LA COMTESSE DE S'-AUL
SUR UNE iPlTRE Qu'ON LUI AVAIT ADEESSiE.
Oui, j'ai lu, cousine adorable, J'ai lu deux fois les jolis vers Qui , sous votre nom favorable ^ Sont sûrs de courir l'univers.
Pouvez-vous bien d'un tel hommage Vous étonner un seul moment?
Ah ! lorsqu'au printemps de mon âge J'avais encor quelque talent, Dans un moins séduisant langage , Je vous en aurais dit autant, Et peut-être bien d'avantage.
Du chantre ingénieux et doux Qui vous aime, je le parie , Et qui voudrait à vos genoux
' Cette pièce a paru d'abord dans VAlmanach des Muses de 1 785 , avec la lettre au vicomte de B.B., et les vers à la marquise de ***. L'éditeur annonçait , p. a5a , que ces trois pièces étaient tirées du recueil des Œuvres du chevalier de Bertin, qui devaient incessamment paraître chez Hardouin. Dans l'édition de i8a3 , le nom de SaifU-Aulaire remplace l'abréviation , et on lit cette note : « L'épitre était de M. de Choisy, et destinée à une «( antre madame de Saint- Aulaire , mère du député du Gard. »
3oa A MADAME DE S*-AUL...
Passer le reste de sa vie,
Vous ne connaissez , dites- vous,
Les traits ni la muse polie :
Mais connaissez-vous (je vous prie )
Tous ceux qui vous trouvent jolie,
Tous ceux que votre esprit rend fous?
D'un soin qui sans doute le blesse
N'allez pas vous embarrasser.
A quelle autre peut s'adresser
L'hymne charmant qu'il vous adresse ?
Peu de femmes, en vérité.
Réunissent à la beauté,
Comme vous , cent moyens de plaire ;
Et vous seule avez hérité
De l'esprit, de l'urbanité,
Comme du nom de Saint- Aulaire.
Pour peindre si bien vos appas.
Vos yeux, votre grâce divine,
Il faut avoir suivi vos pas;
Ou , si l'on ne vous connaît pas.
Vous conviendrez qu'on vous devine.
A MONSIEUR
Joigny, ce 19 septembre 1780.
En vers polis et délicats , En vers qu'Olympe daigne lire , C'est à vous qu'on voudrait écrire Du sein de nos petits états ; Mais auprès du dieu des combats Le moyen de monter ma lyre ?
Prêcheur des amoureuses lois.
Des plaisirs courageux apôtre y Dans ce pays très-peu courtois, Bli-Bourguignon , roi-Champenois , Et qui , partant , n'est l'un ni l'autre , Méditant les plus doux exploits , Après une longue abstinence , Je venais chercher, à la fois , Les plus intéressans minois Et les plus jolis vins de France :
Je n'ai trouvé que l'ordonnance Qui nous prescrit la résidence , Et qui nous met à quatre mois.
Vous vous doutez bien , d'après cela, Monsieur, que je suis au régiment , et que c'est de Joigny qu'on vous écrit Vous demanderez qu'on vous le fasse connaître.
3o4 LETTRE
La ville est bâtie sur le penchant d'une montagne ; toutes les rues en sont étroites et escarpées : mais sa position sur la rivière, et des environs charmans, en forment un des pins agréables paysages que je connaisse.
Là, des prés étendus , là^ des collines vertes Où mûrit, plein de pourpre , un raisin velouté ; Ici y des bois touffus et des salles couvertes , Où l'Amour vers le soir égare la beauté.
Un pont majestueux unit la double rive ; Des casernes de Mars plus loin régnent les murs ; Et riTonne en son cours , errante et fugitive , Se plaît à les baigner de ses flots toujours purs.
J'ai vu, comme vous pouvez penser, tous les gens à voir, le maire, le bailli, le directeur, tous les notables, et madame l'élue. On n'attend point ici qu'on ait bégayé les premiers compliraens d'usage pour vous offrir des cartes. Le reversi s'empare sur-le-champ de la conversation , et la soutient à lui seul jusqu'à neuf heures du soir. En se quittant, il est fort ordinaire de se demander comment on se porte. Comme j'attends toujours le premier moment pour me montrer, et jamais le second pour disparaître, j'entre et je sors volontiers sans avoir proféré une seule parole. Le beau monde m'a pris jusqu'ici pour un sot, et je trouve encore cela tout-à-fait commode. Voilà,
A MONSIEUR***. 3o5
Monsieur, la société, telle qu'elle est; et c'est notre unique ressource. Jugez si nous sommes à plain-i dre : nous sommes persécutés par les mouches, e\ dévorés d'ennui.
On ne reçoit point en ces lieux De ces mensongères nouvelles Qui font l'amour des curieux.
Nos dames, à leur jeu fidèles, N*ont jamais usé leurs beaux yeux Sur ces profondes bagatelles , £t dans leui^ moraens sérieux Ont bien assez de leurs querelles, Sans embrasser celles des dieux.
Nous laissons, en rois d'Angleterre *, Aller le monde comme il va; £t pour nous le coche d'Auxerre Est la flotte de Cordpva ^
Nous avons eu cependant, l'autre jour, un grand événement, pour Joigny. La foire y avait attiré un peuple prodigieux de tous les villages, à dix lieues à la ronde. Et quelle terrible foire ! Celles de Bassora et dllispahan ne sont rien auprès. Vous imaginez bien que les enfans barbus dlsaac et de Juda n'avaient point oublié les cannes, les lorgnettes,
A Ce Yen contient une allusion que nous ne pouvons expliquer.
' Dom Louis de Cordova commandait une escadre espagnole peudanl la guerre d^Amériqiie.
3o6 LETTRE
les ustensile^ de la Tamise, et leur probité ordinaire.
On voyait étalés par terre Ces hochets de tous les climats; Des colliers, des bagues de yerrc.
Et les sifflets dont le parterre A, dit-on, régalé '....
Si vous joignez à ces petits passe-temps quelques bals que nous donnons en plein air à toutes nos élégantes , vous aurez un précis de toutes nos dissipations dans ce bienheureux séjour qui , suivant moi, n'a d'autre avantage que celui d'être fort près de Paris.
Mais dites-moi donc, je vous prie^ Des souffleurs éternel doyen , Quelques mots de la comédie, Où des dieux la trotipe choisie >
■ Il est probable que le nom de Thomas remplissait le vers. Le 3 1 apût 1 7 80, un Américain , nommé Du Buisson , fit représenter aux Français une détestable tragédie, intitulée Nadir ou Thamas Kouli Kan. Il y en a un curieux extrait dan$ le Journal de Paris, du %o novembre. La Uarpe en a parlé dans sa Correspondance. On peut aussi consulter les Mémoires Secrets, t. xv, p. aSa , a86; t. xyi,p. a4, 97, 107, m.
* Il s*agit de quelques représentations de société données à Trianon , et où d*augustes personnes , la reine elle-même , remplissaient des rôles. La fin de la lettre le proirre çhûrenient; Jl est plus d'une fois question de ces représentations dans les Mémoires Secrets. On y lit , entre autres détails ( t. XV, p. 309 , à la date du ao sept. 1780) , que « la reine a essayé de « jouer la comédie au Petit Trianon ; que Mo» Jules , M»» Diane de Poli-
A MONSIEUR***. 3o7
Naguère a figuré si bien; De cette riante folie , Le plus doux charme de la vie , Et que j*adore en vrai païen.
C'est là qu'il faudrait être, au lieu de y^éter ici D£ PAR LE Roi ^ Je n'oublierai jamais le plaisir que j'ai goûté aux dernières représentations ^. Il n'est pas possible de saisir avec autant de vérité des tons aussi opposés , et de se reproduire avec plus d'agrémens sous des formes aussi différentes.
Je suis encor tout ébaubi
De ces douces métamorphoses ; Et G... sous les traits de la vieille Bobi
Cachant son visage de roses ,
Et J... ^ au sourire enchanteur.
Aux traits piquans, à la grâce gentille , Avec ce parler doux qui pénètre le cœur,
« gnac , secondeot S. M. , qui , lasse de la représentation , a choisi les rAles « de soubrette, etc. » On voit dans la Correspondance de La Harpe ( Lettre a 3 3 ) , que la reine joua , à Trianon , dans le Barbier de SéviUe de Paë^ello.
■ Formule du préambule des ordonnance^ royales.
* tt Le public » disent les Mémoires Secrets « n*est point admis à ces « représentations : il n*y a que des gens de Tintériëur et attachés à la « famille royale. »
3 Un éditeur explique ces abréviations par les noms de Madame Gonfier et de Madame JuUêi.'Lt second de ces noms est sûrement mal imaginé , car la mesure du vers le repousse; le premier n*est pas mieux trouvé , ce
3o8 LETTRE
Laisseront à jamais au plus fm connaisseur A deviner qui des deux est la fille.
Je m'arrête, Monsieur, car j'aperçois tout le danger de l'entreprise. L'attendrissante Jenny % l'impayable Pierre-le-Roux, Gotte et Détieulette, Use et le Commissaire de quartier, ont de grands droits à un article à part. Je serais contraint de louer mai ce qui ne saiu*ait être trop bien loué. Il faudrait mettre dans mon rôle autant d'art qu'ils ont mis de naturel dans le leur ; mais voiià la chose impossible. D'ailleurs ne savez-vous pas
Qu'un éloge fastidieux Peut souvent tenir lieu d'injures ?
Je crains surtout d'être ennnveux.
Et n'ai pas les mains assez pures Pour offrir de l'encens aux dieux.
Si pourtant je chantais celle à qui les dieux même
semble. U faut chercher les noms de deux dames de la cour, et non pas des noms d'actrices. Nous ne doutons presque pas qu'il ne faille lire :
Et Gtâche sons les traits de la vidJle Bobi Cachant son Tisage de roses.
Et Jule au sourire enchanteur.
M™" de Guiche était fille de la duchesse Jules de Polignac.Elle remplissait dans Rose et Colas le rôle de la vieille mère Bobi, et M™« Jules celui de Rose apparemment. '
' Jeniny est un persomiage dans le Roi et le Fermier; Pierre-le-Roux est le père de Colas dans Rose et Colas; Gotte et Détieulette aj^rtiennent à la Gageure imprévue ; Lise et le Commissaire sont deux excellens rôles dans On ne s'avise jamais de tout. Ces quatrepièces sont de Sédaine.
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S'empresseat en tous lieux de céder leurs auteb, Sous un chapeau de fleurs cachant son diadème, Et se mêlant aux jeux des paisibles mortels ;. Si je disais cet heureux assemblage
D'esprit, de grâces, de bonté.
De raison et de badinage,'
Et de douceur et de fierté ;
Enfin si je peignais près d'elle ,
En dépit de la majesté ,
L'amitié constante et fidèle ' :
Ce portrait, sans être flatté.
Rendrait assez bien le modèle.
La baguette magiqiie est véritablement dans ses mains. Il n'était réservé qu'à elle de réveiller les beaux -arts, et de les rassembler dans les délicieux jardins de T... *. C'est une école de gràceç et de goût, fondée par le Goût et les Grâces ellesmêmes. Je ne crois pas qu'il y ait des gens assez barbares pour condamner de si nobles ^ amusemens. Au reste,
Qu'à Paris un peuple hébété , Pesamment à souper les fronde ;
' La reine, dont il fait ici le portrait, portait à la duchesse Jules de Polignac la plus tendre amitié.
* L'éditeur de t8a3 ne s'est pas trompé en écrivant Trianon eu toutes lettres.
3 II est fort permis de croire et de dire que cette épilhète n'est pas le mot propre.
3io LETTRE A MONSIEUR***.
Je conçois sa témérité.
La plus régulière beauté
Ne saurait plaire à tout le monde :
Lorsque Vénus sortit cle Tonde ^
On critiqua sa tresse blonde -
Et ses yeux pleins de volupté.
Adieu, Monsieur, donnez- vous toujours bien ^'du tourment pour servir, comme elle le mérite, 'k divinité que nous portons dans notre cœur; car c'est le feu sacré qui nous feit vivre.
Ailes ) coures, volez où son penchant rentraîne: Elle a tant pris de s^in de combler mes désirs ! Qu'on prévienne les siens, qu'on charme ses loisirs!
Qu'on la console des soupirs Qae coûte quelquefois la grandeur souveraine :
IJé I dites-moi , sans les plaisirs,
Que servirait-il d'être reine ?
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