares vainqueurs, Tout sentiment humain a-l-il fui de vos cœ-urs.' Ces bourreaux beaux esprits, ces sages sanguinaires, Au théâtre pleuroient des maux imaginaires; Et, dans des flots de sang se noyant à loisir, D'un massacre inutile ils se font un plaisir ! Le front ceint de cyprès , leur hideuse victoire Étale aux nations l'opprobre de sa gloire. Le succès, le bonheur ne les attendrit pas : Sur des captifs tremblants , échappés au trépas , Leur triomphe cruel dirige son tonnerre?. Et leur perfide paix ensanglante la terre.
Ah ! si le sort , un jour, aux malheureux Français Envoyoit un moment le pouvoir des bienfaits ! O vous, tristes captifs, délaissés par la France 8, Contez-nous quelle main nourrit votre indigence ; Dites-nous maintenant si ces nobles proscrits Mériloient vos fureurs , mériloient vos mépris ! Dans leurs persécuteurs ils n'ont vu que lems frères ! Leur misère , en pleurant , a servi vos misères. Bannis par l'injustice, et Français par le cœur. Vaincus, ils ont domié des larmes au vainqueur. L'étranger s'en étonne , et vos jours de victoire De notre exil à peine ont égalé la gloire ; Ah! la gloire n'est pas où n'est pas la bonté.
Eh! comment leur triomphe à l'ennemi dompté Seroit-il indulgent, lorsque leurs mains perfides Portent chez leurs amis leurs fureurs homicides ? De la triste Helvélie écoutez les accents. Peuples, jadis heureux, aujourd'hui gémissants. Quel bonheur vous manquoit.' Dans ses pompes profanes. Le luxe des palais envioit vos cabanes; L'oreille avec plaisir écouloil vos tori'enis ; L'œil , de vos clairs ruisseaux suivoit les flots errants; Le sommeil se plaisoit au bruit de vos cascades ;
Les arts industrieux habitoient vos bourgades ;
Le sage les aimoit ; l'orgueil même séduit ,
Chez vous , pour ses vieux ans projetoit un réduit.
Les richesses poiu' vous coidoient moins inégales;
Vos bras éloient guerriers, et vos mœurs pastorales ;
L'étranger parmi vous s'arrétoit enchanté;
Et sur vos monts enfin Haller avoit chanté.
Hallcr, chantre divin, frais connue vos campagnes.
Doux comme vos vallons , fier comme vos montagnes,
Et qui ne prévit pas que son hymen, un jour.
Du cygne harmonieux ferait naître un vautour 9 !
Cependant, près de vous grondoil l'affreuse guerre ; De moment en moment s'approchoit son tonnerre. Que faisiez-vous alors ! Vos magistrats muets Dormoient au bruit flatteur des paroles de paix '^ j Et d'un agent vénal la souplesse odieuse Bordoit d'un miel trompeur la coupe insidieuse. En vain le vieux Steiger " , digne de jours plus beaux, Évoquoit vos aïeux du fond de leurs tombeaux ; Eu vain vos ennemis , par d'habiles outrages , Essayoicnt vos frayeurs , et lâloient vos courages : La paix , le long oubli des efforts vertueux , Des folles nouveautés l'amour présomptueux, L'égoisme , fatal au malheureux qui s'aime , Ce monstre , adoraleiu" et bourreau de lui-même , Qui , façonnant au joug les peuples abattus , Sans oser les forfaits , assoupit les vertus : Tout réprimoit des cœurs l'élan patriotique. Mais des traces restoient de l'héroïsme autique : Plus d'un brave guerrier, plus d'un vieux sénateur, Rappeloient vos beaux jours. Le peuple agriculteur De la flamme sacrée avoit sauvé les restes; L'honneur même enUammoit leurs milices agrestes ; Pouvoient-ils oublier lein-s amis , leurs parents , Sous de lâches poignards sans défense expirants ? Leur sang crioil vengeance , et leurs augustes mânes Erroient inapaisés autour de vos cabanes. Aussi, l'affreux signal à pehie a retenti, Du fond de ses rochers tout un peuple est sorti. Soudain , tel que l'on voit le brasier de la veille Répoudre sous la cendre au souffle qui l'éveille. Tout s'enflamme à-la-fois : femmes , enfants , vieillards. Entourent leurs foyers de leurs vivants remparts. De leurs monts paternels les rocs inviolables Sont moins majestueux et moins nièbranlables. Des Français un instant les foudres se sont tus , Et la fureur chancelle à l'aspect des vertus. Mais Rapinat paroît'^, et, contre les victimes, Promet aux meurtriers l'impunité des crimes. Soudain , ce vil ramas qui , souillé de forfaits , S'en vient mêler sa lie au pur sang des Français , Vomit ses bataillons dans les champs qu'ils inondent : Le fer luit , le sang coule , et les tonnerres grondent. L'écho , qui des bergers redisoit la chanson , Eu répète à regret l'épouvantable son.
Ah! qui pourroit tracer ces scènes de carnage >3? Les vieillards ne sont point protégés par leur âge, Le sexe par ses pleurs , les morts par leurs tombeaux, Et la férocité veut des crimes nouveaux.
CHANT IL
Du sein qu'a déchiié leur fureur mcuriricre ,
L'enfanl avant le temps arrive à la lumière ;
Sa mère palpitante expire sous leurs pas.
Du malheureux (jui meuri ils liaient le trépas.
Prêtres saints , eachez-vous , fermez le tabernacle :
Epargnez à mes yeux l'effroyable speclacle
De vos corps déchirés sur vos parvis sanglants !
De la vierge à genoux leur rage ouvre les flancs ,
S'irrite sans obslacle, égorge sans colère,
Et, s'il n'est teint de sang, l'or ne sauroil lui plaire.
Tout ce qui du passé gardoil le souvenir.
Tout ce qui promelloit un bonheur à venir,
Tout ce qui du présent accroît la jouissance ,
Les monuments des arts , ceux de la bienfaisance ;
Tout subil leur fureur. S'il offre un Irait humain ,
L'airain trouve un bourreau , le marbre un assassin.
En vain , pressant les rangs , et domptant les obstacles ,
Leurs bandes des vieux temps rappellent les miracles ,
C'en est fait ! et le nombre accable la valeur.
Ah ! que les arts du moins consacrent le malheur !
D'un côté, montrez-moi les noms, les noms sublimes
De ceux qui de l'état ont péri les victimes :
Qu'ils vivent sur l'airain , que la main des pasteurs
Les entoure d'ombrage et les pare de fleurs!
De l'autre, sur un roc stérile, affreux, sauvage.
De vos champs dévastés épouvantable image.
Du monstre Rapinat gravez le nom cruel.
Nom maudit par la terre , abhorré par le ciel.
Qu'à son funeste aspect les amantes frémissent ;
De loin, en le voyant, que les mères gémissent;
Que le passant troublé le lise avec horreur ;
Que l'enfanl au berceau l'écoute avec terreur ;
Que j'entende la sœur lui demander son frère,
L'orphelin s'écrier : « Qu'as-tu fait de mon père ? »
Que puissent tour-à-lour toutes les nations
Y porter leur tribut de malédictions;
Et qu'enfin sa mémoire, en vengeance féconde,
Aille irriter la haine, el soulever le monde!
IVIes vœux sont entendus : la toudiante Pitié
Qui, les yeux attendris, le fronl humilié,
Plcuroil sur le malheur, consoloil la foiblesse,
Dès qu'elle est outragée, implacable déesse,
Se relève en fureur, et , pour venger ses droits ,
Terrible , au fond des cœurs fait entendre sa voix ;
Va des cieux indignés allumer le tonnerre;
Des flambeaux à la main, parcourt toute la terre;
Appelle la vengeance ; et de ses défenseurs
Arme, en courant, les bras contre ses oppresseurs.
Aux cris de l'Helvélie , ainsi l'Europe en armes
Sort de son long sommeil et jelle un cri d'alarmes.
Tremblez , vils assassins, lâches déprédateurs :
Les maux paieront les maux, les pleurs paierontles pleurs!
Plus terribles cent fois, et cent fois plus cruelles. Ces guerres où le sang teint les mains fraternelles; Où s'arment en fureur, pour le choix des tyrans. Sujets contre sujets , parents contre parents. Là, sous des traits hideux s'offre la race humaine ; Plus forts sont les liens, et plus forte est la haine. Par la main qu'il chérit chacun est égorgé.
La nature est souffrante, el le sang outragé; Son cri meurt étouffé; plus de iils, plus de père : L'ami dans son ami, le frère dans son frère. Trouvent un assassin ; et, dans ce choc affreux, Toujours les plus venges sont les plus malheureux. Quand le luxe insolent et l'infâme licence Ont d'un dieu courroucé provoqué la vengeance, Alors, laissant dormir la foudre dans ses mains, C'est ce fléau cruel qu'il envoie aux humains. En vain Rome à ses lois soumet la terre et l'onde : La Discorde, au milieu des dépouilles du monde, Lève sa tête affreuse, et, s'emparant des cœurs. Du malheur des vaincus vient punir les vainqueurs : Tant l'abus du pouvoir amène l'esclavage ! Mais pourquoi recourir aux fastes du vieil âge .■*
La Vendée ! à ce nom la nature frémit , L'humanité recule , et la Pitié gémit.
La funeste Vendée, en sa fatale guerre, De Français égorgés couvToit au loin la terre ; Et le sujet des rois, l'esclave des tyrans, De leur sang répandu confondoient les torrents. Enfin entre les camps la trêve se déclare. Soudain tous ont franchi le lieu qui les sépare, Volent d'un camp à l'autre. A peine on s'est mêlé, La vengeance s'est tue, et le sang a parlé '4. A ces traits jadis chers, à ces voix qu'ils connoisseni, La tendresse s'éveille , et les remords renaissent ; Les mains serrent les mains, les cœurs pressent les cœurs, De leur vieille amitié les souvenirs vainqueurs Leur montrent leurs parents ou leurs compagnons d'ar. Ceux de qui les bienfaits essuyèrent leurs larmes, [mes Ceux qui de leur hymen préparèrent les nœuds , Ceux qui de leur enfance ont partagé les jeux. Dans leurs embrassements leurs transports se confonden I ; Leurs larmes, leurs soupirs, leurs sanglots se répondeni; Des banquets sont dressés, le vin coule à grands flots, Les chants de l'amitié consolent les échos; Tout redevient l'rançais , ami , parent et père ; L'humanité respire et la nature espère.
Mais du départ fatal le signal est donné; Chacun d'eux aussitôt baisse un fronl consterné. Aux cris joyeux succède un lugubre silence : Tous , pressentant leurs maux et les maux de la France, S'éloignent lentement; et, les larmes aux yeux. D'un triste et long regard se sont fait leurs adieux. Mais le remords redouble au milieu des ténèbres , Leur sommeil est troublé de fantômes funèbres : D'un hôte, d'un ami , l'un croit percer le flanc; L'autre égorger son frère , et rouler dans son sang. Eniin le jour renaît , et l'airain des batailles Fait entendre ce son, signal des funérailles. Accours , douce Pitié , préviens ces jeux sanglants ; Cours, les cheveux épars, vole de rangs en rangs; Dis à ces malheureux : « Cruels , qu'allez-vous faire ? Vos bras dénaturés déchirent voire mère. Laissez là ces mousquets, ces piques et ces dards; La nature a maudit vos affreux étendards. Hélas! hier encore, assis aux mêmes tables, Votre bouche abjuroil ces lauriers détestables.
MALHEUR ET PITIK.
Ave/-vous oul)lié vos doux sermenls d'amour? Le ciel à vos combats prête à re;;ret le jour. Et moi, si du malheur vous seulez les atteintes, Cruels, je fermerai mon oreille à vos plaintes; Je resterai muette , et vos justes malheurs A mes yeux vainement demanderont des pleurs. Et vous qui, les premiers, provoquant la vengeance, Avez des cœurs français rompu l'inlelligence, C'est à vous de donner le signal de la paix : Vos barbares exploits sont auiant de forfaits. Assez, pour féconder les palmes de la guerre, De cadavres sanglants ont engraissé la terre. Ah ! revenez à vous ; voyez la France en deuil Pleurer de vos lauriers le parricide orgueil. Le chemin qui conduit ses enfants aux conquêtes. Est teint de notre sang, et pavé de nos têles; Près d'elle sont assis, sur son char inhumain, D'un coté le triomphe, et de l'autre la faim. Abjurez , il est temps , vos palmes funéraires ; Aimez-vous en Français , embrassez-vous en frères ; Et qu'aux chants de la mort succèdent, en ce jour, Les cris de l'alégresse et les hymnes d'amour I »
CHANT III
Pourquoi faut-il toujours qu'en mes tristes tableaux Ton histoire, ô Pilié, soit celle de nos maux .►" J'ai tracé les horreurs de nos guerres civiles : Funestes dans les camps, combien plus dans les villes! Les camps sont quelquefois l'école des grands cœurs. Et souvent les vaincus embrassent les vainqueurs ; Les foudres, les lauriers , l'éclat de la victoire. Viennent couvrir le deuil des rayons de la gloire; Pour saisir une palme, ils volent aux combats; Et l'espoir du triomphe ennoblit le trépas. Mais , au sein de nos murs , quand les discordes naissent, Les pensers généreux , les vertus disparoissenf. Des licteurs pour soldats , des crêpes pour drapeaux , La victoire , poui- trône , y veut des échafauds : Tout est vil ou cruel, assassin ou victime; El la vertu sans arme y tend la gorge au crime.
O mes concitoyens , comment ont pu vos cœurs Des camps , dans les cités , surpasser les fureurs .■' Là, tout parle de meurtre : ici tout vous rappelle A la douce concorde, à la paix fraternelle; l^es mêmes tribunaux jugent vos différends, Le culte au même autel appelle tous les rangs ; Le théâtre vous voit rire et pleurer ensemble ; Dans vos jours solennels même lieu vous rassemble ; Enfin, tout vous unit. Pourquoi donc ces fureurs , Ces spectacles sanglants et ces scènes d'horreurs ? Ah! de nos propres mains nous creusant des abimes, Nous payons chèrement la délie de nos crimes. Tant que d'un Dieu suprême on adore les lois, La Pitié dans les cœurs fait entendre sa voix ; Mais quand un peuple impie outrage sa puissance,
Alors elle se lait ; et voilà sa vengeance. Des vices lout-à-coup se débordent les flots ; Les cœurs sont des volcans , et l'empire un chaos : Du sang des deux partis la discorde l'inonde , Et ses calamités sont la leçon du monde. Ainsi, le ciel vengeur tour-à-tour in>mola S) Ha par Marius, Marius par Sylla ; La race des Yorks , par celle des Lajicastres.
Mais que sont ces malheurs auprès de nos désastres ? Hélas! pour oublier ces funestes tableaux. Quelle main du Léthé nous versera les eaux .■" Mais non : que leur récit, au défaut du tonnerre, Des châtiments du crime épouvante la terre ; Et que l'exemple affreux de nos divisions D'un salutaire effroi frappe les nations. Dégagée une fois du lien légitime , D'abord de maux en maux, bientôt de crime en crime, La France a pr s l'essor; et, dans ses attentats, Sa rapide fureur ne se repose pas.
Ainsi , quand dun berger l'imprudence cruelle Jette au pied d'un sapin l'invisible étincelle. Le feu, nourri du sue dont le bois est enduit, Sous l'écorce onctueuse en secret s'introduit ; Il s'empare du tronc; et, gagnant le feuillage, Dévore, en pétillant, l'aliment de sa rage; Il court de branche en branche, il s'élance ausomuicl, S'étend de tige en tige, embrase la forêt. Lui, du haut d'un rocher, voit leurs touffes brûlantes, El suit d'un œil tremblant les flammes triomphantes. Tels furent nos destins : ainsi, dans un moment. Naquit d'une étincelle un vaste embrasement.
A peine la Discorde, en ses noirs sacrifices, Du sang de l'innocence a goûté les prémices. Sa terrible moisson se poursuit eu tout lieu : Les temples des beaux-arts, les demeures de Dieu, Les lieux où nous prions les puissances célestes. Des proscrits entassés sont les dépôts funestes. Tous les bras sont vendus, tous les cœurs sont cruels. Image de ces dieux, la terreur des mortels, Dont nul n'ose aborder l'autel impitoyable, Que dégouttant du sang de quelque misérable, L'idole à qui la France a confié sou sort, N'accepte que du sang, ne sourit qu'à la mort. Femme, enfant, sont voués à son culte terrible; L'innocente beauté pare sa pompe horrible ; La hache est sans repos , la crainte sans espoir ; Le matin dil les noms des victimes du soir ; L'effroi veille au milieu des familles tremblantes ; Les jours sont inquiets , et les nuits menaçantes. Imprudent , jadis fier de ton nom , de ton or , Hàtc-loi d'enfouir tes titres, ton trésor: Tout ce qui fut heureux demeure sans excuse; L'opulence dénonce, et la naissance accuse. Pour racheter les jours , en vain ton or est prêt ; Le fisc inexorable a dicté ton arrêt.
L'avidité peut vendre une paix passagère ; Mais elle veut sa proie, et la veut tout entière. Ne parlez plus d'amis, de devoirs, de liens : Plus d'amis , de parents , ni de concitoyens.
Le fils cpoiivanlé craint l'abord de son père ; Le frère se détourne à l'aspect de son frère; L'amour même est timide; et, dans cet abandon, La nature est sans voix, sous des lois sans pardon. Ainsi, quand, sur ses pas semant les funérailles, La mort contagieuse erre dans nos murailles , Tous les nœuds sont rompus; l'ami dans son ami, Le frère dans sa sœur, redoute un ennemi; Et, sur ses gonds muets , triste, inhospitalière, Refuse de tourner la porte solitaire.
Mais quels maux je compare à des malheurs si grands ! On conjure la peste, et non pas les tjrans. Aux cœurs lâches du moins les tyrans font justice , Leur crainte, en le fuyant, rencontre le supplice. Tous, à leur Infortune ajoutant le remord, Séparés par l'effroi , sont rejoints par la mort ; El, dans un même char, où sa main les rassemble, "Voisins , amis , parents , vont expirer ensemble , A moins que, de la vie incertain possesseur, L'opprimé tout-à-coup ne se fasse ojipresseur. Son heure vient plus tard ; mais il aura son heure : Le lâche fait mourir, en attendant qu'il meure. Ses chefs auront leur tour; leur pouvoir les proscrit : Sur leurs tables de mort déjà leur nom s'inscrit. Robespierre, Danton, iront aux rives sombres De leur aspect horrible épouvanter les ombres ; El Tinville, après lui traînant tous ses forfaits ', Va dans des Ilots de sang se débattre à jamais.
Par-tout , la soif du meurtre et la faim du carnage. Les arts jadis si doux, le sexe, le jeune âge. Tout prend un cœur d'airain : la farouche beauté Préfère à notre scène un cirque ensanglanté ; Le jeune enfant spuril aux tourments des victimes ; Les arts aident le meurtre, et célèbrent les crimes. Que dis-je ? la nature, ô comble de nos maux ! De tous ses éléments seconde nos bourreaux. Dans leurs cachots impurs l'air infecte la vie; Le feu dans les hameaux promène l'incendie; Et la terre complice, en ses avides flancs, Recèle par milliers les cadavres sanglants. A peine elle a peuplé ses cavernes profondes , La mort infatigable a volé sur les ondes. Ministres saints, du fer ne craignez plus les coups; Le baptême de sang est achevé pour vous. Par un art tout nouveau , des nacelles perfides Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides 2 ; Et, le jour et la nuit, l'onde porte aux échos Le bruit fréquent des corps qui tombent dans les flots. Ailleurs, la cruauté, fière d'un double outrage. Joint l'insulte à la mort, l'ironie à la rage 3, Et submerge , en riant de leurs civiques nœuds , Les deux sexes unis par un hymen affreux. O Loire, tu les vis, ces hymens qu'on abhorre; Tu les vis, et tes flots en frémissent encore 4.
Cependant, le trépas s'accuse de lenteur: Eh bien ! ange de mort , ange exterminateur, "Va, joins les feux aux flots, joins le fer à la foudre: Maison, ville, habitants, que tout soit mis en poudre; Qu'enchaînés par milliers, fenunes, enfants, vieillards.
Jonchent le sol natal de leurs membres épars. Là , repose tes yeux sur ce vaste carnage : Que dis-je ? aux premiers coups du foudroyant oiage Quelque coupable encor peut-être est échappé : Annonce le pardon ; et, par l'espoir trompé. Si quelque malheureux eu tremblant se relève, Que la foudre redouble , et que le fer achève 5. Français , vous pleurerez un jour ces attentats : Oui, vous les pleurerez; mais vous n'y ci'oirez pas.
Ah! dans ces jours affreux, heureuse l'indigence, A qui l'obscurité garantit l'indulgence ! Eh ! qu'importe au pouvoir, qu'auprès de ses troupeaux, Le berger enfle en paix ses rusticjues pipeaux.? Qu importe le mortel, dont la table champêtre Se couronne le soir des fruits qu'il a fait iiailre ? Ah ! contre la rigueur d'un pouvoir abhorré Pas un asile sûr, pas un antre ignoré! Pareil à cette énorme et bruyante déesse Qui voit tout, entend tout, va, vient, revient sans cesse; De la proscription le génie odieux , Ayant par-tout des bras, des oreilles , des yeux , Des cités aux hameaux , parcourt la France entière ; Comme au palais des grands , frappe à l'humble chau- Le pauvre en vain s'endort sur la foi de ses maux; [mièrc; Le pauvre a ses tyrans, le pâtre a ses bourreaux.
Mais pourtpioi s'arrêter à ces malheurs vulgaires ? Assez d'autres ont peint les douleurs populaires. Moi-même, il m'en souvient, mes vers compatissants Cherchoient pour eux les sons les plus attendrissants. Par moi, du laboureur étranger à la gloire, Un simple monument honora la mémoire; J'cncourageois les sons de l'himible chalumeau , /
Et portois aux cités les plaintes du hameau. Mais pourrois-je des grands oublier la souffrance ! O vous , cœurs révoltés , que leur éclat offense , Vainement à leurs maux vous refusez des pleurs : Plus leur bonheur fut grand , plus grands sont leurs mal- Et moi, qui des bergers ornai jadis la tombe, [heurs; Aujourd'hui, des hauteurs d'où la puissance tombe, Je la suij dans le gouffre , et pleure ses débris. Que de grands noms éteints, que d'illustres proscrits ! Lamballe a succombé, Lamballe, dont le zèle A sa reine , en mourant , est demeuré fidèle ; Et ces cheveux si beaux, ce front si gracieux. Dans quel état, ô ciel, on les montre à ses yeux *> ! La nature en frémit; et l'amitié tremblante, A des traits si chéris recule d'épouvante. O Mouchys ! expiez votre amour pour vos rois : Que l'épouse et l'époux périssent à-!a-fois. Je ne t'oublierai point, toi, dont l'ame sublime Gardoit ini cœur si pur sous le règne du crime , O guerrier magnanime, et chevalier loyal. Digne héritier d'un sang ami d'un sang royal, Respectable Brissac ! Ah ! dans ce temps barbare, Qui n'aime à retrouver une vertu si rare ? Avec moins de plaisir , les yeux d'un voyageur. Dans un désert brûlant, rencontrent une fleur; Avec moins de transports , des flancs d'un roc aride , L'œil charmé voit jaillir une source limpide.
MALHETJR ET PITIÉ.
Modèle des sujets , et non des courlisam ,
Les vertus du vieil âge honoroient les vieux ans.
A. son roi malheureux quel sujet plus fidèle ?
Hélas ! sous le pouvoir d'une ligue cruelle ,
Tout flècliissoit la tète; et même la vertu
Baissoit sous les poignards un regard abattu ;
Rien n'altéra ta foi, n'ébranla ton courage;
Mais enfui, à ton tour, victime de leur rage,
Tu passes sans regret, ainsi que sans remord,
Du Louvre dans les fers , et des fers à la mort.
O ville trop coupable ! ô malheureux Versailles !
Son sang accusateur souille encor tes murailles.
Un cortège cruel a feint de protéger
D'infortunés captifs qu'il va faire égorger.
Le char est entouré, les sabres ètincellent ;
Sur les monceaux de moris les mourants s'amoncellent;
Et , de son sang glacé souillant ses cheveux blancs,
La tète d'un héi'os roule aux pieds des brigands.
O martyr du devoir, du zèle, et de la gloire !
Tant que du nom français durera la mémoire,
J'en jure par ta mort, lu vivras dans nos cœurs.
Mais combien ton trépas présage de malheurs ! Que je plains de l'élal la fortune orageuse ! A peine délaissé par ta main courageuse , J'entends tomber le trône; et le sang de nos rois. Hélas ! m'offre à pleurer tous les maux à-la-fois : Le deuil de la beauté, les pleurs de l'innocence , Les malheurs des vieux ans , les malheurs de l'enfance, La chute du pouvoir. Parmi ces grands débris, Louis frappe d'abord mes regards attendris. O douleur ! 6 pitié ! quelle grande victime. D'un rang plus élevé, descendit dans l'abîme! Hélas! le vœu public dicloit ses sages lois, Gouvernoil ses conseils , présidoit à ses choix ; Les ordres de létal , convoqués par lui-même , Sembloienl asscciés à son pouvoir suprême. O mon maître ! ô mou roi ! comment a pu ton cœur, Respirant les bienfaits, inspirer la fureur !
O jour, jour exécrable, où des monstres perfides Souillèrent son palais de leurs mains homicides ! J'entends encor ces voix , ces lamentables voix , Ces voix : " Sauvez la reine et le sang de nos rois ! » La reine, à ce signal, inquiète , troublée. Son enfant dans les bras, s'enfuit èchevelèe?; Taudis que, de sa porte ensanglantanl le seuil, Sa garde généreuse expire avec orgueil ; Et que, la pique en main , la cohorte infernale Plonge le fer trompé dans la couche royale. Le ciel, le juste ciel, a conservé ses jours. Ah ! puisse-t-il long-temps en protéger le cours ! Enfin, la mort s'apaise, et le meurtre s'ai'ièle; Mais le calme bienlôt fait place à la tempête. Le bruit affreux redouble ; et des sujets sans foi Parlent insolemment de conquérir leur roi. Ils appellent triomphe un crime détestable. Ah ! comment le tracer , ce départ lamentable ! De leur palais sanglant , ces otages sacrés Descendent à travers leurs gardes massacrés. Pour suite des brigands ! des bourreaux pour cortège !
Ils traversent les flots d'un peuple sacrilège,
Hérissé de mousquets, de lances et de dards;
Des lambeaux teints de sang forment leurs étendards.
Tout dégouttants de meurtre, et d'ivi-esse , et de fange,
Ils marchent; au milieu de l'horrible phalange,
Vient à pas lents ce char où brillent à-la-fois
Le sang des empereurs et celui de nos rois.
Tout ce que le malheur offre de plus auguste.
Des mères la plus tendre, et des rois le plus juste,
Deux enfants malheureux. O fille des Césars !
Quand, de ses fiers Hongrois cherchant les étendards,
Ta mère vint s'offrir à leur troupe enflammée,
Son enfant dans ses bras lui conquit une armée :
Et, pâle, l'œil en pleurs , tendant ses foibles mains,
Le tien ne peut fléchir ces monstres inhumains !
Les uns autour de vous hurlent leurs chanis atroces;
D'autres sur votre char portent leurs mains féroces;
Au bout d'un fer sanglant, d'autres lèvent aux cieux
De leurs affreux exploits le trophée odieux;
Ces fronts défigurés, ces tètes pâlissantes.
Des flots d'un sang fidèle encor toutes fumantes.
Que de cris forcenés ! que d'imprécations !
Vous marchez au milieu des malédictions.
Du crime soudoyé l'ignorance barbare
Prête sa voix servile au crime qui l'égaré;
Et, du peuple à son prince imputant le malheur,
Des maux qu'eux seuls ont faits, accable sa douleur.
Ah ! si par les tourments sa marche est mesurée ,
Quels siècles en pourroienl égaler la durée .^
Abrège, Dieu des rois, ces affreux attentats;
Avance, char fatal; coursiers, hàlez vos pas.
Non : la rage, à plaisir, éternise leur route,
Et la coupe des maux s'épanche gonlle à goutte.
Cependant , on approche , on découvre ces lieux
Où l'airain reproduit son aïeul à ses yeux.
Il les voit ; et leur vue , ô douleur lamentable !
Lui rappelle ce jour , ce jour épouvanlable ,
Où , dans ce même lieu , l'hymen pâle et tremblant
S'enl'uil, enveloppé de son voile sanglant;
Et , changeant ses flambeaux en torche sépulcrale ,
Vit se couvrir de morts cette enceinte fatale.
Ah! malheureux époux, et plus malheureux roi.
Puisse être, un jour, ce lieu moins funeste pour toi !
Puissions-nous n'y pas voir de plus horribles fêtes !
Enfin, parmi les cris, les dards chargés de têtes,
Entraînant les débris du trône ensanglanté,
Le char fatal arrive au Louvre épouvanté.
Le peuple tient sa proie , et les chefs leur victime !
Ah ! peut-êlre ses maux désarmeront le crime. Non : de son infortune on aggrave le poids, Et Louis est captif dans le palais des rois. O catastrophe horrible ! ô douloureux voyage ! r.icn différent de ceux, où, bordant son passage. Son peuple, pour ses jours, levoit au ciel les mains, Et de fleurs , sous ses pas , parfumoit les chemins. Le vieillard consolé bcnissoit la lumière ; L'enfant lui sourioit du seuil de la chaumière; Tous les yeux le chcrchoient avec avidité; Et , quand fuyoit loin d'eux son char précipité,
CHANT III
De ce peuple, ennemi d'un maître cpii l'adore, L'amonr, les vœux, les cris le poursuivoient encore.
Que les lemps sont changés ! O vous, sensibles cœurs, Dites s'il est des maux pareils à ses malheurs. Du pouvoir avili misérable fantôme , Monarque sans sujets, souverain sans royaume. Tel ([u'un vaisseau battu des flols capricieux, Est tantôt dans l'abîme, et tantôt dans les cienx, Il passe tour-à-tour, jouet d'un long orage. Déshonneurs aux affronts, de l'hisulle à l'hommage. Dans sa rage hypocrite , un sénat oppresseur Mêle à ses cruautés une fausse douceur: Tel le tigre, en jouant, dans sa barbare joie. Mord , lâche , ressaisit , et dévore sa proie. Plus de paix en son cœur, de trêve à son tourment. Dans le jardin des rois s'il respire un moment 8, Il marche environné de surveillants barbares; De l'air connnun à tous ses tyrans sont avares ; La haine curieuse assiège son réveil.
Ses pas, ses entretiens, et jusqu'à son sommeil ; El, le dernier des rois, le premier des esclaves, Quand par lui tout est libre, il est chargé d'entraves! Heureux , lorsqn'en secret , libre dans ses douleurs , Aux pleurs de son épouse il peut mêler ses pleurs.
Eh bien! vous, qu'offcnsoit sa puissance suprême, Des honneurs outrageants de son vain diadème, Venez ! que lardez-vous de dépouiller son fronl ? Terminez, il est temps, cet éclatant affront. Tout est prêt : ce n'est plus ce peuple mercenaire, Par des cris insolents méritant son salaire : Le Louvre est investi ; la bassesse et l'effroi Aux brigands de Marseille abandonnent mon roi. Je vois couler le sang, j'entends gronder la foudre; La France est sans monarque, e! le Irône est en poudre. O loi, qu'ont fait gémir ces illustres malheurs. Tendre Pitié, retiens, retiens encor les pleurs : Pour des revers plus grands je réserve tes larmes ; Les lois vont consacrer les attentais des armes. Hélas ! toujours trompé, mais espérant toujours 9, Louis à ses tyrans vient confier ses jours. On l'insulte , on l'outrage; et des décrets funestes De son litre royal ont déchiré les restes. Puisse ne point éclore un plus terrible arrêt I Que dis-je ? l'arrêt part , et le cachot est prêt. O vous, vous, murs cruels, demeures désastreuses! Je tremble à m'enfoncer sous vos voûtes affreuses. Non, les revers fameux de tant de potentats. De l'horrible Whitehall les sanglants attentats i". Ne peuvent s'égaler à cette tour fatale. Ce n'est plus ce palais, cette prison royale. On de la majesté quelques tristes lambeaux Dégnisoient l'infortune, et décoroient ses maux. Son malheur, en ces lieux, tout entier se consomme : Destructeur du monarque, il persécute l'homme. Noirs esprits des enfers! quel conseil ténébreux Inventa, dites-moi , ces traitements affreux ? Chaque heure a son tourment , chaque instant son on- La ruse aide la force, et l'art guide la rage. [trage; O noms sacrés de père, et d'époux et de lils,
Noms aujourd'hui cruels, noms autrefois chéris! Vous étiez leurs plaisirs , vous êtes leur torture. La haine arme contre eux. jusques à la nature. Malheureux, hâtez-vous de saisir ces moments; Précipitez du cœur les doux épanchemenls ; Redoublez vos transports , redoublez vos tendresses. Quels maux ne s'oublieroient dans vos saintes caresses.'
Mais c'en est fait: ô cœurs nés pour vous adorer. Votre malheur commence, il faut vous séparer. Vos tyrans l'ont voulu; leur sombre inquiétude A l'emprisonnement unit la solitude.
Hélas ! au milieu d'eux vos regards consolés Dislinguoient quelquefois des serviteurs zélés; Et du moins d'un soupir , triste et muet langage, A leur roi , dans les fers , ils envoyoient l'hommage. Vous ne les verrez plus : sur Louis et sur vous Déjà j'entends crier d'inflexibles verrous. Non : vous ne pourrez plus, trompant la vigihmcc. Deviner vos soupirs, vos pleurs, votre silence. Vous comprendre du geste, et vous parler des yeux. Sans espoir de se voir, captifs aux mêmes lieux, Le fds est en exil à côté de son père; L'époux près de l'épouse, et la sœur près du frère. Lui seul pleure pour tous. Que dis-je ? o coup du sort 1 Son retour dans leurs bras leur annonce sa mort. Pour le perdre à jamais les tyrans le leur rendent; Les échafauds sont prêts et les bourreaux l'attendent. Oh qui peut concevoir ces scènes de douleurs , Ce mélange de cris , de sanglots et de pleurs , Ces funestes adieux, pleins d'horreur et de charmes! Chaque mol commencé vient mourir dans les larmes; Et , par de longs soupirs, cherchant à s'exhaler, Leurs cœurs veulent tout dire , et ne peuvent parler. Ah ! moi-même je sens défaillir mon courage.
D'autres du jour fatal retraceront l'image " : Dans ce vaste Paris , le calme du cercueil ; Les citoyens, cachés dans leurs maisons en deuil, Croyant sur eux du ciel voir tomber la vengeance; Le char affreux , roulant dans un profond silence ; Ce char qui, plus terrible, entendu de moins près, Du crime, en s' éloignant, avance les apprêts; L'échafaud régicide et la hache fumante ; Celte tête sacrée et de sang dégouttante. Dans les mains du bourreau de son crime effrayé '». Ces tableaux font horreur ; et je peins la Pitié ! La Pitié pour Louis ! il n'est plus fait pour elle. O vous, qui l'observiez de la voûte éternelle , Anges , applaudissez ; il prend vers vous l'essor. Commencez vos concerts , prenez vos lyres d'or. Déjà son nom s'inscrit aux célestes anuales ; Préparez, préparez vos palmes triomphales. De sa lutte sanglante il sorl victorieux , El l'échafaud n'éloil qu'un degré vers les cieux.
Mais d'où vient tout-à-coup que mon cœur se ressente! Hélas ! il faut des cieux revenir sur la terre ! Louis en vain assiste aux célestes concerts; Les cieux sont imparfaits, son épouse est aux fers. O mélange louchant de malheurs et de charmes ! Ton nom seul a rouvert l<j source de mes larmes.
MALHEUR ET PITIE
O vous, qui des hauts rangs déplorez les malheurs,
A.h ! combien de vos yeux doivent couler de pleurs,
Lorsque des grands revers l'image douloureuse
Joint an pouvoir délruil la beauté malheureuse!
Qui peut voir sans pitié se flétrir ses allraits ,
i'.t les traits du malheur s'imprimoi- sur ses traits?
Français, qui l'avez vue, et jeune, et belle, et reine,
Hcpondez : est-ee là l'auguste souveraine
Qui dounoit tant d'éclat au trône aes Bourbons ,
l'ant de charme au pouvoir, tant de grâce à ses dons ?
iiélas ! tant qu'elle a pu , dans sa tour solitaire ,
D'un auguste captif partager la misère,
Tous deux s'aidoient l'un l'autre à porter leurs douleurs;
IN 'ayant plus d'autres biens , ils se donnoienl des pleurs.
Une fois arrachée à cet époux fidèle,
Elle vivoit sans lui, mais il vivoit près d'elle.
Ah ! combien ses malheurs se sont appesantis !
Elle n'a plus d'époux, et tremble pour son fils '5.
Ah! d'une seule mort si leur rage contente,
Respectoit dans ses bras celte tôle innocente;
Si, du soin d'élever celte royale fleur.
Elle pouvoit charmer son auguste douleur !
Mais lui-même on l'arrache à sa main maternelle;
Leur prison séparée en devient plus cruelle.
Ses peusers désormais vont se partager tous
Entre les fers d'un fils et l'ombre d'un époux.
Ah, cruels! désarmez vos rigueurs inhumaines :
Hélas ! elle eut un sceptre, et vous voyez ses chaînes !
Vains discours ; chaque instant voit aggraver son sort.
Prisonnière à côlé du tribunal de mort ,
Ou l'immole long-temps , et le coup qui s'apprête
Pieste éternellement suspendu sur sa tèle.
A cette attente horrible on joint tous les tourments,
Tout ce qui flétrit Famé, et révolte les sens ;
Sans cesse elle respire une vapeur immonde ;
Le froid glace ces mains qu'idolàtroil le monde ;
Un vil grabat succède à des lits somptueux;
A sa faim , qn'éveilloient des mets voluptueux ,
On épargne une vile et sale nourriture ,
Et la pourpre des rois a fait place à la bure.
Elle-même , que dis-je ? incroyable destin !
S'impose un vil travail , et , l'aiguille à la main ,
Oubliant et Versaille el les pompes du Louvre,
Répare les lambeaux de l'habit qui la couvre.
Ses besoins sont toujours le signal des refus.
Et sou malheur s'accroît d'un bonheur qui n'est plus.
Quoi ! les trônes des rois sont-ils donc tous en poudre ?
El l'aigle des Césars a-t-il perdu la foudre ?
Iiélas ! par-lont l'oui^li , l'impuissance ou l'effroi.
Ah ! dans cet abandon , tendre Pitié , dis-moi ,
N'esl-il pas une issue , une roule secrète ,
Qui conduise mes pas vers sa sombre retraite ?
Que je puisse, à genoux, adorant ses malheurs.
Au prix de tout mon sang sécher un de ses pleurs !
Mais il n'eu est plus temps : l'affreux conseil s'assemble;
On vient, le verrou crie , on l'entraîne, je tremble.
(j'en est fait : le voici , voici Tins tant fatal.
Eh bien ! je vais la suivre au sanglant tribunal.
Moi-même, à haute voix, je dénonce ses crimes.
Vous, qui files tomber les plus grandes victimes.
Juges de votre reine , écoutez ses forfaits.
Sa facile bonté prodigua les bienfaits;
Son coeur, de son époux partagea l'indulgenoe;
Ce cœur, fait pour aimer, ignora la vengeance.
« J'ai tout vu , j'ai su tout, et j'ai tout oublié. »
Ce mol, inconcevable aux âmes sans pitié.
Ce mol, dont la noblesse encouragea le crime,
Il fut de son grand cœur l'expression sublime.
Elle Cl des heureux, elle fit des ingrats.
Tigres, oserez-vous ordonner son trépas?
Ah ! leurs horribles fronts l'ont prononcé d'avance.
Mais je n'attendrai point l'effroyable sentence :
Non, je n'attendrai point qu'une exécrable loi
Envoie à l'échafaud l'épouse de mon roi.
Non, je ne verrai point le tombereau du crime,
Ces licteurs , ce vil peuple , outrageant leur victime ,
Tant de rois, d'empereurs, dans elle humiliés.
Ses beaux bras, ô douleur ! indignement liés !
Le ciseau dépouillant cette tèle charmante ,
La hache !... ah ! tout mon sang se glace d'épouvante !
Non, je vais aux déserts enfermer mes douleurs;
Là , je voue à son ombre ini long tribut de pleurs ;
Là, de mon désespoir douce consolatrice,
Ma lyre chantera ma noble bienfaitrice;
Et les monts, les vallons, les rochers, et les bois.
En lugujjres échos répondront à ma voix.
Et toi qui, parmi nous, prolongeant la misère, Ne vivois ici-ijas que pour pleurer un frère, D'un frère verlueux, ô digne el tendre sœur '4 ! Reçois de la pitié son tribut de douleur. Ah ! si dans ses revers la beauté gémissante. Porte au fond de nos cœurs sa plainte allendrissanle , Combien de la vertu les droits sont plus puissants ! Sa boulé la rend chère aux eanu's compatissants: Pour son propre intérêt l'homme insensible, l'aime : Et pleurer sur ses maux, c'est pleurer sur soi-même. Aussi, des attentats de ce siècle effréné, Ton trépas , ombre illustre , est le moins pardonné. O Dieu ! et quel prétexte à ce forfait infâme ? Ton nom éloit sans tache aussi bien que ton ame; Ton cœur , dans ce haut rang , formant d'humbles désirs . Eut les malheurs du trône, et n'eut pas ses plaisirs. Seule, aux pieds de ton Dieu, gémissant sur uu frère, Sui- un malheureux fils, un plus malheureux père, Tu suppliois pour eux le maître des humains; Ce ciel , où lu levois les innocentes mains , Éloit moins pur que loi. Dieu ! quels monstres barbares Purent donc atlenler à des vertus si rares? Ah ! le ciel t'envioil à ce séjour d'effroi. Va donc, va retrouver el ton frère et Ion roi ; Porte-lui cette fleur, gage de l'innocence, Emblème de les mœurs, comme de ta naissance; Mêle sur ce beau iront, où siège la candeur. Les roses du martyre aux lis de la pudeur. Trop long-temps tu daignas, dans ce séjour funeste. Laisser des traits mortels à ton ame céleste. Pars, nos cœurs te suivront; pars, emporte les vœux Des peuples et des rois, de la terre el des cieux.
CHANT III
Non moins dignes de pleurs , quand le sort les offense , La débile vieillesse et la fragile enfance : Un enfant, un vieillard ! Qui peut les voir souffrir ? L'un ne fait^que de naître, et l'autre va mourir. Je pleure avec Priam , quand sa bouche tremblante Du meurtrier d'Hector presse la main sanglante; Lorsque autour des tombeaux de ses cinquante fds, D'Hécube en cheveux blancs les lamentables cris Redemandent Paris , Polyxène, Cassandre, Je partage son deuil , et pleure sur leur cendre : Tant cet âge si foible est puissant sur nos cœurs ! Mais pourquoi des vieux temps rajjpeler les douleurs ? Ah ! dans ce siècle impie et si fécond en ci'imes , Manquons-nous de malheurs? manquons-nous de victimes?
O filles de mes rois, dans quels lieux pleurez-vous '^? Quel temple entend les vœux que vous formez pour nous? Le ciel vous épargna la douleur d'èlre mères; Mais que de vos vieux ans les larmes sont amères ! Votre exil, vos rois morts, le trône renversé, De votre sang royal le reste dispersé.
Il vous restoit un Dieu, son culte, et vos prières. Mais quoi ! vos yeux ont vu par des mains meurtrières Les temples du Seigneur de carnage souillés, Leur pontife proscrit, leurs autels dépouillés. De vos jours fortunés la mémoire importune. Hélas ! s'en vient encore aigrir votre infortune. De deux règnes brillants vous vîtes la grandeur; Et le trône et l'autel ont perdu leur splendeur; Et, pour comble de maux, le sort qui vous outrage Réservoit ces malheurs au déclin de votre âge. Quel cœur d'airain pourroit vous refuser des pleurs ?
Mais l'enfance sur-tout a des droits sur nos cœurs. Au fils d'Ochosias que j'ai donné de larmes ! Pour lui de Josabeth je ressens les alarmes ; J'assemble autour de lui les ministres sacrés. Tantôt mes yeux en pleurs, sur le Nil égarés, Du berceau d'un enfant redoutent le naufrage ; Et je rends grâce au flot qui le rend au rivage : Tant cet âge est touchant ! mais quel sort inhumain Du dernier fils des rois égale le destin ?
Je reviens donc à vous, famille infortunée ! Par quelle inconcevable et triste destinée, Hélas ! faut-il toujours que mes lugubres vers Puisent dans vos malheurs l'exemple des revers ? Louis sur l'échafaud a terminé sa vie; Son épouse n'est plus, et sa sœur l'a suivie : D'effroyables malheurs ont banni ses parents. Seul , au fond de sa tour , sous l'œil de ses tyrans , Un fiis respire encore; il n'a, pour sa défense. Que ses traits enchanteurs , et que son innocence : Contre tant de foiblesse a-t-on tant de courroux ! Cruels , il n'a rien fait , n'a rien pu contre vous ! Veille sur lui , grand Dieu , protecteur de sa cause , Dieu puissant ! c'est sur lui que notre espoir repose. Accueille ses soupirs, de toi seul entendus; Qu'ils montent vers ce ciel , hélas ! qu'il ne voit plus. Tu connois ses dangers , et tu vois sa foiblesse. Ses parents ne sont plus , son peuple le délaisse : Que peuvent pour ses jours ses timides amis ?
Les assassins du père euvironneul le fils ; Sa ruine est jurée. A peine leur furie Lui laisse arriver l'aii' , aliment de la vie. Son courage naissant et ses jeunes vertus Par le vent du malheur languissent abattus. Leurs horribles conseils et leur doctrine infâme , En attendant son corps, empoisonnent son ame •''. Déjà même, déjà de sa triste prison La longue solitude a troublé sa raison. Quoi ! n'étoit-il donc plus d'espoir pour sa jeuuesio .' De l'amour maternel l'ingénieuse adresse. Le zèle, le devoir, pour défendre ses jours, Etoient-ils sans courage ? éloienl-ils sans secours ? Abner sauva Joas; sous l'œil même d'Ulysse, Un faux Asiyanax fut conduit au supplice. Mais quoi, pour remplacer cet enfant plein d'attraits. Quel visage enchanteur eût imité ses traits ? L'œil le moins soupçonneux eût percé le mystère; Et la beauté du fils auroit trahi la mère. Aujourd'hui plus d'amis, de sujets, de vengeur; Chaque jour dans son sein verse un poison rongeur. Quelles mains ont liàté son atteinte funeste ? Le monde apprit sa fin , la tombe sait le reste. Ah ! malheureux enfant , ah ! prince infortiuié ! Sous quelque chaume obscur pourquoi n' es-tu pas né i Pleurez, Français, pleurez tant de maux et de charme* Il eût tari vos pleurs, ayant versé des larmes; Victime d'un long trouble, il eût aimé la paix. Mais je respire enfin : le règne des forfaits Sans doute est achevé. De ce sang que j'adore, Moins à craindre pour eux, un enfant reste encore. Elle a, sans rien prétendre au trône de nos rois. Les grâces de son frère, et n'en a pas les droits.- Bénissons ses malheurs : son sexe est sa défense. Peut-être ils feront grâce à sa foible innocence. Déjà brille autour d'elle un plus pur horizon. Mais que de pleurs encor vont baigner sa prison ! Oîi ses parents sont-ils ? qu'est devenu son frère ? Essuiera-t-elle encor les larmes de sa mère .-' Son père est-il vivant ? Conserve-t-il sa sœur .* Douter de leur destin est sa seule douceur ; Aucun de ces doux noms n'arrive à son oreille , Rien n'apaise sa crainte, hélas ! et tout l'éveille. Mais quel jour pur se glisse à travers ses barreaux ? Le ciel veut-il s'absoudre, en terminant ses maux ? Oui, l'heure est arrivée : un Dieu finit ses peines; El de ses belles mains je vois tomber ses chaînes. Fuis ! G fille des l'ois ! fuis ces scènes d'horreur. Vole aux champs maternels. Hélas ! notre terreur Ne peut t'offrir encor, sur ton morne passage. Qu'une pitié captive et qu'un muet hommage. Mais à peine échappée à ce séjour d'effroi, Les cœurs en libei'té vont s'envoler vers toi. Tous plaindront du malheur l'image attendrissante. Ces traits décolorés, cette langueur touchante. Et dans ces yeux, long-temps noyés dans les douleurs. Chercheront, en pleurant, la trace de tes pleurs. Et vous, qui, terminant sa triste incertitude, Devez de tous les coups lui porter le plus rude,
MALHEUR ET PITIE
Ah ! ménagez son ame, el de tout son malheur N'allez pas tout d'un coup accabler sa douleur. Qu'elle implore le ciel, qu'elle invoque, en ses peines, l'our des maux plus qu'humains, des forces plus qu'humai- Qu'on la mène au'c aulels, qu'on lui montre à-la-fois [ucs 1 Sou père à l'échafaud , et son Dieu sur la croix. Ce Dieu servit d'exemple au courage du père ; Tous deux dans ses malheurs ont soutenu la mère : Qu'elle soit digne d'eux, en acceptant ses maux. Cependant de son deuil égayez les tableaux; Que les fleurs, les gazons, de ces tristes demeures Lui fassent oublier les languissantes heures. Déjà les noirs chagrins semblent s'évanouir, Ses traits se lanimer, son front s'épanouir. Ainsi l'état douteux du crépuscule sombre Semble insensiblement se dégager de l'ombre, Et mêle, en colorant la vapeur qui s'enfuit, Les prémices du jour aux restes de la nuit.
Cependant, au milieu de tant de barbarie, Lorsque, parmi les maux de ma triste patrie, La timide Pitié n'osoit lever la voix.
Des rayons de vertus ont brillé quelquefois. Ou a vu des enfants s'immoler pour leurs pères. Des frères disputer le trépas à leurs frères '7. Que dis-je ? Quand Septembre, aux Français si fatal, Du massacre par-tout donnoit l'affreux signal, On a vu les bourreaux, fatigués de carnage. Aux cris de la Pitié laisser fléchir leur rage, Rendre à sa fille en pleyrs un père malheureux; Et, tout couverts de sang , s'atlendrir avec eux »8. Eh ! dans ces jours d'effroi, de ce sexe timide Qiu n'a point admiré le courage intrépide ? Viens, ô viens terminer cet horrible tableau, Toi, qui donnas au monde un spectacle nouveau, O toi, du genre humain la moitié la plus chère ! Une seule dément ton noble caractère '9 : Le reste est héroïque, et passe sans effort Des plaisirs aux douleurs, des douleurs à la mort. Pas un lâche soupir, pas une indigne larme; Leur courage leur prête encore un nouveau charme. Superbe et triomphante à ses derniers moments, Chacune se choisit ses plus beaux vêtements ; Comme aux pompes d'hymen , au supplice s'apprête , Et de son jour de mort se fait nu jour de fêle. Notre sexe est jaloux de ces traits généreux ; Près d'elles du trépas l'aspect est moins affreux. La beauté , sur la mort exerçant son empire , L'adoucit d'un regard , l'embellit d'un sourire : On diroit (pie le ciel met dans ses foiblcs mains La gloire de la France et riionneur des humains. Telles, dans la nuit sombre, éclatanls météores, Du pôle nébuleux les brillantes aurores , Consolent du soleil, et remplacent le jour. Quel prodige de foi , de constance et d'amour ! Tarente, que te veut cet assassin farouche? A traliir ton amie il veut forcer ta bouche ^° ; En vain s'offre à les yeux le sanglant échafaud; Ta reine dans les fers te parle encor plus haut. Chaque âge, chaque peuple ont eu Içur hérome;
Thèbe eut une Antigène, et Rome une Éponine; Mais chaque jour nous rend ces modèles fameux. Ptome , ne vante plus tes triomphes pompeux : Ce sexe efface tout , et ton char sanguinaire A vu moins de héros (jue«son char funéraire. Il a ses Thraséas , ses Gâtons , ses Brutus.
Ah ! que la Grèce antique, école des vertus. Ait des filles de Sparte admiré le courage; Mais vous , charme d'un peuple élégant et volage , Qui, dès vos premiers ans, entendîtes toujours Le son de la louange et le luth des amours ; Sans le faste imposant de l'âpreté stoïque. Où donc aviez-vous pris cette force héroïque .-* O vierges de Verdun, jeunes et tendres fleurs. Qui ne sait votre sort , qui n'a plaint vos malheurs ' i ! Hélas ! lorsque l'hymen préparoit sa couronne. Comme l'herbe des champs , le trépas vous moissonne; Même heure, même lieu vous virent immoler. Ah ! des yeux maternels quels pleurs durent couler ! Mais vos noms , sans vengeur , ne seront pas sans gloire; Non : si ces vers touchants vivent dans la mémoire , Ils diront vos vertus. C'est peu : je veux un jour Qu'iui marbre solennel atteste notre amour. Je n'en parerai point ce funeste Elysée, Qui de torrents de sang vit la terre arrosée. Loin les jardins de Flore, et l'impur Tivoli ^^, Par ses bals scandaleux trop long-temps avili, Oîi d'infâmes beautés, dans leur profane danse. Aux mânes de son maître insultent en cadence ! Mais, s'il est quelque lieu, quelques vallons déserts, Épargnés des tyrans , ignorés des pervers , Là , je veux qu'on célèbre une fête touchante, Aimable comme vous, comme vous innocente. De là j'écarterai les images de deuil; Là, ce sexe charmant, dont vous êtes l'orgueil. Dans la jeune saison, reviendra, chaque année. Consoler par ses chants votre ombre infortunée. « Salut, objets touchants ! diront-elles en chœur, Salut, de notre sexe irréparable honneur ! Le temps, qui rajeunit el vieillit la nature. Ramène les zéphyrs , les fleurs et la verdure ; Mais les ans dans leur cours ne ramèneront pas Une vertu si rare unie à tant d'appas. Espoir de vos parents, ornement de votre âge, Vous eûtes la beauté, vous eûtes le courage; Vous vîtes sans effroi le sanglant tribunal ; Vos fronts n'ont point pâli sous le couteau fatal: Adieu, touchants objets, adieu! Puissent vos ombres Revenir quelquefois dans ces asiles sombres 1 Pour vous le rossignol prendra ses plus doux sons ; Zéphyr suivra vos pas, écho dira vos noms. Adieu 1 Quand le printemps reprendra ses guirlandes , Nous reviendrons encor vous porter nos offrandes ; Aujourd'hui recevez ces dons consolateurs , Ces hymnes, nos regrets, nos larmes el nos fleurs ! »
CHANT IV
CHANT IV
A combien de fléaux le ciel livra le monde ! Ici des champs entiers sont submergés sous l'onde ; Ailleurs le volcan tonne, et ses horribles lianes Dévorent les palais et les temples brûlants; Tantôt les ouragans, plus prompts que le tonnerre, D'un immense débris couvrent au loin la terre : Mais du monde tremblant ces horribles lléaux Des révolutions n'égalent pas les maux.
Au lieu de cette douce et puissante habitude, Qui de nos passions endort l'inquiétude ; Au lieu de ce respect , conseiller du devoir , Dont l'heureuse magie entoure le pouvoir; D'un sénat oppresseur les lois usurpatrices Gouvernent parla peur, régnent par les supplices. Quelques abus font place à des malheurs plus grands. Et des débris d'un roi naissent mille tyrans. La France, que le monde avec effroi contemple, En offre, dans ses chefs, l'épouvantable exemple. De notre liberté despotiques amis.
Où sont-ils, ces beaux jours qu'ils nous avoienl promis ? La misère est pour nous , et pour eux l'opulence ; Sur la chute du troue élevant leur puissance, D"uu front jadis rampant, ils affrontent les cieux. Un moins hideux spectacle affligeroit les yeux , Si, changés lout-à-coup en d'informes ruines. Les bois baissoient leur tète, et levoient leurs racines.
Hélas! depuis ce jour si fécond en forfaits, Où le crime vainqueur vint s'asseoir sous le dais, Où le bonnet sanglant remplaça la couronne, De quels maux inouïs l'essaim nous environne ! Par ce premier malheur que de maux enfantés ! L'œil eu pleurs, le sein nu, les bras ensanglantés, La France, qu'envioient les nations voisines, Des ruines du monde accroissant ses ruines. De son corps gigantesque étale en vain l'orgueil, Assemblage hideux de victoire et de deuil. Ses biens de tous les maux renferment la semence; Son calme est la fatigue , et non l'obéissance. Mais , hélas ! des malheurs où l'état est plongé , Le plus affreux n'est pas l'empire ravagé: Ses enfants dispersés aux quatre coins du monde, De toutes ses douleurs, voilà la plus profonde. Douldement affligée, elle pleure en son cœur L'injustice des uns, des autres le malheur. Qu'il est dur de quitter, de perdre sa patrie! Absents , elle est présente à notre ame attendrie : Alors on se souvient de tout ce qu'on aima, Des sites enchanteurs dont l'aspect nous charma. Des jeux de notre enfance, et même de ses peines.
Voyez le triste Hébreu, sur des rives lointaines, Lorsque emmené captif chez un peuple inhumain, A l'aspect de l'Euphrate, il pleure le Jourdain. Ses temples, ses festins, les beaux jours de sa gloire, Reviennent luur-à-tour à sa triste mémoire ;
Et les maux de l'exil et de l'oppression
Croissent an souvenir de sa chère Sion.
Souvent en l'insultant, ses vainqueurs tyranniques
Lui crioient: << Chantez-nous quelqu'un de ces cantiques
Que vous chantiez aux jours de vos solennités. \
— Ah ! que demandez-vous à nos cœurs attristés .'
Comment chanterions-nous aux rives étrangères .►•
Répondoient-ils en pleurs. O berceau de nos pères !
Kolre chère Sion ! si tu n'es pas toujours
El nos premiers regrets, et nos derniers amours.
Que nous restions sans voix; que nos langues séchées
A nos palais brûlants demeurent attachées !
Sion, unique objet de joie et de douleurs.
Jusqu'au dernier soupir, Sion, chère à nos cœurs !
Quoi ! ne verrons-nous plus les lombes paternelles,
Tes temples , tes banquets , tes fêtes solennelles ?
Ne pourrons-nous un jour, unis dans le saint lieu.
Du retour de tes fils remercier ton Dieu ? »
Ainsi pleuroit l'Hébreu ; mais du moins par ses frères Il n'étoit point banni du séjour de ses pères. Ah ! combien du Français le sort est plus cruel ! Chassé par des Français loin du sol paternel , Il fuit sous d'autres cieux ; et, pour comble de peine. De sa patrie ingrate il emporte la haine. O ciel ! à ce départ , que de pleurs, de regrets ! Chacun quitte ses biens, ses travaux, ses projets. L'un, cent fois s'éloignant et revenant encore. Pleure , en fuyant , ses blés qui commençoient d'éclore; L'autre, de ses jardins les bosquets enchantés; L'autre, ses jeunes ceps nouvellement plantés. Avant d'avoir pressé dans la cuve fumante, De ses premiers raisins la vendange écumaiite. A ses livres choisis l'autre fait ses adieux ; L'autre baigne de pleurs son réduit studieux; Et, loin du lieu chéri, confident de ses veilles, De sa muse exilée emporte les merveilles. Bientôt d'affreux encans dispersent au hasard Les chefs-d'œuvre du goût, les prodiges de l'art. Souvent pour un vil prix, pour im plus vil usage, Aux mains de l'ignorance ils tombent en partage: Un Raphaël échoit au magister du lieu; Racine d'un manant alimente le feu; En piles sont veudus les Buffons, les "Voltaires , Leurs tomes isolés redemandent leurs frères; Et, vengeant une fois Pelletier consolé. En cornets, à son tour. Despréaux est roulé '. Le dieu du mal sourit à ces honteux ravages.
Mais que sont de nos arts ces hideux brigandages Près du viol affreux de la propriété ! O toi, premier appui de la société.
Qui, seul des immortels restant au (^apitoie, Après le roi des dieux, fus sa première idole, Dieu Terme ! que dis-tu de ces barbares lois ^ , Qui, du premier contrat violant tous les droits, Et des usurpateurs consacrant l'injustice. Du pacte social renversent l'édifice ?
Vous, allez maintenant, complaisants possesseurs, D'avance enrichissez vos heureux successeurs; Appelez les brebis des nations lointaines;
MALHEUR ET PITIÉ
Épurez par le choix les races indigènes :
Voilà pour quelles mains vous soignez vos troupeaux ,
Vous fécondez vos champs , \ ous plantez vos coteaux !
Ah ! contre leur injuste et triste jouissance
Je n'irai point des lois invoquer la puissance.
Viens! ô tendre Pilié, viens ! pour toucher les cœurs,
J'ai hesoin de ta voix, j'ai hesoin de tes pleurs.
Disons-leur: n Vous hlessez les lois de la nature.
Pouvez-vous être heureux quand l'équité murmure ?
Maudits soient ces mortels, qui se l'ont avec art
Du malheur une proie, et des lois un poignard!
Barbares, remplissez vos celliers et vus granges:
Vos guérets usurpés , vos coupables vendanges ,
Déposent contre vous. » Mais j'entends des flatteurs
Démentir lâchement mes vers accusateurs.
« Tout est changé, dit-on; et le pouvoir répare
La longue iniquité d'un régime barbare. »
Sans doute le Français, malheureux, dépouillé,
Peut rentrer sur un sol de carnage souillé ^;
Peut errer sous les murs habités par ses pères ,
Voir ses blés moissonnés par des mains étrangères ;
Et, par ses souvenirs déchiré de plus près,
Joindre à tant d'autres maux le tourment des regrets.
Ah ! quel exil affreux égale ce supplice !
La justice imparfaite est eucor l'injustice.
Oh ! si je vous contois tous les fléaux divers
Dont ce vil brigandage a rempli l'univers,
Ma voix dans votre cœur porteroit l'épouvante.
Je vous dirois: « Ces biens, qu'une loi révoltante
Arracha par la force à leurs vrais possesseurs.
Ont inondé la France et de sang et de pleurs ,
Ont séduit l'avarice, ont acheté les crimes;
Sur les deux continents entassé les victimes,
Soudoyé les bourreaux, engraissé les tyrans,
Soulevé les sujets , divisé les parents.
Desséché le commerce, étouffé l'industrie.
Et, par ses propres mahis, égorgé la patrie. »
Ces tableaux font horreur.. .El nous qui , sans remords, Recevez des bourreaux la dépouille des morts, Avez-vous oublié cette touchante histoire Dont Virgile, eu beaux vers, retraça la mémoire.'' Au fds du vieux Priam un monstre, affamé d'or, Avoit, avec la vie, arraché sou trésor; Cent traits l'avoieut percé. La forêt meurtrière Bientôt de verts rameaux ombragea sa poussière. Par le prince troyen sur la tombe penché , Un de ces arbrisseaux à peine est arraché , L'arbuste tout sanglant aussitôt l'épouvante : Sa main veut redoubler ; une voix gémissante Lui crie : >< Epargne-moi, jeune et noble Troyen; Ma patrie est la tienne, et ce sang es! le mien. Pourquoi d'un atlenlal souiller des mains si pures ? Viens-tu troubler ma cendre, et rouvrir mes blessures .►" Arrête!.,. » A ces accents, à ces cris douloureux Un saint effroi saisit le héros généreux : Il fuit; et loin de lui sa main épouvantée Rejette avec horreur la tige ensanglantée. Et vous, de la Pilié repoussant les leçons. Vous poursuivez en jiaix vos IjarJjare^ moissons ;
Et , parmi les cercueils , vos iniques enchères Se disputent des champs teints du sang de vos frères 1 Ah! cruels, osez-vous, engraissés de trépas. Moissonner sur la tombe .►■ Et ne craignez-vous pas Que vos gerbes, vos fleurs, de meurtres dégouttantes. Ne distillent du sang entre vos mains tremblantes .^ Le cri de la nature est du moins écouté : Dans les temps du malheur, la tendre parenté Des secours muluels doit resserrer les chaines. Mettre en commun ses biens, ses larmes et ses peines. Mais non : à rintérèl tout est sacrifié, Tout lien est rompu , tout devoir oublié. Aux besoins de l'exil le fils livre sa mère ; Le frère s'enrichit des dépouilles du frère. O honte ! le lion protège son enfant , Son amour le nourrit , sa fureur le défend ; Le tigre affreux lui-même écoule la nature, A sa famille horrible il porte sa pâture : Et , barbare héritier de ses enfants bannis , Le père sans horreur boit le sang de ses fils ! Lâches diffamateurs de la nature humaine , De voire dureté vous porterez la peine : Je flétrirai vos noms , hommes vils ; et mes vers Iront de votre crime effrayer l'univers : Ma muse réunit, en fille de mémoire, La coupe du mépris et celle de la gloire ; L'opprobre vous attend : oui, son juste courroux. Barbares, à grands flols la répandra sur vous ; Et le remords rongeur, la honte vengeresse, Au milieu de votre or vous poursuivront sans cesse. Allez donc, délaissez vos amis, vos parents: Moi, je cours, je m'al'ache à leurs destins errants. Ah ! des champs paternels quand le sort les exile Muse , à ces malheureux nous devons un asile : Viens donc à la Pilié prèler encor ta voix ; Attendris les sujets, intéresse les rois. Que de les accueillir chacun brigue la gloire ; Raconte de leurs maux l'attendrissante histoire; Dis combien du malheur les titres sont sacres ; Qu'ils trouvent sous leurs pas tous les cœurs préparés. Eh ! c'est à vous d'abord, à vous que je^m'adresse, Français, jadis en proie à la même détresse. Quand des dogmes rivaux le choc religieux Vous bannit par milliers du sol de nos a'ieux. O France, des partis déplorable théâtre ! Que maudit soit le jour, où ta haine marâtre. En foule , de ton sein , rejeta tes enfants ! De ton affreux succès nos voisins triomphants Reçurent nos guerriers, nos arts, notre industrie, Et cette plaie horrible est à peine guérie , Que le parti vaincu , de son pouvoir surpris , Du vainqueur en cent lieux disperse les débris : Tant, dans l'ame ulcérée étoulïant l'indulgence, La vengeance toujours enfante la vengeance ! Quoi donc ! trop peu de maux affligent-ils nos jours ? La vie est si pénible , et ses plaisirs si courts ! Tout tremble, tout gémit dans ce lieu lamentable; Hélas ! et sur les bords du gouffre inévitable Suspendus un instant , les mortels furieux
CHANT IV
dl
Se poussent dans l'abîme , ou s'égorgent entre eux. Insensés ! laissez là vos luttes désastreuses ; Des ligues tour-à-lour victimes malheureuses, L'un à l'autre aujourd'hui pardonnez vos malheurs, Cl que vos souvenirs soient noyés dans vos pleurs.
Mais c'est vous, rois du monde, oui, c'est vous cpi'inté- Le sort de ces proscrits. Cette brave noblesse , [ resse Ces prêtres, ces prélats dispersés en tout lieu, Souffrent, vous le savez, pour leur roi, pour leur Dieu. Vous leur devez un port au milieu de l'orage; Et pour eux et pour vous honorez leur courage ; Celui dont le respect vous adresse sa voix, Aux jours de son bonheur, accueilli par les rois, Oublié dans ses maux , vous demeura fidèle ; Mais tous, n'en douiez point, n'ont pas le même zèle. Non , non : le temps n'est plus où la soumission , D'un amour idolâtre heureuse illusion, F.nvironnoil le Irène : une raison hardie , De ce vieil univers nouvelle maladie, Talcule ses devoirs, et discute vos droits ; Sous la pourpre avilie interroge les rois; Désenchante l'esprit , et paralyse l'amc ; Du feu chevaleresque éteint la noble flamme ; De I état social désordonné les rangs ; Des grands et des petits, des amis, des parents, Des rois et des sujets, brise l'antique ehaiuc. Gardez-vous donc d'offrir la scandaleuse scène De ces cœurs généreux punis d'aimer leurs rois 4. L'avenir, du présent se venge quelquefois. Un faux amour de paix enfante les orages , Lt la faute d'un jour pèse sur tous les âges. Redoutez du moment le conseil mensonger : CTn excès de prudence est souvent un danger. Des affronts faits aux siens , qu'il combat el qu'il aime , Le Français, croyez-moi, s'indigneroit lui-même. Pour n'être point trahis , ne soyez point ingrats. Et loi , tendre Pitié , parcours tous les étals ; Ta, parle; et, s'il en est que la terreur arrête, Dis-leur : « N'espérez pas conjurer la lempêle ; Du monstre à votre tour vous sentirez les coups, El leurs maux dédaignés retomberont sur vous. » Laissez donc de l'effioi la molle complaisance : Par votre courageuse et noble bienfaisance , Obtenez des bons cœurs un généreux retour. Et semez les bienfaits , pour recueillir l'amour.
Que d'autres , des guerriers éternisent la gloire, Allellenl la terreur au char de la victoire : Bien plus heureux celui qui chante l'amitié, La vertu généreuse, et sur-tout la Pitié!
O Virgile ! ô mon maître , ô délices du monde ! Je reviens donc à toi. Dans ta muse féconde, D'autres admireront le langage des dieux , Ta force, la douceur, ton vers mélodieux; Mais ce qui te rend cher aux âmes bienfaisantes , Ah! c'est de la Pitié tes peintures touchâmes. Eh ! regardez Didon , lorsqu'aux bords libyens Un orage a poussé le héros des Troyens : Pour la mieux préparer à plaindre sa misère, Sous des Uaits empruntés, l'Amour, son jeune fi-ère,
Le plus beau des enfants, le plus puissant des dieux ,
A celte reine cncor n'a pas lancé ses feux ;
Elle n'a pas encor, dans sa veille amoureuse,
Écouté du héros l'histoire douloureuse;
Mais déjà le malheur est sacré dans sa cour.
Et la Pitié chez elle a devancé l'Amour.
« Venez, nobles bannis, leur dit-elle avec joie;
Carthage hospitalière est l'asile de Troie.
Le destin vous poursuit , c'est assez pour mon cœur ;
Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur. »
Pour ces mêmes bannis , jouets d'un sort funeste, Qui ne connoît l'accueil du généreux Acesle.^ Bon roi , tendre parent , il n'a pas oublié Que les chaînes du sang avec eux l'ont lié. A peine il les a vus du haut de la colline, Vers eux à pas pressés le vieillard s'achemine; Ses trésors, son palais, ses ports leur sont ouverts, Il gémit sur leurs maux, console leurs revers. Encourage leurs jeux , solennise leurs fêtes. Sont-ils prêts à braver de nouvelles tempêtes ? Du nectar de Sicile il emplit leurs vaisseaux , El ses regards long-temps les suivent sur les eaux. Récits charmants, pourquoi n'êtes-vous que des fiiiilcs! Mais Virgile exprimoit des plaisirs véritables : Ah ! sans doute il sentoit ce qu'il chanloit si bien. Et dans le cœur d'Aceste, il nous peignoit le sien.
Et même entre eunemis,que son vers plein de charme Peint bien cette Pitié dont la voix les désarme ! Qui ne sait d'Ilion les terribles combats, Quand Achille aux Troyens envoyoit le trépas , Les pousscit dans leurs camps , ou contre leurs murailles, Écrasoit leurs débris échappés aux batailles .'' On combattit dix ans; mais contre la Pitié Que peut des nations la longue inimitié.' Avec peine échappé des coups de Polyphème, Le Grec Achémcnide, en sa misère extrême. Arraché par la faim du fond de son rocher. Voit le chef des Troyens , et tremble d'approcher. Quelques tristes lambeaux qu'attachent des épines, Composent ses babils ; des glands et des racines Alimentent ses jours; sur ses pieds chancelants. Maigre et pâle fantôme, il se traîne à pas lents; Tout-à-conp il s'écrie : ■< Abrégez mon supplice, O Troyens! vous voyez un compagnon d'Ulysse. Percez-moi de vos traits, plongez-moi dans les (lots : Vous me devez la mort. » Le Troyen, à ces mots. S'émeut , verse des pleurs , le recueille avec joie ; Et la mer voit un Grec sur les vaisseaux de Troie ^ ; Tant la Pitié touchante a de droits sur nos cœurs ! Vous donc, de mon pays généreux bienfaiteurs. Acceptez mon encens ! Qu'à travers cette scène De partis turbulents, de discorde et de haine. Avec un son plus tendre , et des accents plus doux , Nos vœux reconnoissants arrivent jusqu'à vous !
Pontife des Liégeois, accepte mon hommage^; Le plus près du volcan , tu défias l'orage : Tes états sont bornés, et tes dons infinis. La Haie , Anspach , Neuwied , sont peuplés de bannis. Salut, murs de Constance ! et toi , daigne m'entendre,
MALHEUR ET PITIE
Waldeck , homme éclairé, prince aimable , ami leiidre !
Je ne te vis jamais : par l'eslime diclé,
Mon vers par tes faveurs n'est point dccrédilé;
Tu ne commandes point à de vastes provinces ;
Mais mon cœur t'a choisi dans la foule des princes.
Lorsque vint,'t nations dévoroient nos débris ,
Dans un encan barbare achetés à bas prix ,
Leurs remparis se fermoient à la France exilée;
L'humanité te vit , et sourit consolée.
D'autres ont des jardins, des palais somptueux;
Le monde entier vient voir leurs parcs voluptueux;
Mais des pas d'un Français l'on n'y voit pas l'empreinte :
On craindroit que ses maux n'en souillassent l'enceinte.
Ah ! CCS jardins pompeux et ces vastes palais
Valeut-ils un des pleurs taris par tes bienfaits ?
Tombez devant ce luxe, altières colonnades;
Croulez , fiers chapiteaux, orgueilleuses arcades;
Et que le sol inférât d'un ingrat possesseur
Soit sec connue ses yeux , et dur comme son cœur !
Mais vous, soyez bénis, vous, peuples magnanimes. Qui de nos oppresseurs réparâtes les crimes ! Toi, sur-tout, brave Anglais, libre ami de tes rois , Qui, mettant ton bonheur sous la garde des lois. Des partis dans ton sein vois expirer la rage, Ainsi que sur tes bords vient se briser l'orage! Ce ne sont plus ici ces asiles cruels. Où des brigands, cachés à l'ombre des autels, Oîi l'assassin, souillé du sang de sa victime, Demandoicnl aux lieux saints Timpimité du crime. Contre le vil brigand et l'infâme assassin , Albion au malheur ouvre aujourd'hui son sein. Là, viennent respirer de leur longue souffrance, Ces dignes magistrats, oracles de la France; Là , des guerriers fameux embrassent leurs rivaux ; Là, ces ministres saints, échappés aux bourreaux, Protégés par la loi, gardent leur culte antique : Sion dans son exil chante le saint cantique; Et l'une et l'autre église abjurent leurs combats, Et la fille à sa mère ouvre, en pleurant, les bras. Pour corriger encor la fortune ennemie.
Du vénérable Oxford l'antique académie Multiplia pour vous ce volume divin 7 ' -
Que l'homme infortuné ne lit jamais en vain, Qui, du double évangile ancien dépositaire. Nous transmit de la foi le culte hérédilaire; Vous montre un avenir; fait, des palais du ciel. Dans vos humbles réduits descendre l'Éternel; Console votre exil , charme votre souffrance , Nourrit la foi, l'amour, la céleste espérance. Présent plus précieux, et plus cher mille fois, Que les trésors du monde et les bienfaits des rois. Plus de rivalité, de haine, ni d'envie : Au banquet fraternel Albion nous convie; Son sein s'ouvre pour tous, et ne distingue plus Les fils qu'elle adopta, de ceux qu'elle a conçus. Telle , une terre heureuse à tous les plants du monde Se montre hospitalière; et sa sève féconde Nourrit des mêmes sucs l'arbre (jn'elle enfanta, Et le germe étranger que l'orage y porta.
Poursuis, fière Albion, fais bénir la puissance : Tous les honneurs unis forment ta gloire immense: Le monde tributaire entretient ton trésor; Le Nord nourrit tes mâts, l'onde mûrit ton or; La France, avec ses vins, te verse l'alégresse; Tes lois sont la raison, tes mœurs sont la sagesse, Tes femmes la beauté, leurs discours la candeur. Leur maintien la décence, et leur teint la pudeur; Tu joins les fruits des arts aux dons de la fortune, Le tonnerre de Mars au trident de Neptune. Tantôt, foulant aux pieds l'athée audacieux. C'est Minerve s'armant pour la cause des dieux; Tantôt , fille des mers , belle , fraîche et fécoude , C'est Vénus s'élevant de l'empire de l'onde. Jouis, fière Albion; mais, dans la noble ardeur. Mets un frein à la force, un terme à ta grandeur. Carthage, attaquant Rome, expia cet outrage; Rome hâta sa chute, en renversant Carthage. Les Indes, les deux mers , tout a subi la loi : Il ne te reste plus qu'à triompher de toi.
Parmi les bienfaiteurs de ma triste patrie, Pourrois-je l'oublier, terre que j'ai chérie, O malheureuse Suisse ! Eh ! comment oublier Tes cascades, tes rocs, ton sol hospilalier .»• Non , non : je l'ai promis à l'aimable Glairesse * ; Beau lieu , qui nonrrissois ma poétique ivresse ! J'ai juré sur tes monts, et je tiens mon serment, De payer mon hommage à ton site charmant. Amoureux des torrents, des bois, des précipices, Dans quel ravissement je goûtois leurs délices ! De lem-s âpres hauteurs lentement descendu , Que j'aimois ce beau lac à mes pieds étendu , Ces bosquets de Saint-Pierre, île délicieuse , Qu'embellit de Rousseau la prose harmonieuse 9 !
O bords infortunés ! en vain nos oppresseurs Nous ont de votre asile envié les douceurs; Et, menaçant de loin vos frêles républiques. Ont lancé contre nous leurs arrêts tyranniques : Chacun de vos rochers cachoit un malheureux.
Mais hélas! pour la France ils n'avoieni que leurs vœux; Des femmes, des enfants, des vieillards et des prêtres. Que pouvoient-ils de plus , que prier pour leurs maîtres ?
Choisis , Muse , choisis tes plus nobles accents : Les héros de Coudé te demandent des chants 'O; Laisse de la Pitié le luth mélancolique ; Dis leur exil armé , leur malheur héroïque. Ce ne sont plus ici ces belliqueux essaims. Dont les croisés en foide inondoient les lieux saints. Si leur nombre est moins grand, leur cause est aussi belle; De leur Dieu , de leurs rois ils vengent la querelle. Sparte , ne parle plus de les trois cents guerriers : Un seul de leurs combats égale tes lauriers. Là , la France exilée en armes vient se rendre; Là , pour mieux s'élever, tous sont fiers de descendre. Tous dans un grade obscur n'en ont que plus d'éclat; Tout soldat vaut un chef, plus d'un chef est soldat. Les d'Hector, les d'Aymar, portent avec com-age Le poids du havre-sac et le fardeau de l'âge. Leur zèle a pour la lente oublié leiu'S vaisseaux ;
CHANT IV
Ils servent sur la lerre, ils régnoient sur les eaux;
Là, vil le feu sacré, l'amour de la pairie,
Et de ranti([ue honneur la noble idolâtrie.
La France est dans leurs camps. Ainsi, delà les mers.
Loin de ce Capiiole où se foi'geoient leurs fers,
Uti(|ue rassem])loit, sous les lois d'un seul homme,
La fleur de la pairie et le pur sang de Rome.
Angoulèmc, Berri, soutiennent leur grand nom.
Qu'on ne me vante plus ce triple Géryon ,
Dont (rois âmes mouvoient la masse épouvantable.
J'aime à voir, surpassant les récils de la fable ,
Un même espoir mouvoir trois héros à-la- fois:
Coudé, Bourbon, Enghien, se font d'autres Rocrois ;
Et , prodigues d'un sang chéri de la victoire,
Trois générations vont ensemble à la gloire.
Tel l'arbre aux pommes d'or, de la même liqueur.
Forme le fruit naissant , le fruii mûr et la fleur, [charmes !
Eh ! quels transports nouveaux , quels moments pleins de
Quand parut voire roi, votre compagnon d'armes ",
Quand, fort de votre amour, paré de son malheur,
D'un regard, d'un sourire, il payoit la valeur;
Distribuoit ces mots oii la bonté respire,
Que le cœur seul entend , que le cœur seul inspire !
Tout voire sang s'émut; et ce sang glorieux
Sollicitoit l'honneur de couler sous ses yeux.
llélas ! le sort jaloux peut vous être infldéle ;
Mais il reste une palme et plus rare et plus belle.
Si Mars dans les combats trahit voire valeur.
Eh bien! par la verlu subjuguez le malheur;
El, de tant de revers quand le poids vous opprime,
Français, privés de tout, gardez du moins leslime.
Si tous ne sont pas nés pour combattre en héros.
Tous peuvent par leurs mremrs consaci'er leur repos.
Supportez vos défauts, entr'aidcz vos misères;
N'allez pas étaler, aux terres étrangères,
De l'animosité les scandaleux éclats :
On né plaint pas long-temps ceux qu'on n'eslime pas.
Hélas ! plus d'un Français, dansées temps d'infortune,
Sourd aux plaintifs accents de la mère commune,
Se monira des Français l'implacable ennemi.
Tel ne fut pas ton cœur, toi, courageux ami '* De ceux que poursuivoil la fortune inhumaine ! Toi, que chérit Bellone , ainsi que Melpomène, Qui , parant la verlu par d'aimables dehors , Joins la beauté de l'ame à la beauté du corps. Qu'on ne me vante plus le chantre de la Thrace , Des tigres , des lions apprivoisant l'audace. Ton art , qui dans la Grèce auroit eu des autels, O Marin! sut dompter des monstres plus cruels, Le désespoir affreux , la hideuse indigence. Que de fois, au plaisir mêlant la bienfaisance. Stérile pour loi seul , ton talent généreux Mit son noble salaire aux mains des malheureux. Ainsi, par le concours de brillantes merveilles, Charmant le cœur, l'esprit, les yeux et les oreilles, On te vit, lour-à-tour, vouer à nos malheiu's, Ta lyre et ton épée, et ton sang et tes pleurs. Le concert de venu, de grâce et de génie, Ah ! voilà la plus belle et plus douce harmonie :
Tel , beau, jeune et vainqueur, le dieu de l'Hélicon Chantoit, touchoit sa lyre, et combattoit Pyihon.
Mais sur-tout des bienfaits usez avec noblesse : L'honneur est une fleur que peu de chose blesse. Gardez-vous d'ajouter à tant d'autres fléaux Le malheur bien plus grand de mériter vos maux. Armez d'un juste orgueil votre illustre infortune .• La Pitié se retire alors qu'on l'importune. Faites plus : s'il se peut , ne devez rien qu'à vous; Luttez contre le sort; que d'un regard jaloux , Même au sein du malheur, le luxe vous contemple : Déjà plus d'un banni vous en donne l'exemple. Combien l'Europe a vu d'illuslrcs ouvriers S'exercer avec gloire aux plus humbles métiers ! La beauté, que jadis occupoit sa parure, Pour d'autres que pour soi dessine une coiffure : L'une brode des fleurs , l'autre tresse un chapeau ; L'une tient la navette , et l'autre le pinceau. Le marquis sémillant au comptoir est tranquille; Plus d'un jeune guerrier tient le rabot d'Emile ; Le modeste atelier, au sortir du saint lieu, Reçoit avec respect le ministre de Dieu. Que dis-je! ce poème, où je peins vos misères. Doit le jour à des mains noblement mercenaires ; De son vêtement d'or un Caumont l'embellit '3, Et de son luxe heureux mon art s'enorgueillit.
Tairai-je ces mortels (|ui , las d'un long orage. Et de leur désespoir empruntant leur courage , Bien loin de cette Europe en proie aux factions, Loin des débris sanglants de tant de nations , Dans un autre univers poriant leur industrie, Ont par un long adieu salué leur pairie .'' Ah! (juaud ces malheureux , doublement exilés, Vont chercher un asile en des bords reculés. Sur eux, tendre Pitié, lu veilleras sans doute : Pourvois à leurs besoins et dirige leur route; Sauve-les des écueils, des flots capricieux; Et si des bords lointains présentent à leurs yeux Quelque heureux coin de terre, où des bois , une source, Offrent un doux hospice, arrête là leur course. Là , profitant du ciel, du site et des hasards. Qu'instruit par les besoins , l'homme invente les arts ; Que puissent autour d'eux, dans un beau paysage, Les coteaux, les vallons, et les eaux et l'ombrage, Par quelque doux lapport , retracer à leurs yeux De leur séjour natal l'aspect délicieux ! Pour rendre, s'il se peut, leur triste exil moins rude, Que des enfants chéris charment leur solitude; Que leur mère avec eux console leurs revers : Avec ce doux cortège il n'est plus de déserts. Un jour peut-être, un jour, sur ce lointain rivage, Quelque banni viendra , suspendant son voyage , Chercher les pas de l'homme ; et de leurs longs travaux, Tous deux, en les contant, soulageront les maux. El, si c'est un Français, Dieu ! quelle douce ivresse! Que de transports de joie , et de pleurs d'alégresse , De récits connnencés, suspendus et repris! Ah ! si de tels moments on sent par-tout le prix , Combien ils sont plus chers, si loin de sa patrie!
MALHEUR ET PITIE
Telle je nourrissois ma douce rêverie, Lorsque de deux Français le sorl miraculeux M'apprend que le destin réalise mes vœux '4.
Craii,'nanl de son pays la discorde falale, Uu F"rauçais«avoit fui de sa terre natale ; Il laimoil; et cent fois vers ces climats chéris, En parlant , il tourna ses regards attendris. Mais, pour mieux oublier leur misère profonde, Son cœur, entre eux et lui , mit les gouffres de l'onde. Il partit, il courut, d'iai regard curieux, Reconnoître la terre, étudier les cieux. De nombreux végétaux, dans sa course inli'épide, Avoient déjà grossi son portefeuille avide : Il observoil les venis, inlerrogeoit les mers. Leurs rives, leurs reflux, et leurs courants divers. Tantôt, de l'océan ramené sur la rive, Le mercure captif, à sa vue attentive.
Des monts, entre ses mains, mesuroit la hauteur, Et des vagues de l'air jugeoit la pesanteur; Tantôt, les monuments, les ruines antiques. Les animaux divers, sauvages, domestiques, Les mœurs des nations , leur commerce , leurs lois , De mille objets nouveaux lui présenloiont le choix; Tantôt, quittant la plage, et revenant sur l'onde , Sa main tcnoit la montre, et l'aiguille, et la sonde; Et la nature, et l'homme, et la terre, et les eaux , Varioient à ses yeux leurs mobiles tableaux. Enfui il touche aux bords , où dos peuples sauvages De l'immense Amazone habitent les rivages : Magnifique séjour, où des champs plus féconds, Des fleuves plus pompeux , de plus superbes monts , Dans toute sa grandeur étalent la nature. Un jour que dans ces lieux il erre à l'aventure. Tout-à-coup à s.'s yeux, par un heureux hasard , Se présente un chemin tracé des mains de l'art. Il avance, étonné, sous des voûtes d'ombrage; Par degrés s'adoucit la nature sauvage; Déjà même un logis se présente à ses yeux, Qu'environne l'enclos d'un verger spacieux. 11 s'arrête enchanté. Tout-à-coup , ô merveille ! Les sons d'un chant français ont frappé son oreille. Trois fois, plein de surprise, il écoute; et ti'ois fois Arrive jusqu'à lui cette touchante voix. Son cœur bat de plaisir, ses yeux versent des larmes : Jamais accent humain n'eut pour lui tant de charmes. « Des Français sont ici ! " s'écria-t-il soudain; « Je verrai des Français ! » Il dit, suit son chemin; 11 approche, il arrive auprès d'un humble hospice; Il entre, il aperçoit une blanche génisse; Une femme charmante, assise à ses côtés, Exprimoit de son lait les ruisseaux argentés; Avec un air de nymphe, un habit de bergère. Un maintien distingué sous sa robe légère; Tout rétonne : du lis son teint a la fraicheur. Du lait qu'elle exprimoit ses mains ont la blancheur. Tous deux se sont fixés dans un piofond silence; Enfin , un double cri des deux côtés s'élance: •< Quoi ! c'est vous! quoi! c'est vous! viens, accours, cher C'est notre cher Frémon, c'est lui-même, c'esllui.» [ami,
Le jeune époux accourt. Dieux ! quels élans de joie !
Dans leurs embrassemenis tout leur cœur se déploie
Les pleurs que tous les deux l'un pour l'autre ont versés,
Et leur bonheur présent , et leurs malheurs passés ,
Sur ces bords éloignés leur rencontre imprévue.
Tout accroît leur transport. Durant cette entrevue.
Le vieux chien du logis, en des temps plus heureux.
Leur compagnon de chasse et témoin de leurs jeux.
Par des cris, par des bonds, marfjuant son alégresse,
Revient de l'un à l'autre , et pleure de tendresse.
A peine à l'étranger, défaillant de langueur,
Un modeste repas eut rendu sa vigueur.
Aux bras de son ami tout-à-coup il s'élance :
« Cher ami, satisfais à mon impatience;
Conle-moi ton départ , ton exil. Ion bonheur;
Oui, je veux tout savoir, tout entendre : mon cœur
Déjà vole au-devant des récits que j'implore.
Ah ! mon plus grand bonheur est de te voir encore.
Le plus gi-and de mes maux , de douter de ton sort ! »
— « Tu veux savoir le mien; ami, je suis au port.
Vois ces riches coteaux , celte belle campagne ,
Ce fruit de nos amours, ma fidèle compagne;
Le hasard fortuné qui t'amène en ces lieux !
Cher ami , puis-je assez remercier les dieux .•'
Mais , puisque sur mon sort , sur tout ce qui me louche,
Tu veux que l'amitié s'explique par ma bouche.
Je raconterai loul. Quand la mort, la terreur.
Eurent changé la France en théâtre d'horreur,
Ces spectacles sanglants fatiguèrent mon ame.
Avec peine échappé de ce séjour infâme.
Je partis. Ces beaux lieux , empire du soleil ,
Ces monts majestueux , ce ciel pur et vermeil ,
Ces fleuves, à grand bruit précipitant leurs ondes;
Le sol luxuriant de ces plaines fécondes.
Des long-temps m'enflammoient du désir curieux
De voir, de parcourir, d'interroger ces lieux.
Un vaisseau m'apporta sur cet heureux rivage;
L'accueil hospitalier d'un simple et bon sauvage
Releva mon espoir; et tandis qu'à Paris
Des brigands policés dévoroient mes débris ,
L'ignorante bonté vint soulager mes peines.
Cependant je voulus, dans ces fertiles plaines.
Comme aux champs paternels fortuné possesseur,
De la propriété connoitre la douceur.
Le fameux Robinson revint à ma mémoire;
Son roman fut mon sort, sa fable mon histoire :
Que ne peut en effet le travail excité
Par l'aiguillon pressant de la nécessité !
Des instruments des arts j'étudiai l'usage;
Moi-même par degrés j'en fis l'apprentissage.
Je piaulai mon jardin, je bàlis ma maison;
Des moissons , des labours, je connus la saison;
L'air libre du vallon, l'abri de la montagne.
M'offrirent vingt climats dans la même campagne.
Des plantes avec nous avoient passe les mers ;
Ce sol connut les fruits de deux mondes divers.
Le nectar de Bordeaux, la figue de Provence;
Et dans un sol étroit je parcourois la France.
Trop foible illusion ! A mes champs paternels,
CHANT IV
nélas 1 aiirois-je fait des adieux éternels ?
Mais enfin dans ces bois les passions se taisent;
De nos troubles passés les tumultes s'apaisent.
Le travail en ces lieux est mon premier trésor :
Les plaisirs du travail maiiquoient à l'âge d'or.
J'en hais l'oisivelé, j'en aime l'innocence.
Tout seconde mes soins; des troubles de la France
Victime, ainsi que nous, ce bon vieux serviteur,
Laboureur comme moi, comme moi constructeur,
N'a connu qu'en ces lieux l'égalité première.
Nous sommes journaliers ; mon épouse est fermière.
Le laitage du soir et celui du malin
Nous paroisseul plus doux, présentés par sa main.
Les vrais plaisirs sont ceux que l'on doit à soi-même,
El les fruits les plus doux sont les fruits ([ue l'on sème.
Quelquefois revenus à nos premiers plaisirs,
Des arts plus élégants amusent nos loisirs.
Le dieu, maçon dans Troie, et berger chez Admète,
Ne tenoit pas toujours l'équerre et la houlette :
Souvent dans son exil, comme au séjour des dieux,
Ses doigts divins touchoient son luth mélodieux.
Nous avons imité cet exilé céleste :
Les arts charment souvent notre labeur agreste;
La harpe, les cra-yons reviennent, chaque soir,
Remplacer le marteau, la bêche et l'arrosoir;
El notre douce vie , en délices féconde ,
Aux goûts des temps polis joint ceux du premier monde.
Tel est mon sort. Un bien nianquoit à mes désirs;
Viens, en les partageant, achever mes plaisirs.
Qu'une seconde fois le bonheur nous rassemble ;
Nous vécûmes heureux , eh bien ! mourons ensemble. •>
Comme il disoit ces mots, ce sauvage ingénu Que par des bienfaits seuls son hôte avoil connu, Avec un air mêlé de candeur et d'audace , Entre , tenant en main les tributs de sa chasse ; Il les jette, et repart : " Cher ami, tu le vois; La bonté simple et franche habite dans ces bois. Oh ! ce n'est qu'à Paris que sont les vrais sauvages ! Consens donc d'être heureux sur ces heureux rivages. ><
Il dit : sa femme en pleurs seconde ce discours ; Tous trois dans ces beaux lieux coulent encor leurs jours ; Et des arts et des champs l'agréable culture, Pour eux d'un double charme embellit la nature. Et vous ! qu'un foible espoir retient près du séjour Où vivoient nos a'ieux, où nous vinies le jour, Je retourne vers vous. Que votre impatience N'affronte pas encor le chaos de la FrcUice ! Vous confier trop tôt à ce ciel orageux Ne seroit qu'imprudent, et non pas courageux. Un démon désastreux plane encor sur vos têtes. Attendez que les dieux aient calmé les tempêtes; Alors vous reverrez Tasile paternel ; Mais ce bienfait encor cache un piège cruel. Tel que le basilic , de sa prunelle ardente , Fixe, attire, el saisit sa proie obéissante, De mon triste pays le prestige assassin. Pour dévorer ses fils , les appelle en son sein ; Ou, telle que Charybde, en ses grottes profondes. Engloutit tour-à-tour et rechasse les ondes,
La France impitoyable, en ses horribles flancs,
Attire, tour-à-tour, et vomit ses enfants.
Eh ! comptez-vous pour rien ce (pie la gloire ordonne ?
L'honneur csl-il muet ? Ah ! sans doute on pardonne
Au besoin affamé, qui, parmi les tombeaux,
S'en va, pâle et tremblant, saisir quelques lambeaux.
Mais loin ces vils mortels qui, parlant de courage.
Vont, les mains pleines d'or, mendier l'esclavage,
Et veulent recueillir, dans leur lâche bonheur.
Les profits de la honte et le prix de l'honneur I
Ainsi, jeté moi-même aux rives étrangères, Je chanlois la Pitié, je peignois nos misères. Souris à mes accents, o prince généreux '^ ! A qui je dus ma gloire en des temps plus heureux; Toi, l'ame de mes chants, mon ajipui lutélaire, Qu'adore le Français et que l'Anglais révère; Toi , dont le cœur loyal , à nos yeux attendris Fait briller un rayon du plus grand des Henris ; Qui , sûr de notre amour , as conquis noire estime : Grand prince, tendre ami, chevalier magnanime, Modèle de la grâce, exemple de l'honneur ! Tu t'en souviens peut-être : aux jours de mon bonheur, Je chantai tes bienfaits; et, quand la tyrannie Nous faisoit de son joug subir lignominie , J'en atteste le ciel, dans ces moments d'effroi, Je m'oubliois moi-même, et volois près de toi. Oui : d'autres lieux en vain bénissoient la présence. Le doux ressouvenir ne connoîl point l'absence. Au milieu de l'exil el de l'advcrsilé, Toujours tu fus présent à ma fidélité.
Ainsi l'adorateur du grand astre du monde. Quand le ciel s'obscurcit, quand la tempête gronde, Par la pensée encore accompagne son cours ; Le suit sous son nuage, et l'adore toujours.
Mais que dis-je ? au milieu des malheurs de l'empire. Un rayon de bonheur vient du moins te sourire. Par les nœuds de l'hymen ton œil voit réunis La fille de ton frère, et Ion auguste fils. C'est l'espoir de l'état : leur union féconde Doit des appuis au Irène et des héros au monde. O couple vertueux ! ô fortunés époux ! Si long-temps séparés , que votre sort est doux ! Tels deux jeunes ruisseaux, nés de la même source, Après de longs détours se joignent dans leur course; Et, dans le même lit, sous les mêmes berceaux, Unissent leur murmure et confondent leurs eaux. A leur hymen heureux les oiseaux applaudissent, Autour naissent les fleurs , el les troupeaux bondissent , Et de leurs flots unis le cours délicieux Fertilise la terre et répète les cieux.
C'est ton heureux pays qui vit former leurs chaînes. Toi, qui du Nord charmé viens de saisir les rênes, Jeune et digne héritier de l'empire des Czars '^l Sur toi le monde entier a fixé ses regards. Quels prodiges nouveaux vont signaler ta course ! Tel que l'astre du nord, le char brillant de l'ourse, Toujours visible aux yeux dans Ion climat glacé, Comme un phare éternel par les dieux fut place. Ton regard vigilant, du fond du pôle arctique,
NOTES DU CHANT I
Saas cesse éclairera l'horizon polilique.
Ta sagesse saura roinhieu est daiii;ereiix
Le succès corriipleur des attentais heureux.
Oui, tu protégeras ce prince déplorable,
Que relève à tes yeux une chute honorable;
Qui d'un œil paternel pleurant des fils ingrals,
L'olive dans la main , en vain leur tend les bras.
Quel malheur plus touchant ! ([uelle cause plus juste
Réclament le secours de ta puissance auguste !
Souviens-loi de ton nom : Alexandre autrefois
Fit monter un vieillard sur le trône des rois.
Sur le front de Louis tu mettras la couronne :
Le sceptre le plus beau , c'est celui que l'on donne.