AUX SAUVAGES
£t vos ananas couronnés % Le lait des palmiers fortunés*, Vos prés., vos vallons , vos cascades , Annoncent des prédestinés.
Mais sous vos huttes (pardonnez) Quand je vois vos pipes fumantes , Vos crânes ronds et cotonnés, Vos longues oreilles pendantes , Vos nez camus et basanés , Vous ne me semblez , je vous jure , Que des enfans déshérités, Que la dédaigneuse Nature , Loin de nos climats enchanté^, A relégués à l'aventure :
Nous sommes ses enfans gâtés.
Vivent nos superbes rivages , Nos mœurs , nos arts et nos écrits !
Que je vous plains , m'es chers sauvages, De n'avoir jamais vu Paris !
Nous fumes quelque temps volages , De cent bagatelles charmés :
' Voyez plus haut , p. a 4 7 .
* Il veut parier des cocotiers. Voyez plus haut , p. 248 ^
a8o AUX SAUVAGE5.
Assis enfin au rang des sages % Nous avons changé nos usages ; Et les enfans se sont formés.
Nous brisons le hochet frivole De la légère illusion :
Des riens le char doré s'envole , Et la nation la plus folle Tient le sceptre de la raison.
Nous bannissons les goûts futiles , Les tyranniques préjugés; Tous les citoyens sont utiles ; Tous les grands seigneurs sont rangés.
Autrefois couronnés de roses , Nous n'aimons plus que les lauriers^ ; Nous sommes au siècle des choses :
Tout pense , jusqu'aux financiers.
Adieu ta charmante méthode , Gatti ! nous sommes détrompés '.
' Almanachde 1772 :
Les grelots nous avaient charmés ; Enfin sons les drapeaux des sages...
* L'éditeur de rAlmanach observe en note que cette construction est vicieuse. Il se trompe encore. Elle est elliptique seulement.
^ Gatti était un médecin fort à la mode. H y a de lui des Réflexions sur
AUX SAUVAGES. a8i
La santé revient à la mode, La gaieté préside aux soupes.
L'Amour parmi nous n'a plus d'ailes , Et suit toujours le sentiment; Les époux tendres et fidèles Vivent comme des tourterelles , Et s'adorent, Dieu sait comment!
A quinze ans, la beauté discrète Oserait à peine rfver; Les femmes. . . . c'est une* disette ,
Et l'on ne peut plus en trouver.
Si vous connaissiez nos coulisses, Nos chars transparens, nos palais.
Le boudoir des jeunes actrices , Nos cuisiniers, nos chapeaux suisses, Tous nos déguisemens anglais ' ,
l'inoculalion , dont l'abbé MoreUet fut le réviseur. Voyez les Mémoires de ' Morellet , t. x , p. 1 40 , et surtout les Mémoires de Garât sur Suard , 1. 11 , p. 198.
' Almanachde 177a :
Nos petits pet<-eii4'air anglsis.
Berlin a fait preuve de goût en supprimant ce mot de pet-en-Fair, si burlesque et si ridicule. De pareils termes doivent être bannis du dictionnaire de la langue littéraire. Nous remarquerons toutefois, pour les lecteurs qui veulent tout entendre, que Pou appelait ainsi une sorte d*babit trèscourt Le pet-en-Pair était aussi un vêtement de femme. « H importe peu »
28a AUX SAUVAGES.
Nos fiers cochers aux gros bouquets, A la moustache germanique, ' Et la fureur épidémique De n'avoir plus l'air d'un Français; Vous verriez bien , troupe insensée.
Qui n'avez point de Cotisée , De grands sauteurs % ni d'arlequin, Que d'un Dieu bienfaisant et sage Nous seuls annonçons le dessein :
L'Européen est son ouvrage ; Mais le nez plat d'un Africain Ne saurait être à son image ^.
disait La Harpe en 27 74 « de savoir comment on appelle aujourd'hui « caraco, ce qui s'appelait à*ahoTàpet-en'fair. »
^ Les grands sauteurs étaient des sauteurs de corde qu'on allait voir au Boulevard , chez Nicolet.
' Almanach de 1 7 7a :
Qui n*ayez point de Colisée, Qae TOUS n'existerez jamais.
Et que le ciel ne vons destine Qu'à Tenir, qaand il nons ploiim, Près de nos magots de la Chine, Montrer tos nez, dont on rira.
L'éditeur de 1* Almanach avait ajouté cette note : « Il y a dans cette pièce «c de l'excellent persiflage. U serait à souhaiter que les quatre derniers vers « fussent plus heureux. »
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A MONSIEUR
LE CHEVALIER DE PARN*
Versailles, ce 4 V^ ^77^'
Maudit enchanteur que vous êtes !
Qui vous demande, en vers heureux.
Le récit de ce que vous faites Dans vos bosquets délicieux, Aux bords du ruisseau tortueux Qu'on voit par des routes secrètes Abandonner la Marne et son lit amoureux, Pour arroser vos paisibles retraites ?
Pourquoi des beaux jours que je perds Occupez- vous ma rêverie ?
Vos plaisirs et vos jolis vers Me font mourir de jalousie.
Je n'ai pas de peine à me^ figurer , mon cher ami , combien le séjour d'Ozoûer * doit être agréable en ce moment, et ta muse pouvait s'épargner le soin d^augmenter mes regrets. Taurais bien voulu me joindre à votre petite caravane , et
■ On lit « Parny » dans rédition de i8a3.
* Ozoiier est un village à quelques lieues de Paris , près de la forêt d*AnnainviUen.
prendre de tous vos amusemens, dans ce voyage, la part qui m'était destinée : mais il m'a été impossible d'abandonner Versailles; il m'a été impossible de m'éloigner de mon prince, qui nous est encore plus cher depuis que nous avons tremblé pour ses jours.
Ce demi-dieu convalescent,
Paré des grâces du bel âge.
Dans sa faiblesse intéressant»
Ressemble au lis courbé, qui lève, après l'orage, Un front plus radieux vers un ciel sans nuage, Et se balance au gré d'un zépliyr caressanl;. Qui n'aimerait mon maître , au pied même du trône Dédaignant l'appareil qui suit la majesté.
Et rassurant par sa bonté Ceux que trouble, à ses yeux, l'éclat qui l'environne ? Des talens qu'il promet, et des vertus qu'il donne.
On dit que l'Olympe surpris.
Déjà lui tresse une couronne
Du laurier sanglant de Bellone ,
Et du myrte cher à Cypris.
L'Olympe, en le formant juste, aimable, intrépide, Se plut à l'enrichir de ses dons réunis;
Et dans le beau corps d'Adonis
Il plaça le grand cœur d'Alcide.
D'ailleurs, mon cher ami, si deux divinités m'appellent sur les rives de la Marne ^ deux divinités me retiennent ici , deux divinités aussi jeunes, aussi aimables que les premières, et dignes
AU CHEVALIER DE PARN*. a85
en tout de s'associer avec elles sous les frais ombrages d'Armainvillers. Je vais essayer de te les faire connaître; mais je désespère d'en faire une peinture aussi gracieuse que la tienne, quoique le modèle soit absolument le même.
Pleine de raison, de folie,
Et de tristesse et d*enjoueinent.
L'une à son naturel charmant
Sait mêler fort ingénument
Quelques grains de coquetterie;
Raisonne avec étourderie,
Et déraisonne gravement;
Confond dans sa tète jolie
La Perse et l'empire Ottoman ,
La profane mythologie
Avec le Nouveau- Testament ; Et, parant son babil des grâces de Thalie, Plaît, on ne sait pourquoi, plaît, on sait trop coftiment!
L'autre, affligée de vingt ans, qu'elle ne veut pas seulement prendre la peine de compter, assemblage inouï d'insouciance et de sensibilité, et à qui l'on pourrait reprocher trop> peu de prétention , par ce défaut - là même est aussi sûre de plaire.
De son esprit le charme inconcevable Se sent très-bien , et ne peut s'exprimer ; Mais ce qui plus vous invite à l'aimer, C'est sa paresse d'être aimable.
a86 LETTRE
Voilà, je crois, Messieurs, des raisons assez bonnes, et j'espère que vous ne me ferez plus un crime de ne vous avoir point suivis. Vous pouviez vous épargner ce déluge d'imprécations en vers et en prose, dont votre lettre est remplie, car Dieu en est grandement offensé; et, si c'est un honneur pour moi , vous conviendrez que je ne le méritais guère. J'irai vous joindre dès que je le pourrai; mais, je vous en prie, ne me portez jpas de si fipéquentes rasades avec ce vin d'Aï, dont je ne trouverai pas une seule bouteille, si vous écoutez vos accès d'amitié pour moi.
Et quel est ce nouveau système De vider à ma gloire un quartaut si vanté?
Mes amis y de ce zèle extrême
Je vous dispense , en vérité.
Depuis huit jours entiers qu'à table ainsi Ton m'aime,
Je ne m'en suis pas mieux porté :
L'Aï ne tourne à ma santé,
Qu'autant que je le bois moi-même.
Adieu, mou cher TibuUe; n'oublie pas de me mettre aux pieds des deux charmantes déesses qui ont du moins l'avantage d'être célébrées par un chantre digne d'elles. Mille et mille choses agréables à votre seigneur châtelain. Il me tarde bien, je te jure, d'embrasser, tour à tour et à la fois, toi et ton frère, et ton frère et toi.
AU CHEVALIER DE PARN*. 287
Je suis chargé de vous présenter à tous deux les complimens du plus poli , du plus simple , et du plus obligeant des hommes ' y
Semant sur une étude aride Les fleurs de la belle saison , Et mêlant aux leçons d'Euclide Les vers de Virgile et d'Ovide , Et les couplets d'Anacréon.
Nous partons jeudi pour Marly, où je resterai jusqu'au premier du mois prochain ; et le soir du même jour vous me verrez paraître à Ozoûer.
J'irai, j'irai sous l'abri solitaire
Des myrtes frais, des marroniers fleuris.
Menant Silène et la bande légère
Des dieux joufflus qui restaient dans Paris,
Le thyrse en main, le front ceint d'un beau lierre j
Courir vos bois ébranlés par nos oris,
Et des festins vous disputer le prix,
Assis à table entre Horace et Glycère.
> Peut-être le chevalier de Bonnard.
A MONSIEUR