‹ Œuvres complètes: avec notes et variantesChapitre 120 sur 140 · A DELILLE · texte numérisé non relu

A DELILLE

Volons au champ de Mars, au cirque plus vanté; Volons aux jeux guerriers inventés dans la Grèce : , Je vois une ardente jeunesse , Qu'indigne son oisiveté , Presser les flancs poudreux d*uh coursier indompté, Déployer, en luttant, sa nerveuse souplesse, Et disputer, aux yeux' d'une fière maîtresse, Le prix de la valeur, et non de la beauté.

Oh! que ne suis-je assis au bois de Lucrétile^, Au fond de ces jardins au profane inconnus, Ou ta muse autrefois, sous les traits de Virgile ^, Dans ses vers si touchans, pure, simple et facile, Fit couler tant de pleurs au nom de Marcellus ! Cascades de Tibur, ombrages d'AIbunée, Qui vous voit, malgré lui, doit chanter ses amours ! Dans votre enceinte fortunée.

On dit qu'au déclin des beaux jours ,

> Almanach:

Et rapporter aux pieds.

* L*auteur parait avoir cm que le bois de Lucrétile, qui était dans la Sabine , était aux portes de Rome»

^ Almanach:

sous le nom de Virgile,

Aux sons harmonieux d'un nom pur et facile , Au milieu des festins charmait Ligurinus.

L*auteur a eu raison de changer ce vers; car il y confondait Horace et Virgile. C*est Horace qui a célébré Ligurinus.

ago A DELILLE.

L'ombre d'Horace, encor de roses couronnée, Suit toujours Lalagé qui s'échappe toujours ' .

'Ha employé la même figure plus haut, p. 207, quand il disait que Tombre d*Hemi VI « poursuivait toujours Gabrielle qui échappait toujours à ses embrassemeus. » L*abbé Delille a la même antithèse dans les Jardins:

SniTre sans cesse on but qui recule sans cesse.

Rivarol, dont il y a ce mot spirituel, « Tart doit se donner un but qui recule sans cesse , » RlTarol se souTenait-il du Ters des Jardins ?

A MONSIEUR

LE CHEVALIER DU HAUT*** '

Anet, ce 19 juillet X780.

J'ai parcouru la ïrappe et les morues déserts

De la nouvelle Thébaïde :

Parmi ces vieux tombeaux que la mousse a couverts , J'ai cherché vainement l'objet des plus doux vers*, L'infortuné Comminge auprès d'Adélaïde.

Mon coeur, je l'avouerai , surpris, désenchanté,

N'a point retrouvé ses modèles, •t Deux amans si discrets, si tendres^ si fidèles, « Dans ces lieux » m'a-t-on dit « n'ont jamais existé. »

A leurs malheurs imaginaires.

Ainsi dans ma jeune saison , Crédule , j'ai donné des larmes trop sincères :

Hélas I chaque jour la raison

Détruit nos erreurs les plus chères.

' Cette lettre a été réiAiprimèe dans le tome second des Voyages en France, avec des notes de M. La Mésangère, et dans le tome cinq du Recueil amusant de Voyages. L'éditeur de i8a3 a écrit en toutes lettres te Du Hautier. »

^ U veut parler, et il le fait aasorément avec beaucoup de politesse , de rHéroide de Comminge à Adélaïde , par Dorât.

2g% LETTRE

Nous avons eu le bonheur, Monsieur, de rencontrer à la Trappe le contraste frappant de la vertu esclave dans une cellule, et de la vertu libre sur les marches du trône '. En révérant la première , comme nous le devons , nous nous déclarons ouvertement pour la seconde.

Nous voici maintenant dans Anet , c'est-à-dire dans le séjour consacré de tout temps aux plaisirs, aux beaux-arts , à l'amour et à la gloire *. Ici du moins rien n'est fabuleux. Tous les murs, tous

■ Il avait rencontré à la Trappe le dévot et vertueux duc de Penthiévre. Fojra la fin de la lettre.

* Il y a de Florian des vers adressés au duc de Penthiévre, où il

lui dit ,

Qa'en tout temps Anet eut pour mattres,

Oa des belles on des héros.....

Anet a rassemblé tous les biens de ce monde,

L*amoar, la gloire et les vertus.

Pour rintelligence de ce qui suit , nous remarquerons brièvement qu'Anet passa du domaine de la Couronne dans la maison de Brézé ; qu*il appartint à la célèbre Diane de Poitiers , veuve d'un Brézé , et maîtresse de Henri II; après elle au duc Daumale, son gendre; puis à la duchâse de Mercour ; après elle, à César, duc de Vendônve, son gendi*e; ensuite à Louis de Vendôme, frère de César; puis à Louis- Joseph de Vendôme, fils de Louis. Plus tard, en i73a , après différens partages, Anet devint la propriété de la duchesse Du Maine, qui le donna au prince de Dombes , à la mort duquel il passa à son frère le comte d'Eu ; le comte d*Eu en fit présent au prince de Lamballe, son neveu, et fils du duc de Penthiévre. Le prince de Lamballe mourut prématurément , et Anet appartint à sou père. Celte succession des propriétaires d'Auet est expliquée avec, assez de détails dans les Récréations Historiques de Dreux du Radier. Consultez aussi l'excellente Histoire de La Fontaine, par M. Walckenaer, p. 368.

AU CHEVALIER DU HAUT***. agî

les ornemens du château sont encore chargés des chifires de Henri II et de Diane de Poitiers '. On lit encore sur les lambris cette foule de devises galantes et ingénieuses que ce jeune prince composa pour elle : on rencontre partout son amour. La petite statue de Diane , en pied , qu'il fit fondre en argent, et qu'on voit dans un des appartemens du château, n'est point sans doute aussi intéressante que la tête même de madame de Montbazon *, apportée à la Trappe par l'abbé d« Rancé, et conservée dans la chambre de ses suc-

* L* Amour, dit Voltaire au ix* chant de la Henriade , voit dans son vol

. . . Les murs d* Anet bâtis aux bords de TEure ; Liii*méme en ordonna U superbe' stroctare.

Par ses adroites mains avec art enlacés.

Les chiflfîres de Diane y sont encor tracés.

Un passage de Florian, pris du morceau cité plus haut, sera utile à rapporter:

Henri bâdt ces murs , monument de tendresse ;

n y grava partout le nom de sa maîtresse.

Chaque pierre ofire encor des croissans, des carquois ,

Et nous dit que Diane ici donna des lois.

* Il est fort çonnii que Tabbé de Rancé, après.la mort de la, duchesse de Montbazon, dont il était l'amant, se jeta dans la retraite et. la plus haute dévotion ; qu'il introduisit dans son abbaye de la Trappe la r^orme la plus rigpureuse, et se soumit , ainsi que ses moines , à d'enrayantes austérités. L*on raconte que l'abbé de Rancé, entrant chez la duchesse qu'il croyait trouver pleine de vie et de santé , aper^it pour premier objet le cercueil de. sa maîtresse, et sa tête toute sanglante, qu'on avait détachée du corps, f^rce que sa bière était trop courte. Mais ce récitest peut-être moins vrai que merveilleux.

cesseurs; mais on est bie» ^ise de connaître au moins la taille et les traits d'une femme qui exerça encore y dans un âge aussi avancé ^, Fempire de la beauté*

Vous jugez bien , Monsieur, qu'un de mes pre* miers soins a été de demander la plaine d'Ivry,

Ce théâtre de la valeur

Et du crime de nos ancêtres,

Où d'un peuple plein de douceur, Trop docile en tout temps à la voix de ses prêtres/ La moitié combattait son prince avec fureur, L'autre à Tenvi mourait pour le sang de ses maîtres.

Je ne puis vous exprimer ce qui s'est passé en moi , lorscju'après avoir gravi la côte un peu rude et sablonneuse qui renferme le vallon d'Anet du côté du nord, j'ai découvert tout à coup cette plaine immense couverte des plus beaux blés du monde. Des pleurs ont coulé de mes yeux, en songeant que cette terre avait été engraissée du sang de taiit de braves Français. J'ai passé cent fois de la tristesse à l'admiration, et de la peine au plaisir, à l'aspect de ces restes de retranchemens qui virent débattre de si grands intérêts, et

' Elle avait près de quarante ans quand sa liaison avec le prince commença ; quand il mourut, elle en avait soixante, et n'avait pas cessé de lui plaire.

AU CHEVALIER DU HAUT***. agS

de ces riches sillons où le laboureur heurte encore tous les jours avec sa charrue des tronçons de lance ou d'épée; enfin, à l'approche de cet obélisque simple et noble, élevé à la gloire de Henri IV , par un de ses plus vertueux descendans % à l'endroit même où ce bon roi se reposa sous un poirier, après avoir gagné la bataille.

L'enceinte de l'obélisque , comme vous le savez. Monsieur, est bordée de lauriers , qui sans doute n'ont point eu de peine à y croître. J'ai été saisi , en y entrant, d'une sorte de respect religieux; ^t j'y serais encore plongé dans la plus douce rêverie, si la chaleur du jour ne m'avait forcé à regagner Anet. Tai parcouru, à mon retour, tout ce qu'il renferme d'aimable , et il ne lui manquait, en vérité , que la présence du maître. Je me suis égaré avec délices dans ce beau parc.

Ouvrage heureux de la nature , Où cent peupliers blancs qui tremblant dans les airs

Vous amusent de leur murmure ; Et qu'en se poursuivant sous les ombrages verts ,

Cent Naïades , filles de l'Eure *, Embrassent à Tenvi de leurs flots toujours clairs ;

dans ce parc , enfin , qui devint si fameux sur la

> Le duc de Penthièvre.

* si Ton prononce Eure avec le son de smur, mMeur, op détruit la

a()6 LETTRE

fin du dernier siècle ^ Je ne fus pas long-temps à ressentir l'influence du lieu; et,. me livrant tout d'un coup à l'espèce d'enthousiasme que m'inspiraient la beauté de ces retraites et le souvenir des grands hommes qui les ont habitées y j'avais déjà pris ma- lyre , et je me disposais à les chanter de mon mieux , c'est-à-dire assez mal , lorsque je vis sortir d'un bosquet voisin les deux Vendômes,

Ces héros un peu singuliers ,

Trop négligés dans leur parure, Lions dans les combats , et moins chefs que guerriers. En paix , illustres porcs du troupeau d'Épicure , Tout souillés de tabac et couverts de lauriers ;

rime. L'usage était autrefois de prononcer Ure. H ne semble pas s'être conservé ; il £aut pourtant y revenir en lisant les vers, quand la rime l'exige. Voltaire, dans le passage cité plus haut, a £Edt rimer Eure et structure, Hamilton écrit à Boileau :

Des bords de la rivière d^Eure ,

Lieux où pour orner la Nature i

L*Art fit jadis qadqne fracas.

La prononriation est représentée, au défaut de l'orthographe, par l'auteur delà Chronique Scandaleuse, qui dit, p. ga , que le seigneur Stemaj « fut noyé en la rivière Dure. » L'incorrection est encore plus grande, dans cette phraàe d'une lettre de Henri IV, écrite le x4 mars i Sgo , sur le sujet de la bataille d'Ivry : « De leur cavalerie il y en a de neuf cents à « mille de tués et de quatre à cinq cents de démontés ou prisonniers , sans « les blessés et ce qui s'est n »yé an passage de la ririère de Dure, qu'ils « ont passée à Ivry. >» Le noiii de Mimeure offre la même irrégularité : aussi Hamilton écrit-il toujours Mimure.

X Fameux par le séjour des ducs de Vendôme, et les vers de quelques poètes de leur cour, Chapelle, Chaulieu, Palaprat.

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