‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 92 sur 411 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Déjà brilloit le fer. Je l'avouerai, Troyens, J'échappai de l'autel ; je brisai mes liens ; Et, caché dans les joncs d'un fangeux marécage, J'allendis que la Grèce eût quitté ce rivage. Malheiireux que je suis ! jamais mes tristes yeux Ne reverront ces champs qu'habiloient mes aïeux ; Ni mes tendres enfants, ni le meilleur des pères! Que dis-je? hélas! peut-être, ô comble de misères ! Ils expieront ma fuite, hélas! et de leur sang Teindront ce fer cruel qui dut percer mon flanc. Grand roi ! prenez pitié de mon destin funeste ; Par les dieux immortels, parla foi que j'atteste, Plaiguez mon innocence, épargnez mes malheurs ! »

Trompés par ses discours, attendris par ses pleurs. Nous lui laissons le jour. Le roi lui-même ordonne Qu'on détache ses fers : « Captif, on te pardonne, Dit-il avec bonté; je brise tes liens; Ouljlie enfin les Grecs, et rends grâce aux Troyens; Nous l'adoptons. Et toi, réponds sans artifice: Pourquoi de ce cheval l'étonnant édifice ? Dis, quel en est le but.'' quel en est l'inventeur? Est-ce unhommageaux dieux.'' est-ce un piège imposteur.-' Qu'en devons-nous penser .•' et que devons-nous craindre ?« Le fourbe , chez les Grecs instruit dans l'art de feindre , Levant au ciel ses bras remis en liberté : « Chaste Vesta! dil-il, sainte divinité! Sacrés bandeaux! autels parés pour mon supplice! Fer, que j'ai vu briller pour l'affreux sacrifice ! Je vous atteste ici qu'infidèle envers moi , Mon pays pour toujours a dégagé ma foi; Que je puis rompre enfin le serment qui m'enchaîne , Révéler ses secrets , et lui vouer ma haine. Mais vous, si je vous sers, ô généreux Troyens! Si je sauve vos jours, qu'on épargne les miens!...

Eiipui, falcor, leto me, et vincula rupi; Limosoqiie laeu per noctem obscurus in ulva Delitui, tlum vcla, darcut si forte, dédissent. Nc'c railii jatn patriara antiquam spcs ulla vidcudi, INoc diilcis nalos, exoptatumque parentem: Quos illi fors ad pœuas ob nostra reposccnt '4" Elfugia, et culpam liane miserorura morte piabunt. Quod te, per snperos, et eonscia numiua veri, Per, si qua est, quae restet adhne mortalibus usquaiii Intcmerata fides, oro, miserere laborum Tantorum ! miserere animi non dlgna (ercntis ! »

llis lacrymis vitani damus, et miserescimus ullro. Ipse vire primus manicas atque arcta levari Yiiicla jubet Priamus; dictisque ita fatur amicis. « Quisquis es, araissos hinc jam obliviscere Graios; Noster cris; mihique hsec edissere vera roganti.

^^° Quo molem banc iramauis equi statucre? qnis anctor? Quidve petunt? qnae religio? aut quae macliina belli? » Dixerit. 111e dolis instructus et arte Pelasga, Snstulit cvutas vinclis ad sidcra palmas: ■< Vos, atcrni ignés, et non violabilg^^vestrura Testor nuraen, ait; vos, ara;, enscsque nefandi, Ouos fugi, vittaeque dcura, quas hostia gessi: Fas mihi Graiorura sacrata resolvere jura, Kas odisse viros, atque omnia ferre sub auras. Si qua tcguut; tcneor patriae ncc Icgibus uUls.

•'■" Tu modo promissis raaneas, servataquc serves

« De Minerve long- temps la puissance céleste Favorisa les Grecs; mais, du moment funeste Qu'Ulysse, des forfaits détestable inventeur. Que le fils de T}dée, affreux profanateur, Osèrent, à travers la garde massacrée, Enlever sur l'autel son image sacrée ; Et que leur bras sanglant d'un sacrilège affront Souilla les saints bandeaux qui couronnent son front , Dès-lors plus de succès, plus d'espoir; la déesse A son triste destin abandonna la Grèce. Plus d'un signe effrayant signala son courroux : Son simulacre à peine est placé parmi nous, Que dans ses yeux pétille une llanmie brillante ; De tout son corps dégoutte une sueur sanglante; Et, secouaut sa lance et son noir bouclier. Trois fois elle bondit sous son casque guerrier. Calchas veut qu'aussitôt la voile se déploie : Tous nos traits impuissants s'émousseronl sur Troie, Si , dans les murs d'Argos , revolant sur les eaux , Les Grecs ne vont chercher des augures nouveaux. Ils sont partis, sans doute, cl sous d'autres auspices, Bientôt accompagnés de leurs dieux plus propices, Vous les verrez soudain reparoître à vos yeux : Ainsi s'est expliqué l'interprète des dieux. Cependant, de Pallas pour remplacer l'image. Sur-tout pour expier leur sacrilège outrage, Ils ont à la déesse offert ce nouveau don. Sa masse vous surprend; mais ils ont craiut, dit-on, Si dans les murs de Troie on pouvoit l'introduire, Que son appui sacré ne sauvât votre empire. Ne rendit à vos murs la faveur de Pallas; Car, si quelqu'un de vous, d'un sacrilège bras, Attenloit sur ce don offert à la déesse. Bientôt, assouvissant sa fureur vengeresse

Troja fidem, si vera ferara, si magna rependam. « Omnis spes Danaura, et cœpti fiducia belli Palladis auxiliis semper stetit. Impius ex quo Tydides scd enim scelerumque inventor UlyxeSj Fatale adgressi sacrato avellere tcmplô Palladium, caesis summie custodibus arcis, Conripuere sacram effigiem , manibusque cruentis Virglneas ausi divje conlingere vittas : Ex illo fluere, ac rétro su}>lapsa rcferri

^'° Spcs Danaum, fracls vires, aversa dea; mens. Nec dubiis ea signa dédit Tritonia monstris. Vix positum castris simulacrum , arsere eorust;e Luminibus flumma; adrcctis, salsusquc per artus Sudor iit; terque ipsa solo (mirabilc dictu!) Emifuit, parmaraque fercns hastainque trementem. Extemplo tentauda fiiga canit requora Calchas; IS'cc posse Ârgolicis exscindi Pergama telis, Omina ni répétant Argis, numenque reducant, Quod pclago et curvis secum avexere carinis.

'80 Et nunc, quod patrias vento petlerc Mvccnas,

Arma deosque parant comités, pelagoque rcmcnso Iraprovisi aderunl : ita digerit omiua Calchas. Hanc pro Palladio nioniti, pro numiue la;so Effigiem statucre, ncfas qua' triste piaret. Hanc tamen immcusam Calchas adloUere moIcm Roboribus textis, cœloque educere jussit, INe rccipi portis, aut duci m meenia possit;

L'ENÉIDE

(Dieux puissants, sur lesGrecs détournez son courroux!), D'épouvantables maux éclaleroient sur vous; Mais , si vos murs s'ouvroienl à ce don tutélaire, Sur nous-mêmes dès-lors renvoyant sa colère, Vous dompteriez la Grèce, et votre empire heui'cux S'étendroii à jamais sur nos derniers neveux. »

Ainsi, par les discours de ce monstre perfide Nous nous laissons séduire; et ce peuple intrépide. Qu'un millier de vaisseaux, ni cent mille ennemis, Ni dix ans de combats, n'a voient encor soumis, Qui d'Achille lui-même avoit bravé les armes , Est vaincu par la ruse , et dompté par des larmes.

Par un malheur nouveau , pour mieux nous aveugler. Un prodige effrayant vient encor nous troubler. Prêtre du dieu des mers, pour le rendre propice, Laocoon offroil un pompeux sacrifice.

Quand deux affreux serpents, sortis de Ténédos ( J'en tremble encor d'horreur) , s'alongent sur les (lois ; Par un calme profond, fendant l'onde écumante. Le cou dressé , levant une crête sanglante , De leur tête orgueilleuse ils dominent les eaux; Leur corps au loin se traine en immenses anneaux. Tous deux nagent de front, tous deux des mers {irofondes Sous leurs vastes élans font bouillomier les ondes. Enfin , de vague en vague ils abordent ; leurs yeux Roulent, ardents de rage, et de sang, et de feux; Et les rapides dards de leur langue brûlante S'agitent en sifflant dans leur gueule béante. Tout fuit épouvanté. Le couple monstrueux Marche droit au grand-prêtre, et leur corps tortueux D'abord vers ses deux fils en orbe se déploie. Dans un cercle écaillé saisit sa foible proie, La ronge de ses dents , l'élouffe de ses plis. Les armes à la main , au secours de ses fils Le père accourt : tous deux à sou tour le saisissent ;

Neu populum antiqua snb religione tueri. Nam, si vcstra mauus violassct doua Mincrvae,

"S" Tum maguum exitiiim (quofi di prius oraen in ipsura Convertant) Priami imperio Phrygibusquc futiirum. Sin manibus vestris vestram adsceiidisset in urbcra, Ultro Asiam magno Pclopca ad raœnia bello Venturam, et nostros ea fàta inanere nepotes. »

Talibus insidiis perjurique arte Sinonis Crédita res, captique dolis, lacrymisque coaclis, Quos nequc Tydides, nec Larissœiis Achilles, ISon anni domuere decera , non mille carinae. Hic aliud majus miseris multoquc treraendum 7

joo Objicitur magis, atque improvida pectora turbat. Laocoon, ductus INeptuno sorte sacerdos, Solennis taiirum ingentem mactabat ad aras. Ecce autem gemini a Tenedo tranqiiilla per alla ( Horresco 8 referons) immensis orbibus angues Incumbunt pelage 9 , pariterquc ad litora tendant. Pectora quorum inter fluctus adrecta, jubœque'", Sanguinea; exsiiperant undas; pars caftera pontuiu Pone legit, sinuatque iinniensa volumine terga. Fit sonitus, spuraante salo. Jaraque arva tenebant,

"" Ardentisque oculos suffccti sanguine et igni, Sibila lambcbant linguis vibrantibus ora. Difingunus visu exsangues : illi agmine certo Laocooiita petnnt; et prirnum parva duorum

D'épouvantables nœuds tout entier l'investissent. Deux fois par le milieu leurs plis l'ont embrassé , Par deux fois sur son cou leur corps s'est enlacé; Ils redoublent leurs nœuds , et leur .superbe crête Dépasse encor son front et domine sa tête. Lui, dégouttant de sang, souillé de noirs poisons Qui du bandeau sacré profanent les festons, Roidissant ses deux bras contre ces nœuds terribles. Exhale sa doideur en hurlements horribles : Tel, d'un coup impuissant par le prêtre frappé, Mugit un fier taureau, de l'autel échappé, Qui , du fer suspendu victime déjà prêle , A la hache trompée a dérobé sa tète.

Enfin, dans les replis de ce couple sanglant. Qui déchire son sein, qui dévore son flanc. Il expire... Aussitôt l'un et l'autre reptile S'éloigne; et, de Pallas gagnant l'augusle asile, Aux pieds de la déesse , et sous son bouclier. D'un air tranquille et fier va se réfugier.

A peine on a connu la mort de la victime. Tout frémit d'épouvante : on dit que « de son crime- Le coupable a reçu le juste châtiment , Lui dont la main osa sur un saint monument Lancer un dard impie, et, d'un fer sacrilège. Violer de Pallas l'auguste privilège.

Il faut fléchir Minerve , il faut offrir des vœux , Et conduire en nos murs ce monument pompeux. »

Nos remparts abattus aussitôt lui font place; Au coursier gigantesque on offre un large espace. Il avance , porté sur des orbes roulants; Des cordages tendus hâtent ses pas trop lents. Prèle à vomir le fer, les feux et le carnage, L'horrible masse arrive , et franchit le passage. De vierges et d'enfants un chœur religieux , Au bruit des saints concerts, des cantiques pifiox,

Corpora natorum serpens arapiexus utcrque Implicat, et raiseros morsu depascitur artus, Post ij)sum, au.xilio subeuntem ac tcla ferentem, Conripinut, spirisque ligant ingentibus; et jam" Bis médium aniplexi, bis collo squamea circum Terga dati, superant capite et cervicibus altis.

ï>o Ille simul manibus tendit divellere nodos, Pcrfusus sanie vittas, atroque veneno; Clamores simul liorrendos ad sidéra tollit; Qualis raugitus, fugit quum saucius aram Taurus, et incertam excussit cervice securira. At gemini lapsu delubra ad summa dracones F.ilugiunt, sacva;que petiuit Tritonidis arceni; Snb pcdibusque de<e, clipeique sub orbe tcguntur. Tum vero treraefacta novus per pectora cunclis Insinuât pavor; et scehis expendisse merentem

^^° Laocoonta ferunt, sacrum qui cuspide robur La-serit, et tergo sceleratam intorserit hastara. Duccndura ad scdes simulacrum , orandaque divœ Nuniina conclaraant.

Dividimus muros, et mœnia pandimus urbis". Adcingunt omncs operi, pedibusque rotaruni Subjiciunt lapsus, et stupea vincula collo Intcndunt. Scandit fatalis machina muros, Fcta armis. Pueri circum, innuptseque puells Sacra canunt, funcraque manu contingere ^audent.

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