‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critique (volume 2)Chapitre 26 sur 76 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

viy lecteur, tu trouveras étrange, peut estre, de ce que j'ay si hrevetnent traité un si fertile et copieux argument comme est l'illustration de nostre poésie française, capable certes de plus grand ornement que beaucoup n'estiment. Toulesfois tu dois penser que les arts et sciences n'ont receu leur perfection tout à un coup et d'une mesmemain; ainçois par succession de longues années, chacun y conférant quelque portion de son industrie, sont parvenues au point d/ leur excellence. Recoy donques ce petit ouvrage, comme un dessein et pourlrail de quelqiu grami et laborieux édifice, que j'entreprendray (possible) de conduire, croissant mon loysir et mon sçavoir : et si je congnoy que la nation française ait agréable ce mien bon ifouloir (x'ouloir dy-je), qui aux plus grandes choses a toujours mérité quelque louange. Quant à l'ortltograpl», j'ay plus suivi le commun et antique usage de la raison, d'autant que celé nouvelle (mais légitime à mon jugement) façon d'écrire est si mal receue en beaucoup de lieux, que la nouveauté d'icelle eust peu rendre l'œuvre, non gueres de soy recommandable, mal plaisant, voire contemptive, aux lecteurs. Quant aux fautes qui se pourraient trouver en l'impression, comme de lettres transposées, omises ou superflues, la première édition les excusera, et la discrétion du lecteur sçavanl, qui ne s'arrestera à ii petites clx)ses.

Adieu, amy lecteur.

DE LA DLl EN'SE ET ILLUSTRATKJN DE LA LANGUE FRANÇOISE

l F. tous les ouvrages de Joachim du Bellay,

la Dcffcnce et illtisiralion de la langue fran-

àiyse est incontestablement celui qui, à son

apparition et dans tous les temps, obtint

j le plus de succès.

Ce succès, très légitime d'ailleurs, tient à différentes causes que je voudrais étudier ici, la critique en ayant jusqu'à ce jour omis quelques-unes qui me paraissent à moi de première importance, pour s'occuper plus spécialement de la valeur intrinsèque du livre, de ce qu'il contient et même de ce qu'il ne contient pas.

Dans le passé, le succès de la Dejfence fut dû tout ensemble aux circonstances particulières qui marquèrent son apparition, au nom et au génie de l'auteur, à la nouveauté de l'ensemble de la doctrine, à la polémique qui en résulta, aux œuvres immortelles qui s'y rattachent. Dans le présent — car jamais on n'a autant étudié, analysé, disséqué la Deffence que de notre temps — il est dû principalement à ce fait qu'à chaque renouveau de la poésie française, en 1820, en 1865 aussi bien qu'aujourd'hui, Romantiques, Parnassiens, Symbolistes se sont visiblement inspirés ou réclamés du manifeste de Joachim.

50 NOIFS m COMMENTAIRE

Commentons donc par le commencement, et avant de l'examiner au point de vue critique, taisons l'historique de cet opuscule.

Si Ton sait exactement a quelle époque il parut (avril i 349) on ne sait rien ou à peu près rien des conditions dans lesquelles il tut publié, Joachim, contrairement a ce qu'il lit pour V()livt' et le Ruiieil de fwsic, ayant négligé de nous renseigner sur ce point.

En l'absence de documents oftîciels et précis, on en est réduit aux conjectures. De là tant de versions contradictoires. Qu'on me permette de donner ici la mienne.

Dans la seconde moitié de l'année 1548, un libraire de Paris nommé Gilles Corrozet mit en vente un petit volume intitulé : Arl poétique fratiçois pour r instruction des jeunes studieusct encor peu avan- C€i en la Poésie françoi se (i). Cet ouvrage n'était pas signé, mais au bout de quelques jours ce ne fut un mystère pour personne qu'il était de Thomas Sebillet ou Sibilet, avocat, lequel, tout en plaidant, cultivait les Muses. C'était la première fois peut-être qu'un traité de ce genre était édité en français ; la curiosité publique en fut d'autant plus excitée, que, parmi les idées qui y étaient exprimées, quelquesunes et non des moindres avaient déterminé le groupement des jeunes poètes qui s'était formé autour de Dorât, principal du collège Coqueret. Où Sibilet les avait-il prises ? étaient-elles siennes ? les avait-ils trouvées dans les deux ou trois recueils de vers où elles étaient éparses et se les était-il appropriées ? ou bien s'était-il fait l'écho complaisant et opportun des disputes littéraires qu'il avait entendues dans le quartier des Écoles entre les partisans de Marot et ceux de la poétique nouvelle représentée timidement par

(i) Le privilcge de cet ouvrage est du 2 5 juin 1548. L'cpitre au lecteur du 27 juin.

DE LA DKFUNSE ET ILLUSTRATION' DE LA LANGUE FRANÇOISE i I

Jacques Peletier et bruyamment, résolument, par les camarades de Ronsard? Toutes les suppositions sont permises, mais je crois bien aussi qu'il avait été renseigné et quelque peu catéchisé par Etienne Pasquier, son ami intime (i), qui, à son retour d'Italie, s'était enrôlé sous la bannière de Ronsard. Toujours est-il qu'un jour les compagnons de la docte Brigade eurent la surprise de voir que leur programme leur revenait du dehors, dans sa partie essentielle, en belles lettres moulées et dans un livre qui, pour comble d'ironie, avait l'air d'avoir été écrit à leur adresse.

Sibilet appartenait à l'école de Clément Marot et conseillait au tioi'icc de s'inspirer de ce maître et de ses émules, qu'il qualifiait de « bons classiques auteurs ». Cependant, son admiration pour eux n'était pas aveugle et sans réserve, elle était même sur certains points très éveillée et très clairvoyante. Sibilet trouvait par exemple — mais Peletier du Mans l'avait dit avant lui — que le fond qu'ils avaient exploité en commun était épuisé ou tout près de l'être, qu'il était temps d'abandonner le rondeau, le lai, le virelai, la ballade, qui n'en pouvaient plus, et de cultiver les nouveaux genres: le sonnet, l'ode et l'épopée qu'il appelait « le grand œuvre ». A la vérité il ne répudiait pas tout ce qui était mauvais '- dans la poésie marotique ; la rime équivoque le séduisait encore, et le meilleur moyen d'enrichir notre langue était encore à ses yeux la traduction littérale et servile des Latins et des Grecs, mais il se faisait une très haute idée de la poésie et du rôle du poète : la poésie pour lui était un art sacré dont la source était toute religieuse ; le poète n'était pas, ne devait pas être un simple rimeur : c'était un homme inspiré qu'avait touché le feu divin et qui n'écrivait pas pour ft le rude et ignare populaire ».

On le voit par ce résumé succinct, le corps de doctrines, qui peu

(i) Pasquier avait rencontré Sibilet en Italie vers 1547. Il lui a dédié sa Lettre III : Si les Romains ont été supérieurs aux awiens Gaulois, soit au fait des armes ou des lettres.

-OMMENTAIRU

de temps aprirs allait se faire jour d'une taçoii si éclatante dans la De^ftu'c fl illustration de la UiUi^uc fraiisoysc, était là en germe, comme le diamant qui pour briller ne demande qu'à être dégagé de sa gangue.

duel crtet produisit au collège Coqueret la lecture de cet Art poétique ? Il est aisé de s'en rendre compte, Qiiand on croit avoir inventé quelque chose dont on attend la gloire ou la fortune, il est toujours désagréable de se voir devancer par un concurrent. Je pense donc qu'après avoir lu et discuté l'ouvrage de Thomas Sibilet, nos amis de la Pléiade se consultèrent sur le parti qu'il convenait de prendre. Ils en avaient deux : ou garder le silence, chacun se réservant d'exposer son esthétique dans l'avant-propos de son premier volume de vers, ou répondre par un manifeste dans lequel serait développée tout au long la pensée de l'Hcole. Si Joachimne s'était pas trouvé là, on peut être sûr que c'est le parti du silence qui l'aurait emporté, car aucun de ses camarades n'était de force et ne se sentait de taille à engager avec les partisans de Marot et de Saint-Gelays une lutte qui risquait fort de devenir très vive. Mais Joachim était là, qui n'aspirait qu'à « mettre la plume au vent », tant il était impatient de cueillir dans la carrière des lettres, où il venait d'entrer, les lauriers verts que sa mauvaise santé l'avait empêché de cueillir, à l'exemple de Langey, dans la carrière des armes. Comme il était sur le point de publier YOlivc avec « une épistre et petit avertissement au lecteur » (i), il proposa à ses amis de ramasser la balle qu'on leur avait jetée par dessus les murs du collège et de la renvoyer dans le camp ennemi. Cette proposition fut acceptée avec d'autant plus d'enthousiasme que, si personne n'avait osé la faire, chacun espérait retirer quelque avantage de la dispute qui allait s'ouvrir entre les deux écoles rivales. Et voilà comment l'épître projetée au lecteur de YOlive devint

(i; IVciace tic la seconde édition de VOlive.

DF. LA DÉFENSE ET IL! l'STRATION DE LA LANGUE IHANÇOISE )î

le niatiifcstc de la Dtffiu, ci comment ce fut joachim et non Ronsard qui en fut le rédacteur.

M. Ferdinand Brunetière, qui n tant fait pour entretenir le culte de la Pléiade parmi la jeunesse universitaire, disait récemment dans un article vit^oureux sur la Dcffence que, « sans pouvoir le prouver, il ne doutait pas que Ronsard y eût mis la main », et il priait le lecteur de « comparer notamment le chapitre intitulé ; (/// Lou^ Poème Frauçoys à la seconde préface sur la Franciade qu'on a retrouvée dans les papiers de Ronsard, mais qu'il n'a publiée luimême dans aucune édition de ses œuvres (i) ».

Eh bien, j'ai voulu relire ces deux morceaux, et si j'ai trouvé dans la préface de Ronsard et le contraire eût été surprenant, et cela ne prouve rien, attendu que cette préface est postérieure de plus de vingt ans à la Deffence et à VArt poétique de Peletier qu'il ne faut jamais oublier — si j'y ai trouvé, dis-je, des idées qui sont dans le chapitre du Louf^ Poème de Joachim et dans d'autres, une chose m'a surtout frappé, c'est la dissemblance de leur style. Le caractère principal de la Deffence, son mouvement, son allure géné-

(i) Rnnie des Deux-Mondes du i" janvier 1901. — M. Emile Faguet qui, dans la question, semble s'en être rapporté à l'opinion insuffisamment éclairée de Sainte-Beuve, est plus affirmatif encore et ne craint pas de dire* dans son livre sur le Seiiième sikh, si intéressant malgré tout, et par endroits si neuf, que la Deffence et illtiitration « est de lui (Ronsard) autant que de du Bellay » (p. 202). Je crois avoir réfuté victorieusement cette assertion dans la Fie de Joachim par d'autres arguments que ceux que je donne ici. J'en ajouterai un dernier pour conclure : Si la Deffence était l'oeuvre de Ronsard autant que de Joachim, comment se fait-il que le premier ait laissé au second l'honneur de la signer et n'ait jamais réclamé sa part ? Le désinjtéressement de Ronsard en cette affaire serait d'autant plus extraordinaire qu'il ne l'a pratiqué ni dans l'invention de TOde ni dans celle de l'Alexandrin où cependant son rôle d'initiateur est si contestable.

raie sont plutôt ceux d'un discours, et d'un discours improvise, — je prends ce mot dans le sens où l'entendent les orateurs et non dans le sens de hdl if que lui donne M. Bruncticre ou dans celui de bàilt' que lui donne M. Chamard. La préface do la Frauciade at-ellc ce caractère, ce mouvement, cette allure ? Evidemment non. C'est un beau morceau de littérature oîi l'art n'a rien laissé à l'improvisation, et quant à l'éloquence qui y règne, car il y en a, elle ne coule point de source comme celle de Joachim, elle sent le travail de la lime.

je n'apprendrai pas, en effet, à M. Brunetière que, de même qu'il y deux sortes d'orateurs : ceux qui improvisent et ceux qui écrivent leurs discours, il y a aussi deux sortes d'écrivains : les spontanés et les laborieux. Les premiers laissent courir leur plume devant eux comme si elle était tenue par une autre main que la leur et comptent sur l'inspiration pour aller jusqu'au bout de leur ouvrage.

De là des hauts et des bas qu'on ne rencontre point ciiez les autres. Q.uand ils ne sont pas inspirés, ce qu'ils écrivent est plutôt médiocre; quand ils le sont, il n'y a pas à dire, ils laissent voir le démon qui les a possédés. Leurs phrases ne sont peut-être pas toujours d'une correction irréprochable, et la propriété des termes qu'ils emploient laisse quelquefois à désirer, mais ils ont des élans, des cris, des trouvailles, des bonheurs d'expression, que procure assez rarement la recherche, et si, dans le flot tumultueux et confus des idées qui se pressent sous leur plume, ils passent souvent de l'une à l'autre, sauf à y revenir plus loin, ils n'en donnent pas moins, malgré ce désordre qui n'est pas toujours chez eux un effet de l'art, la sensation et comme le frisson du beau.

Les laborieux, au contraire, n'abandonnent rien au hasard de l'inspiration ; ils ne s'en tiennent pas au premier jet qui le plus souvent renferme la flamme, mais au risque de l'ét'eindre, ils développent, ils amendent, ils corrigent; ils appellent la rhétorique et

la lime à leur secours ; entre la nature et l'art ils n'hésitent pas, ils donnent la préfcrence à l'art. Leurs idées sont mieux enchaînées, leur argumentation plus forte, leurs conclusions mieux déduites, et si leur style change avec l'âge, contrairement au style des spontanés qui est toujours le même ( i ), leur langue qui étonne par sa richesse est travaillée, ciselée, polie comme un bijou.

Les spontanés se nomment Joachim du Bellay et Lamartine. Les laborieux, Ronsard et Victor Hugo. Ce n'est pas le caprice ou la fantaisie qui me fait rapprocher ici ces quatre grands noms. Ils s'appellent et se répondent, comme des échos, d'un siècle à l'autre. Lamartine continue Joachim — comme Victor Hugo continue Ronsard -- et nous aide à le mieux comprendre. Ils ont tous deux la même spontanéité, la même façon de voir, le même style douxcoulant, facile et négligé, qu'ils s'expriment en vers ou en prose. Et c'est grâce à celte focilité et, si l'on veut, à cette négligence, que Joachîm a pu écrire, dans le court espace de dix ans qui représente toute sa vie littéraire, les sept ou huit recueils de vers français et latins qui forment son bagage poétique.

Ronsard n'a donc pas mis la main, à proprement parler, au manifeste de la Di'jfencc. Est-ce à dire qu'il n'y collabora d'aucune manière ? soutenir cette thèse serait absurde, et, comme dit le proverbe, qui veut trop prouver ne prouve rien. Évidemment Ronsard aida Joachim de ses conseils et ht passer dans cet ouvrage des théories qui étaient plutôt les siennes que celles de son ami (2).

(1) Il est remarquable, en effet, que le style de Joachim et de Lamartine, que je cite ici comme exemples, est demeuré à peu de chose prés dans tous leurs ouvrages ce qu'il était déjà dans VOUve et les Mcdilalions ; tandis que celui de Ronsard et de Victor Hugo a changé d'une œuvre à l'autre. Comparez pour vous en rendre compte les Oies de Ronsard, voire les Amours de Cassandrc à ses dernières œuvres; et les Odes cl Ballades aux Feuilles d'automne et à la Lègeudc des

siècles. ' 11-

(2) Il est clair, en effet, que Joachim exprimait l'opinion de Ronsard plutôt que la sienne, quand il proscrivait de la manière que l'on sait la traduction des

Mvrl s 11 (.t>.MMI N 1 A IKK

Mais là dut se borner sa collaboration. La part qui lui revient de ce chef est donc assez mince, j'en dirai autant de celle de Dorât. Peut-être est-ce lui qui fournit à Joachini les citations, avouées ou non, de Quiniilien, de CiccMon, d'Horace et des autres, qui illustrent le texte de la De (fen ce et constituent le plus cl.iir de son appareil scientifique ; peut-être aussi le guida-t-il dans l'élaboration des chapitres qui ont trait à la langue, bien qu'ils soient assez pauvres, mais son action ne dut pas s'exercer beaucoup plus loin. Si Dorât et Ronsard y avaient collaboré directement, cfTcctivcment et la plume à la main, la Dcffcncc serait mieux digérée et mieux conduite ; l'ordonnance en serait moins trouble, et les différentes parties mieux proportionnées. Encore se trompe-t-on, selon moi, quand on croit se trouver en présence d'un texte hâtif et bâclé. Pour avoir été écrit tout d'une traite, le manifeste de la Pléiade n'en fut pas moins l'objet d'une étude sérieuse et approfondie. Songez qu'il s'écoula de huit à dix mois entre la publication de V Arl poétique de Sibilet et la Deffence de Joachim ! Ce qui peut donner à ce dernier ouvrage l'apparence d'une chose hâtive, c'est que, comme je le dis plus haut, il produit l'effet d'un discours improvise ; qu'il se ressent de la jeunesse de l'auteur dont c'était le début et qui, ne l'oublions pas, avait alors vingt-cinq ans à peine ; que nous le jugeons sans nous en rendre compte avec tout notre acquis et qu'on

poètes anciens, puisque deux ans après la publication de la Deffence il traduisait plusieurs chants de VUnèide. II est clair aussi que, dans le chapitre qui a trait au rythme, en gardant le silence sur l'alexandrin, il marquait le mépris de Ronsard pour ce vers, puisque Ronsard trouvait qu'il sentait la prose et lui préférait le décasyllabe fCf. la 2* préface de la Frauciade), tandis que lui, Joacliim, dés 1519, ^'^ servait de l'alexandrin pour écrire le Poète courtisan.

Kn ce qui concerne la théorie de l'imitation des anciens, les Italiens compris, Joachim n'aurait pas eu besoin d'entrer au collège Coqueret pour l'introduire dans la Dejffena ; elle était tout au long dans la préface de VArl poétique d'Horace par l'eleîier et dans les Œuvms poétiques du même, et c'est évidemment Pcictier qui lui montra la route de l'Italie avec ses sonnets traduits de Pétrarque, comme c'est lui qui lui avait appris le sonnet et l'ode.

DE LA DHFENSt 1-T ILLUSTRATION DK LA LANGUI-. I RANÇOlSE 57

y relève d'un chapitre à l'autre des contradictions qui s'expliquent, une fois qu'on est averti, par la divergence des opinions littéraires qui se débattaient au collège Coqueret et par les hésitations qui en résultaient (i). Mais en dépit de ses manques et de ses imperfections, la Dejfcncc n'en est pas moins une œuvre belle et forte et d'un grand souffle ; aussi a-t-elle résisté au temps et se lit-elle encore avec intérêt, voire avec fruit.

Quand elle fut sur le point de paraître, Joachim voulut qu'elle reçût tous les sacrements. A cet elTet, il la dédia au Cardinal, son cousin, tant pour lui marquer son admiration, que pour répandre sur son manifeste un peu de son prestige, et puis il demanda à Dorât de lui donner l'estampille du collège Coqueret — ce qu'il lit dans les quelques vers grecs qui lui servent d'épigramme. Cette estampille avait une grande importance au point de vue du succès du livre, car, tout en révélant dans son épigramme le nom et les origines de l'auteur, lequel s'était contenté d'y mettre ses initiales. Dorât laissait supposer que la Dcffciice exprimait la pensée du groupe dont il était le précepteur, et les manifestes de cette nature ont toujours eu plus de retentissement en France quand ils ont revêtu, ne fût-ce qu'en appareuce, un caractère collectif. Croit-on, par exemple, que les Provinciales et la préface du Cromwel, malgré tout le génie de leurs auteurs, auraient obtenu tout de suite le même succès, si derrière le nom de Pascal et celui de Victor Hugo

(i) Pourquoi, par exemple, la rythmique de la Dejfcnce est-elle muette sur Venjiiiubcvunt qui a une si grande importance dans la versification et que Joachim a pratique si heureusement dès le premier jour? Parce que Ronsard « était d'opinion, en sa jeunesse, que les vers qui enjambent l'un sur l'autre n'étaient pas bons en notre poésie ». Toutes fois, dit-il, j'ay cognu depuis le contraire parla lecture des autheurs grées et romains, conmie,

Lavinia venit

Littora »

(2e préface de la Fravciade).

jS Nt.iris II lAl.W.WI N 1 AIKI-

on n'avait pas aperçu ou ciu apercevoir les Solitaires de Port- Roval et la bande des Jeune-Trance de l'Hcole romantique? l'.ii bien, la ûdjciuc de Joachini du Bcllav alla pour la nicMiie raison tout de suite aux nues, je veux dire qu'aussitôt parue, tout le monde s'en occupa, les uns pour la louer, les autres pour la critiquer.

La critique ne manqua point à la Dcffcncc ; il est vrai que Joachim l'avait provoquée comme à plaisir en donnant à son manifeste, un petit air de pamphlet qui n'a jamais nui en France au succès des ouvrages de plume, car dans les disputes littéraires qui dépassent en général son entendement, la galerie ne s'intéresse guère qu'aux personnalités mises en cause, et Joachim avait dit son fait à tout le monde : j'entends, comme de juste, à tous ceux qui tenaient le haut du pavé en poésie. M. Emile Faguet trouve même qu'il se laissa emporter trop loin par une sorte de fougue scolaire qui n'était guère la sienne (i). Ce n'est pas mon avis. Comme presque tous les esprits primesautiers, Joachim était un fougueux, sans compter qu'il avait du sang militaire dans les veines. Il ne fit donc, selon moi, que céder à son naturel, quoiqu'il l'ait forcé quelque peu et à dessein, en attaquant comme on sait « les rcblanchisscurs de murailles qui jour et nuit se rompent la teste à imiter » et en dénonçant les cpisserks des mauvais rimcurs de l'école de Maroi. C'est Thomas Sibilet qui paraît avoir riposté le premier. Il ne pouvait pas s'abstenir après avoir été directement, personnellement, pris à partie par Joachim qui, sans le nommer, s'était plu à copier quelques-unes de ses expressions et même à blâmer

( I ; Le Seiiunu siicU, p . 215.

DE LA Di;iF.NSF. ET ILLUSTRATION DE LA LANGUE 1 KANÇ.OISK 59

comme mal coupe le Jernier vers du SonncI à rEiiviriix qui prùcédait son Arl pccliquc (i).

Sibilet profita de la traduction de L'Iphii^'cuic d'Euripide qu'il publia à la fin de Tannée 1 549 (2) pour répondre à l'auteur de la Dcjjcucc et, afin de donner plus de piquant à sa riposte, il s'efiorça de le faire sur le ton cavalier et frondeur qui était celui de Joachim. « Cette mienne mignardise, disait-il dans l'épître aux lecteurs, a l'aventure déplaira à la délicatesse de la délicatesse de quelques hardis repreneurs : mais si je say que la friandise vous en plaise, ce me sera plaisir de leur déplaire en vous plaisant. » Cela voulait dire en bon français qu'il n'avait cure du sentiment de du Bellay sur la version. Et puis, comme il n'y a point de bonne réplique sans une pointe personnelle, il se moquait de la prétention que Joachim avait affichée de n'écrire que pour « une affectée demyedouzaine des estimés princes de nottre langue » et de gagner l'immortalité avec ses petits ouvrages.

En résumé la réponse de Sibilet n'était pas bien méchante. Tout autre fut celle de Guillaume des Autelz. Il appartenait à l'école poétique de Lyon et était cousin de Pontus de Tyard. En cette double qualité, l'admiration que Joachim avait exceptionnellement témoignée pour Maurice Scève, chef reconnu de l'école lyonnaise, aurait pu lui tenir la langue, mais, outre que des Autelz était, lui aussi, d'une nature belliqueuse, il avait été révolté du mépris que professait Joachim pour les anciens genres et quelque peu contrarié encore dans ses goûts pour les traductions. Et il avait saisi la première occasion pour s'expliquer là-dessus avec son éloquence et sa franchise accoutumées (3). Il fimt dire aussi que

(i) Voici ce vers : « Sinon que tu en montres un plus seur ».

(2) L'Ipbigèiie d'Euripide poêle tragiq., tourné de Grec en François par l'auteur de Y Art Poétique Paris, Gilles Corrozet, 1549. Privilège du 13 novembre 1549.

(3) Réplique aux furieuses défenses de Louis Meigret. Lyon, Jean de Tournes et

6o Non s Kr t.o.MMi X r \iRi-

l'article de l'imitntion des anciens ét;iit tout ;\ la fois le fort et le faible de la doctrine que soutenait la Dclfcncc ; le fort, en ce sens que Joacliim rompait délibérément avec une tradition qui, pour avoir eu le mérite et Thonneur d'initier plusieurs générations aux beautés des langues anciennes, ne pouvait en se continuant que nuire au développement naturel et original de la nôtre ; le faible, en ce sens que Joachim, faute de s'être expliqué clairement, avait l'air de ne pas savoir au juste ce qu'il voulait. Et de fait, en proscrivant la traduction des anciens, et en poussant tout à la lois à les imiter, il semblait se contredire, mais la contradition n'était qu'apparente et quand on va au fond de sa théorie il est facile de voir qu'entre traduire et imiter il y avait dans son esprit une différence profonde. Comme l'a très bien définie M. Emile Faguet, l'imitation, telle que Joachim l'entendait, n'était que Vi)inulrilioii. Il voulait que l'écrivain se pénétrât par ses lectures des grandes pensées et des sentiments qui sont dans les auteurs, afin de « les laisser sortir de lui, sans y songer et sans le vouloir, tout imprégnés de lui-même .et devenus siens par le long commerce » (i). Mais comme il le comprenait mieux qu'il ne l'exprimait, sa tliéorie, même après l'application assez heureuse qu'il en avait faite dans l'OZ/tV (2), ne contenta aucun de ses adversaires, et Barthé-

Guill. Gazcau, 1550. — Des Autelz était alors en dispute avec Meigrct à propos de 1 orihographe.

n) Le Sfi^iime sikh, p. 214.

(2) D'aucuns diront peut-être, après avoir lu les très curieuses rcciicrchcs de M. Vianey sur les Sources italieitiics de VOlivc (Maçon, l'rotat frères, 1901;, que joachim. contrairement à son assertion, traduisit plus qu'il n'imita de wàiioire. Ce n'est pas mon avis, et d'ailleurs peu importe qu'il ait imité de mémoire ou le i;vre sous les yeux. Si quelques-uns des sonnets de VOlive ont été traduits littéralement et vers par vers de l'Arioste, de Pétrarque ou de poètes italiens plus ou moins obscurs, la plupart des autres ne sont en somme que des adaptations où avec u:-. ;:;oLit exquis, au fur et à meture qu'il en avait besoin, il s'est servi de mots, de figures et d'images qu'il avait butinés un peu partout. Ainsi fait

DE I.A l)i;i ENSE l-.T IM.LSI R A I loV liK I

\ I \ \(;i ■ I II.'

Icmy Aneau ne manqua pas de la critiquer à .son tour dans le Qiiinlil Horatiiiii, resté célèbre à plus d'un titre.

Ce Qiiintil Horalian, publié à Lyon sous le voile de l'anonyme, dans le courant de l'année 1550, on a cru jusqu'en ces derniers temps qu'il était de Charles Fontaine, poète lyonnais qui jouissait au seizième siècle d'une certaine réputation. Cette croyance paraissait d'autant plus fondée, que Joachim avait clairtfment désigné 1-ontaine dans la phrase de la Deifcncc où il s'écrie: « O combien je désire voir sécher ces Prinlnns... tarir ces Fontaines! » et que le Ouintil était suivi d'un quatrain de La Fontaine aLD.B.A. (i). Cependant M. Henri Chamard a démontré il y a trois ans (2) que le véritable auteur de ce pamphlet n'était autre que Barthélémy Aneau, lequel à cette époque dirigeait le collège de la Trinité de Lyon; pour ma part, j'en étais convaincu depuis que M. de

l'abeille, ainsi ont fait nombre de poètes et d'écrivains de toute langue qui passent pour très originaux. N'est-ce pas Molière qui disait : Je prends mon bien où je le trouve ? Le diflkile n'est pas de s'habiller avec les plumes des autres, mais de s'en faire un vêtement dont la coupe pariiculiére, la couleur et la forme constituent une nouveauté. Eh bien ! Joachim, fidèle en cela à ses principes, par un procédé qui n'avait encore jamais produit de pareils résultats, a doté la littérature française de poésies qu'on peut tenir pour originales, parce que, si le fond ne lui appartient pas en propre, la forme est bien à lui, et que, en poésie, la forme est la chose principale, essentielle. Même quand il s'est contenté de traduire, bien loin d'avoir trahi la pensée de son modèle, il l'a rendue avec tant d'art et de bonheur, que l'original ne vaut souvent pas l'adaptation ou la copie. l:n veut-on la preuve ? On n'a qu'à comparer le sonnet 113 de ['Olive au texte italien de Bernardino Daniello à qui Joachim l'a emprunté. Je m'étendrai tout au long sur ce sujet dans le commentaire de VOlive. (i) Voici ce quatrain :

Jamais si tost ne t'aura

Claire eau de ma fontaine vive,

Que legier feu esteinct sera

De l'huyle obscur de ton olive (2) Rev. d'hist. litt. de la France, 15 janvier 1898.

62 NOTFS ET COMMENTAIRE

Nolhac (i) avait publié la lettre de Ciiarles Fontaine à Jean de Morel où il se défend d'avoir écrit le Qniiitil et où il accuse formellement Aneau den être l'auteur responsable. De quelle dateest cette lettre si importante ? M. Chamard croit qu'elle est du mois d'avril 1550. Je n'en suis pas aussi sûr que lui. En tout cas, il est asse;^ curieux que ni Morel, ni Joachim, ni Fontainen'aient cherché à détruire la légende en refetant publiquement la responsabilité de ce libelle surla a beste masquée » (2)qui n'avait pas eu le courage de le signer (3). Car il n'y a pas à en douter une seule minute, si la chose avait été ébruitée comme elle aurait du l'être, Claude de Buttet qui, en 1554, attaqua si violemment Aneau dans son Apolos^icpoiir la Savoic{[) publiée la même année à Lyon, n'aurait pas manqué de lui lancer le Quint il ï la tête, étant donné surtout qu'il le traite d'âne en jouant sur son nom, et que, de son côté, dans une phrase du Qta'ntil, Aneau disait à Joachim : « Tu fais celui qui cherche son â«e et est monté dessus. »

(i) Lettres Je Joachim du Bellay publiées d'après les originaux. Cliaravay, 1883.

(2) En se servant de cette expression dans la seconde prcfiice de VOlivc, Joachim semble avoir voulu désigner l'auteur du Quititil, mais savait-il au juste qui il éuit ? J'en doute encore.

(5) Après cela peut-être qu'Aneau en avait été empêché par ses fonctions de principal, puisqu'il ne les résigna qu'en 1551; mais ce n'était pas une raison pour laisser croire par le quatrain ci-dessus que le Qnintil était de Ch. Fontaine, et je comprends que celui-ci, dès qu'il fut informé qu'on le lui attribuait, se soit empressé de protester auprès de Morel qu'il savait lié avec Joachim.

(4j Apologie de Marc Claud. de Buttel pour la Savoie contre les Iniures et cahniinies de Bar tMomé Aneau. A Lyon, chezAngelin Benoist M.V.LIII. — M. Henri Chamard n'ayant rien dit de cet ouvrage dont la teneur nous a été révélée par M. F. Mugnier dans son étude sur Claude de Buttet {Mémoires el documents publiés par la Société Savoisienm d'histoire et d'archéologie, t. XXXV), il est bon que je rappelle ici les circonstances dans lesquelles il fut écrit.

Au mois de février 15 36 0555, suivant le style français), François I" avait envahi la Savoie et l'avait réduite en province française au détriment de son oncle, le duc Charles III. Le conquérant y avait trouvé la justice administrée par des

Ce Barthclemy Aneau, que Buttet appelle « Vulcan, boiteux fait en despit du ciel » n'était certes pas le premier venu. Né à Bourges où il avait étudié sous Melchior Wolmar, qui fut le maître de Th. de Bèzc et de Calvin, il était venu à Lyon en 1529 et avait commencé par enseigner la rhétorique au collège de la Trinité de cette ville. Devenu principal en 1540, il remplit ces fonctions jusqu'à sa mort arrivée en 1561, après les avoir quittées volontairement pendant sept années consécutives, de 1551 à 1558. « Exclusivement dévoué au culte des lettres, dit M. F. Buisson, Aneau partageait ses loisirs entre la muse latine et la muse française. Il trouva un jour chez un de ses amis, l'imprimeur Mathias Bonhomme, une suite de gravures destinées à illustrer des emblèmes perdus. Il en devina le sens et en refit le texte en distiques latins parfois aussi crus que les images elles-mêmes : c'est la Picla poesis. Ses essais

tribunaux de diverses sortes, au-dessus desquels le Conseil résident de Chambéry qui appliquait dans ce pays de droit écrit, les lois romaines et la procédure de Stiituta Sahaïuiia d'Amédée VIII et de ses successeurs. En remplacement de ce Conseil, dont les membres s'étaient dispersés, le roi de France établit à Chambéry un Parlement et l'y maintint malgré les efforts des magistrats grenoblois pour L'iiglober la Savoie dans le ressort du Parlement de Dauphiné. Ce pays participa heureusement aux bienfaits de l'édit de Villers-Cotterets (février 1559) P^*" '^quel François I«r prescrivit entre autres l'emploi de la langue française dans les actes reçus par les notaires, dans la procédure civile et criminelle et dans les décisions judiciaires. Et à la Restauration de 1559, apri^'S son mariage avec Madame Marguerite, le duc Emmanuel-Philibert s'empressa de promulguer un édit renouvelant cette prescription. Entre temps elle avait déchaîné au Parlement de Chambéry une guerre scandaleuse, et c'est pour y mettre fin que les membres de ce Parlement élaborèrent le règlement intitulé : StUe et reiglement su?- le /aie t de la Justice, qui fut imprimé à Lyon en 15 54 avec une préface de Barthélémy Aneau. Mais Aneau ne fitque jeter de l'huile sur le feu en accusant les lois de la Savoie et leurs représentants d'avoir laissé les crimes impunis jusqu'à l'arrivée des magistrats français, et cela sous couleur de plaider la cause du français sur le dos du latin.

D'où l'intervention de Claude de Buttet dans ces singuliers débats et la publication de son Apologie pour la Savoie.

64 NOTES FT COMMENI AIRH

poétiques ont ce nicritc et ce rccl intérêt d'être un ei^ort, en somme très intelligent, et à coup sur très nouveau pour assouplir la langue populaire et faire passer dans l'usage commun la ileur de l'antiquité (i). »

M. Demogeot, qui a consacré au collège de la Trinité une notice si intéressante (2), ajoute': « A une connaissance profonde des lettres grecques et latines il joignait une éloquence facile, un abord gracieux. Il laisait des vers latins, durs d'abord, mais ingénieux ; des vers français où l'esprit manquait moins que le naturel. — Arrivait-il à Lyon un accident, Aneau le racontait ; un prince, Aneau le haranguait; une sottise, Aneau s'en moquait; une fête, il en réglait les préparatifs. » C'est ainsi qu'après avoir achevé l'impression du Stile du Parlement de Savoie, Pierre de Portonaris et Jean Pidic, imprimeurs lyonnais, le chargèrent d'en écrire la préface. Par malheur Aneau avait la main lourde ; le pion qu'il s'était montré dans le Quiulil reparut dans cette préface d'une manière si injuste, si maladroite, que les magistrats du Parlement de Chambéry la firent supprimer de tous les exemplaires, et que Butteten prit texte pour exécuter son auteur dans Y Apologie pour la Savoie, qui est encore plus un pamphlet qu'une apologie. Je dis bien pour l'exécuter, car le poète savoisien, comme s'il avait prévu la i'm tragique d'Aneau, lui criait à la fin de son libelle : « Va doncque et cherche un autre chemin et n'espère plus aucun confort de ce magnanime Lyon ou tu te caches, car cognoissant quel homme tu es, et te reputant indigne de son ombre, luy-mesmeà belles dents et pattes te démembrera. » On sait que Barthélémy Aneau, qui passait pour avoir fait du collège de la Trinité un foyer d'hérésie, lut massacré dans une émeute occasionnée par les ligueurs, le 5 juin I 561, jour delà Fête-Dieu.

( \ ) Sebastien CaUellion, t. I, p. 22-2}.

(2) Rrciu du Lyonnaii, Lyon ancien et moderne, 1838, t. I, p. 409.

Analysons maintenant le Qiiinlil. Cela nous permettra de souligner du même coup les défauts de la Dctfoicc. Aneau, comme pour se faire la main et montrer le bout de l'oreille du régent qu'il était, commence par chicaner Joachim sur le titre de son livre qu'il trouve « de belle parade, magnifique promesse et grande attente » mais faux ; puis, à propos du mot Deffciice qu'il lui reproche d'écrire par deux /" et un c, il s'en prend à son orthographe qui est, en effet, singulièrement fantaisiste. Nous y reviendrons tout à l'heure avec l'auteur du Qmntil. Les quatre lettres ini:iales dont Joachim a signé son livre et l'épître dédicatoire au Cardinal sont également l'objet des railleries de Aneau. Pourquoi ces quatre lettres que « quelque lourdaud » peut traduire de façon irrévérencieuse, comme celui qui traduisait S.P.Q.R. par : Stnltiis. Popiilus. Qiiisrit. Romani, ou encore l'écriteau de Pilate sur la croix : I.N.R.I. par : Je n'y reloiirncrai jamais? L'épître au Cardinal lui fait l'effet « d'un nain qui pour atteindre hault monte sur ses eschaces ». On n'est pas plus gracieux. Et quant au mot Patrir qui figure dans cette épitre et que Joachim répétera plusieurs fois dans le cours de son opuscule, Aneau trouve que « ce nom obliquement entré en France avec les autres corruptions italiques » est inutile. '< Q.ui a Pays n'a que faire de Patrie ». Ce n'est pourtant pas la même chose, et je m'étonne que le pion de la Trinité qui savait son Virgile n'ait pas compris le sens qu'y attachait Joachim. Mais il suffisait que le mot fût neuf — car si Joachim n'eut pas le mérite de l'inventer (i), il eut l'honneur de le mettre

(i) Littrc a trouvé le mot Patrie dans le chroniqueur Jean Chartier, mort en 1462, ce qui prouve qu'il était déjà employé au XV' siècle.

66 NOTKS VT COMMKKTAtRE

en usage il surtîsait. dis-jc, que le mot lût nouC ou jxuùt Tctrc pour être critique et rejeté par Atic.ui. Petites chicanes en somme et qui, dans le Quintil, ne sont que ce qu'on appelle les bagatelles de la porte. Glissons donc et suivons notre censeur dans l'examen du fond même de la Dcffnjcc.

Sur les divers chapitres dont se compose la première partie du livre, il est creux, insuffisaiU, quasi nul ; il n'émet aucune idée originale, il ne fait aucune critique sérieuse. Le chapitre de Y Origine des latii^ucs, qui donne tant à penser et sur lequel il v avait tant à dire, ne lui suggère qu'une réflexion juste; encore porte-t-elle uniquement sur le plan général du livre : il trouve que joachim est inconséquent, que les chapitres et propos ne dépendent point l'un de l'autre, mais qu'ils ont été mis « comme ils vcnoyent de la pensée en la plume, et de la plume au papier ». Et c'est tout. Qu'en conclure ? que sur la question il n'en savait pas plus que l'auteur de la Dcffcnce, et c'est vraiment trop peu. Sur les articles qui suivent, il se borne à relever les expressions qui lui paraissent impropres. Il a déjà relevé le mot sourcil employé « pour gravité ou arrogance (i ), il relève à présent les expressions : ijlaivc couvert de sa gayue «. pour glaive enroillé, impolv et non forby... i>, fameux poêles dont l'épithète lui semble (c déshonorable : car il se prend en mauvaise partie comme libelle fameux lieu f;mieux », faix d'autres espaules qui est à ses yeux une métaphore aussi lourde et grossière qu'un porte-faix.

Dans la seconde partie, qui traite de Vlllustralion de la langue française, Aneau est plus heureux dans ses remontrances, tout en étant aussi vétillard. Il sent très bien ce qu'il y a de contradictoire à première vue dans la thèse de Joachim sur le moyen

d) M. Person remarque que Voltaire a cmpJoyO ce mot dans le même sens que Joachim : « Les sourcils de la fierté » {Siècle de Louis XV).

DE LA DÉfENSE ET ILLUSTRATION DE;LA LANGUE FRANÇOISE 67

d'enrichir et illustrer Li langue par l'imitation et non par la traduction des Grecs et des Romains. Il proteste contre « l'exhortation trop dédaigneuse » qu'il adresse aux poètes de laisser les vieilles poésies aux Jeux floraux de Toulouse et aux Puys de Rouen « lesquels ont tant fait pour Tentreticn éternel de la Poésie française. » Il défend le rondeau, le virelai, la ballade et le chant royal que Joachim traite « d'épisseries », à cause de « la ditliculté d'iceux Poèmes, qui ne sortent jamais de pauvre esprit » et sont de facture difficile. Pauvre raison, d'ailleurs. Il met ces poèmes anciens au-dessus des nouveaux que du Bellay préconise. L'ode ne lui dit rien qui vaille et lui fait l'efiet de chanson -- ce qui n'est pas trop mal vu ; quant au sonnet, son principal tort à ses yeux est d'être italien. Il fait un grief à Joachim, et cela est juste, de dédaigner l'épître comme incapable d'enrichir la langue, et d'enseigner au poète le mépris du vulgaire — ce qui n'est vrai qu'à moitié. Il n'admet pas que la satire soit autre chose qu'un coq-à-l'àne. A propos des églogues que Joachim conseille de chanter « d'une musette résonnante et d'une fluste bien joincte », il fait un procès à Ronsard qui, « très arrogamment, se glorifie avoir amené la Lyre Grecque et Latine en France, parce qu'il nous faict bien esbahyr de ces gros et estranges motz, strophe et antistrophe. Car jamais (par adventure) nous n'en oysmes parler. Jamais nous n'avons leu Pindar.... » (i) H dit que l'hendécasyllabe n'a pas attendu d'être prôné dans la Deffencc pour être employé sous le nom de décasyllabe (à l'instar des Italiens) dans les rondeaux, chapelets, épitres, élégies, épigrammes et chants iwmux. Sur la comédie et la tragédie en vers, il n'a que quatre lignes, encore est-ce pour nous apprendre qu'il connaît des tragédies assez bonnes et que, s'il ne connaît point de comédies, il ne confond

(i) Cela prouve que B. Aneau n'avait pas lu non plus les Hymnes pindariques de Luigi Alamanni qui ont servi de modèle à Ronsard pour ses OJcs. (Cf. Le MoiU-le de Ronsard dans l'Ode pi ndarique par Joseph Vianey. Montpellier, 1901.)

68 NOTES ET COMMENIAIRT

point avec elles les tarces et moralités. Il est d'avis, lui aussi, d'user de mots purement trançais, mais il estime que Joachim a mal observé son commandement en disant î'/V/A'j pour veilles ; sotti^cr pour penser; dirige pour adresse; pardonner pour espargner; aliène pour estrange; tnolestie pour enniiy; sinueux pour eoiirhe ; donner la dernière main pour mettre fin et parachever, etc. «, qui sont, dit-il, des expressions de son crû, en quoi il ne savait pas si bien dire, la plupart étant, en etîet, des idiotismes angevins. Il défend aussi la rime équivoque comme w la plus exquise sorte de de ryme >> qu'aient mise à la mode les Molinet, les Crétin et les Meschinot. Après avoir vengé les Traverseurs et les Bannys de liesse des sarcasmes de Joachim, il s'écrie qu'ils sont deux mille en France à avoir lu les Grecs, Latins, Italiens, Espagnols, Hébreux et Allemands. Et certes, il y a là de quoi nous faire rougir ! Trouverait-on mille personnes aujourd'hui connaissant toutes ces langues ? Enfin, après avoir reproché à Joachim de se contredire en faisant l'éloge de la traduction de VÉleetre, par Baïf, il s'attaque à son orthographe, et j'ai bonne envie de lui donner raison, car l'auteur de la Deffence y a, par ma foi, trop « peu curieusement regardé. » Ronsard dit, dans l'avertissemcment de ses Odes, qu'il avait délibéré de suivre en l'orthographe de son livre la plus grande part des raisons de Louys Maigret. Je ne crois pas que Joachim ait jamais pris sur ce point un parti quelconque. En tout cas il s'en défend dans la seconde préface de VOîive. S'il approuve et loue grandement ceux qui, comme Jacques Peletier et Louys Maigret ont entrepris de réformer l'orthographe, en « voyant que telle nouveauté déplaist autant aux doctes comme aux indoctes, il aime beaucoup mieux louer leur intention que de la suivre. » Et comme pour nous montrer combien la question lui était indifférente, il a poussé la négligence ou la paresse jusqu'à écrire dans la Deffence le même mot de trois manières; à moins cependant que ce ne soit les imprimeurs qui lui aient joué ce mauvais tour, pour le

punir de s'en rapporter à leur bonne foi du soin de corriger ses épreuves. Ht voilà ce qui m'a décidé, dans la réimpression de cet ouvrage et de ceux qui suivront, à ne pas adopter religieusement l'orthographe archi-fantaisiste des éditions originales des premières œuvres de Joachim. Fcut-ètre même eussé-je été mieux avisé en la modernisant tout à tait. Hn agissant de la sorte, j'aurais certainement facilité à beaucoup la lecture de la prose et des vers de notre i^uteur, mais à la rétiexion il m'a paru que j'enlèverais à sa phrase, avec la physionomie archaïque des mots dont il a usé, une partie de sa couleur et de son pittoresque, et j'ai suivi l'exemple de M. Ikcq de Fouquières, de préférence à celui de M. Martv-Laveaux. Ayant la bonne fortune de posséder la petite édition des œuvres complètes de Joachim, publiée à Rouen chez la veuve Thomas .Mallard, en 1597, laquelle est une des plus estimées, j'ai cru bien taire en adoptant son orthographe, encore me suis-je permis de choisir, comme M. Becq de Fouquières, parmi les formes diverses d'un mot celle qui se rapprochait le plus de la prononciation et de l'orthographe actuelles.

Nous avons suivi pas à pas le censeur du Onintil. A présent que nous en avons fini avec sa leçon de grammaire, nous allons essaver de montrer dans la Deffence ce que , volontairement ou non, Aneau n'y a point vu.

Sibilet et lui terminent leur ouvrage critique en raillant Joachim de sa prétention à rimmortalité. J'accorde qu'il montait au Capitole un peu trop vite, mais coinme la postérité a ratitié la haute opinion qu'il avait de son œuvre, nous aurions mauvaise grâce aujourd'hui à lui reprocher d'avoir pris au sérieux le C^lo Musa Beat qui fut sa première devise. D'autant qu'elle s'applique mer-

-O NOTHS 1:T lOMMl-NTAlRV

veilleusemcnt au rôle do la poésie, tel qu'il le cumprcnaii, à la noble mission qu'il assignait au poète, et que c'est précisément ce rôle, cette mission, qui constitue, à mon avis, la partie vraiment neuve et originale de la Dcffciiù- et illustrai ion de la hvii^iic fratifoyse.

Apres avoir servi d'amuseur au public et prostitué son talent dans des œuvres indignes de lui, le poète devait être le prêtre de l'Art et le défenseur de la Patrie. Sa mission était donc double.

C'est « pour le devoir en quoi il est obligé à la Patrie », que Joachim a écrit la Dcffaicc. Rien qu'à l'entendre tenir ce fier langage, on sent qu'il est de race militaire, qu'il appartient à une famille de chevaliers qui, durant des siècles, de père en fils, ont versé leur sang sur tous les champs de bataille oîi se joua la fortune du Pavs, et qui, suivant l'expression pittoresque du cardinal du Bellay, avaient une fleur de lis dans le cœur. Et tout à l'heure, en l'entendant dire au poète : « Si tu as quelquefois pitié de ton pauvre langage )\ je ne pourrai me défendre du souvenir de Jeanne d'Arc et de la grande pitié qu'elle voyait au royaume de France. Jeanne d'Arc voulait bouter dehors l'Anglais qui était l'ennemi, joachim, à son tour, veut chasser de la Cour et du territoire national les mauvais poètes qui l'occupent et la déshonorent. Et c'est à cette fin qu'il désire que soient « fouettés à la cuisine ceux qui abusent de la faveur des princes et grands seigneurs par la lecture de leurs petits ouvrages », ou qu'on leur donne « de l'argent pour se taire. »

Apres cela, je veux bien que Joachim exagère et que les écuries d'Augias n'étaient pas si sales qu'il le dit. Tout n'était pas à blâmer certainement dans l'école de Marot — puisque c'est après Marot qu'il en a — ; il y avait du bon dans les anciens genres et des choses qui valaient mioux qu' « épiceries » dans les rondeaux, virelais et ballades auxquels il déclare la guerre. Mais quand Victor Hugo traitait Racine de vieille perruque, il exagérait lui aussi. On

DR LA DIlINSi: FT II.I.LSTRATION' HE LA LAKCLT: I RANÇOISK 71

ne fait de rc«uuuu)n .saiut.iiic qu'en taisant table rase, sauf à rendre justice plus tard aux dieux qu'on a vaincus, délogés, renversés. Et c'est un fait qu'en 1549, au moment où Joachim entra en lice, la poésie française, qui depuis la mort de Clément Marot était représentée surtout par Saint-Gelays, fliisait triste, figure à côté de la poésie italienne. Où était Arioste ? où était Pétrarque ? et Dante, le plus grand de tous, et Bembe, qui n'était pas le moindre? Je comprends donc que Joachim ait eu honte de notre infériorité, de notre insuffisance, et que, dans son ambition et sa colère, il ait tourné les yeux vers l'Italie !

L'Italie! ah ! certes, il n'avait pas eu besoin d'être excité par Ronsard et Baïf pour marcher à sa conquête. Avant même que Jacques Peleticr du Mans lui eût révélé l'œuvre triomphante de Pétrarque, il était plein d'admiration pour elle. Il l'admirait à travers les œuvres d'art que ses sculpteurs et ses architectes avaient semées un peu partout, jusqu'au seuil de son petit Lire ; il avait toujours devant les yeux le grand Christ à la tunique d'or et à la couronne de comte qui illuminait la chapelle de la Bourgonnière (i) de son éclatante beauté... Sans compter que son frère René lui avait parlé souvent, dans les longues veillées de la Turmelière, de la campagne de Naples où ses ancêtres avaient suivi le roi René d'Anjou, du royaume de Piémont dont son cousin Langev fut le conquérant et le vice-roi, de Rome, enfin, sur les ruines de laquelle son autre cousin, le Cardinal, étalait l'orgueil de sa robe de pourpre !...

Mais pour le moment, l'Italie, aux yeux de Joachim, c'était le pays de Dante, de Pétrarque et d'Arioste et aussi celui de Virgile, d'Horace et d'Ovide. Car les Italiens, en prenant la place des

(i) Le château de la Bourgonnicre, dont la merveilleLise chapelle Renaissance est encore intacte, est situé à 5 kilonùtres de Lire. J'en parle longuement dans la fie de Joachim,

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Romains, les avaient coiumucs dans les arts et les lettres, sinon dans les armes, et les papes qui étaient assis sur le trône des Césars avaient vu éclore et fleurir autour d'eux, surtout en Toscane, dans la longue nuit du Moven-age, un idiome nouveau qui ne ressemblait pas plus au latin du siècle d'Auguste que le trançais de la Chijti.um di- Roland. Et certes, la langue de la Divine Comédie, du Roland Furieux et du Cauionicre valait bien celle des O^t'5 d'Horace, des Mctamorplwses et de \ Enéide.

Pourquoi donc notre pauvre langue vulgaire qui avait donné de si belles promesses dans le Roman de la Rose, au lieu de s'épanouir dans des œuvres maîtresses comme l'italien, n'avait-elle produit depuis lors que des fleurs pâles, maladives, dégénérées ? Parce que nos savants la dédaignaient et continuaient de penser et d'écrire en latin, et que nos rimeurs, au lieu de prendre la jeune poésie par la main et de la conduire sur les hauteurs où l'air et l'esprit sont plus purs, l'avaient promenée dans les bouges comme maître François Villon, ou sur les coteaux de Meudon comme maître Clément Marot et ceux de son école.

Mais ce n'était pas une raison pour désespérer de notre langue vulgaire. Elle était, tout comme une autre, capable de porter les plus hautes pensées, de s'élever vers les régions sereines. La preuve en était qu'Héroët et Maurice Scève venaient de chanter leurs amours sur le mode platonique. On n'avait d'ailleurs qu'à regarder du côté de l'Italie et qu'à suivre l'exemple de nos ancêtres les Gaulois, qui s'étaient enrichis des dépouilles de Rome.

Et voilà pourquoi Joachim pressait les poètes de renoncer aux rondeaux, virelais, chants royaux et ballades, qui suffisaient aux Jeux Floraux de Toulouse et aux Puys de Rouen, et de cultiver à la place le sonnet, l'ode, l'épopée, l'églogue, la comédie et la tragédie, à l'exemple de l'Italie, des Latins et des Grecs. Seuls, le sonnet pouvait nous donner un jour où l'autre un Pétrarque, l'ode, un Horace, l'épopée et l'églogue un Arioste et un Virgile,

la comédie un Aristophane et la tragédie un Sophocle et un lùiripidc. Qu'importait d'ailleurs, s'écriait Joachim, qui semblait prévoir Tinfériorité de Ronsard dans le Joui^ Poème, qu'importait que le poète épique, au lieu d'arriver au premier rang, n'atteignit que le second, voire le troisième ! Sa tentative n'en serait pas moins glorieuse. Mais il fallait à tout prix abandonner la traduction qui, pour nous avoir rendu VEleclre de Sophocle, ïlliadi' d'Homère, VArt poétique d'Horace et quelques fragments du Can:^onierc de Pétrarque, n'affranchirait jamais la langue et la laisserait serve de l'étranger. Et Joachim conseillait l'imitation, l'adaptation, Viiitiulriiion, c'est-à-dire l'art de s'approprier, de s'assimiler les mots, les figures et jusqu'à la pensée d'autrui, tel que l'avaient pratiqué les Latins à l'égard des Grecs, les Italiens à l'égard des Latins, — tel aussi, qu'après la Pléiade et à son exemple, devaient le pratiquer nos écrivains cosmopolites. C'était le seul moyen de faire de notre pauvre langue vulgaire une langue noble et riche, et du triste « reblanchisseur de murailles >> qu'était le rimcur ordinaire, un poète « qui me fera indigner, apayser, éjouir, douloir, aimer, haïr, admirer, étonner, bref, qui tiendra la bride de mes affections, me tournant çà et là à son plaisir ».

La poésie désormais sera donc une œuvre d'art.

«,1 Qui veut voler par les mains et bouches des hommes doit longuement demeurer en sa chambre, et qui désire vivre en la mémoire de la Postérité doit comme mort en soy-mème suer et trembler maintcfois. » Ce principe posé, ne nous étonnons pas si Joachim nous enseigne le mépris du vulgaire s'il veut que la poésie soit autre chose que de la prose rimée. Du moment que le naturel n'est plus suffisant en poésie, il va de soi que le poète digne de ce nom ne doit plus songer qu'à écrire pour une élite. Le peuple d'ici longtemps ne comprendra rien aux questions d'art et d'esthétique. Ce n'est pas pour lui évidemment que Virgile écrivit VEnéide ni Ovide les Métamorphoses. Aristophane faisait les délices

74 NOTlsn (IVMMIMAIRK

du peuple grec. Libiche et Déranger feront toujours les délices du nôtre, c.ir le peuple n'aime que ce qui l'amuse, et le grand art est ennemi des contorsions, du gros rire et des grimaces. Mais Joachim n'en fait pas moins la part du peuple. Il veut que le poète s'en inspire, qu'il lui emprunte une partie de son vocabulaire, les mots usuels et les termes des métiers, et lui-même, comme pour donner l'exemple, sème le texte de la Deffeme d'expressions communes, de comparaisons et d'idiotismes angevins ( i). Il veut encore que le poète épique s'attache à mettre en œuvre les vieilles légendes et les anciennes chroniques. Quoi de plus ? Mais s'il n'écrit que pour une élite, s'il se contente d'été lu par les esprits cultivés et d'être apprécié par ses pairs, le poète ne scra-t-il pas obligé de se faire courtisan ? A Dieu ne plaise ! et pour lui en ôter l'envie, Joachim prend le fouet de la satire el tape à coups redoublés sur le dos de Saint-Gelays. Il ajoute pour son édification qu'il ne doit « espérer le fruit de son labeur que de l'incorruptible et non curieuse postérité. » Cependant il est indispensable qu'il entre à la Cour. D'abord il a besoin d'encouragements de Mécène et d'Auguste pour entreprendre de grandes choses ; ensuite la Cour est la « seule école où l'on apprend à bien et proprement parler ; enfin « l'honneur nourrit les arts et l'on ne voit jamais s'élever ce qui est « déprisé de tous ». Mais la Cour n'est pas seulement l'école du beau langage, c'est là aussi que se préparent les destinées de la Patrie, et le poète ne pourrait

(i) J'en ai cité plus haut quelques-uns. I:n voici d'autres: /:/ premier pour w premièrement » ; premier que pour « avant que » ; copie pour « abondance » ; tirer pour « peindre » ; on dit encore couramment en Anjou : se faire tirer pour « se faire photographier » ; des pieds et des vuûns pour « de toute façon » ; trop plus pour « beaucoup plus » ; manque pour o défectueuse » ; eucore pour « à cette heure » ; non tant pour, — comme poiir au lieu de « que pour ». Comme, en Anjou, est encore employé pour « que » dans les formes comparatives : je ne suis pas si riche comme vous. — Dans le chap. III de la Dcffeuce, Joachim, comparant la langue française à une plante qui n'a point encore fleuri, se sert de mots empruntés a l'horticulture qui au seizième siècle, grâce à René du Bellay, cvcque du Mans, éuit plus florissante en Anjou que partout ailleurs.

DE I..\ iMlh.M-. ti ILLUSTRATION DK LA LANOUL ll<AN<,.OISI. ;,

pas célébrer dignement les gestes des rois de France, s'il n'était admis à leur table et traité comme un héros dont la gloire f;iit un « compagnon des dieux».

Et voilà ce qu'était la Dcffencc et comment Joacliini entendait VJllusIralion de la hvik^nc française. Il faut bien d'ailleurs que les « cygnes réveillés de leur silence » l'aient comprise de la sorte, puisque, en dépit du « croassement des corbeaux », ils dotèrent la langue maternelle d'une poésie prestigieuse sans laquelle Malherbe ne serait peut-être jamais venu, ni les poètes du grand siècle, ni ceux du nôtre.

Si je ne craignais d'allonger démesurément ce Commentaire, j'essaierais de montrer dans un dernier paragraphe tout ce que les poètes du dix-septième siècle doivent à la Dejjcuce et à la Pléiade, et il me serait facile de prouver que, si Y Art poétique de Boileau fit oublier ceux de Joachim, de Peletier et de Ronsard, Malherbe, avec ses grands airs de mépris, les avait beaucoup lus, beaucoup médités et qu'il emprunta quelque peu à ses illustres devanciers. C'est un fait certain, d'ailleurs, que Joachim ni Ronsard ne disparurent jamais des recueils collectifs de poésies qui lurent publiés en France de 1597 à 1700, c'est-à-dire de la mort de Ronsard à celle de Racine (i).

On a dit que l'histoire était un recommencement perpétuel. L'histoire littéraire, tout en se continuant, est faite de réactions plus ou moins lointaines et le plus souvent inattendues. Rien ne se perd en littérature. La pensée de ceux qui v ont marqué, ne tùt-ce qu'une heure, se retrouve toujours avec le temps, sous une forme ou sous une autre, pareille à ces cours d'eau qui disparaissent tout à coup dans un trou ou sous les sables et qu'on

(i) Cf. kl Bibliographie des Recueils collectifs de poésies publies de ifi^j à ijon, par Frédéric Lachèvre, 1 vol. in-4, chez Henri Leclerc, 1901.

76 NOTES El COMMKNT.MRK

est tout étonne de voir j.iillir c]uclqufs lieues j^lus loin, aussi elairs, aussi lumineux qu'avant leur perle ou leur chute.

Je lisais dernièrement dans un livre très curieux sur Chateaubriand et quelques écrivains de son groupe (i) des remarques aussi justes que profondes sur le style de joubert qui iut, comme chacun sait, le Boileau de notre littérature, mais un Boileau caché dans les coulisses du théâtre, de 1800 à 1820, autrement dit à' Aiala aux Méditaiions.

L'abbé Pailhès établit de la façon la plus ingénieuse que Joubert ne pouvait ignorer la Dcffcncc, et que ce penseur, qui prêterait à la ligne droite des modernes argumentateurs ce qu'il appelait des circuits platoniciens, avait prêté une attention particulière au conseil que |nous donne Joachim dans son chapitre sur le Rythme :

« Qui ne voudroit régler sa rythme comme j'ai dit, il vaudroit beaucoup mieux ne rvmer point ; mais taire des vers libres, comme a fait Pétrarque en quelque endroit, et, de nostre temps, le seigneur Loys Aleman, en sa non moins droite que plaisante Agriculture. Mais tout ainsi que les peintres et statuaires mettent plus grand'industrie à faire beaux et bien proportionnés les corps qui sont nuds, que les autres : aussi faudroit-il bien que ces vers non rvmés, fussent bien charnus et nerveux : afin de compenser par ce moyen le défault de la Rythme. »

Ainsi parlait Joachim. Joubert, qui avait l'ambition « de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot » , avait essayé de justifier la théorie de la Deffence (2). Tl avait fait dans sa jeunesse des vers mêlés et sans rime, où Télision n'était pas observée mais

Cl) Cf. Du nouveau sur J. joubert, CbateaubriauJ, f'oiitanes et sa fille..., par G. l'ailhes, i vol. in-i8, chez Garnier, 1900.

(2) On sait que Joachim n'a fait qu'un sonnet en vers libres, et il n'est pas bon. Sur cet article encore il exprimait bien moins son opinion que celle de Ronsard qui, dès 1544, avait composé une ode sans rime.

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qui n'en était pas moins très harmonieux, car il avait au plus haut degré le sentiment du rythme et du nombre. C'est lui qui disait : « Tout son dans la musique doit avoir un écho,... et nous qui chantons avec des pensées et qui peignons avec des paroles, nous devrions, nous aussi, dans nos écrits, donner à chaque mot, à chaque parole un hori/on et un écho. ^ Mais cet écho n'avait pas dans son esprit l'équivalence de la rime. La rime lui faisait l'effet d'un « raffinement étrange et bizarre, qui avait tait dévier notre poésie au XI' siècle. » Il n'avait pris du vers que la mesure et le chant, encore avait-il choisi de préférence le vers octosyllabe parce que, tout en flattant l'oreille, il convient par sa vivacité et sa rapidité, soit à la « concision ornée » du maximiste, soit à la grâce légère de l'épistolier, et qu' « il est dérivé du plus ancien vers et du plus usuel de notre liturgie », « du vers le plus profondément populaire », l'iambique dimètre.

Plus tard, Joubert appliqua sa rythmique à sa Correspondance et à ses Pensées, et rien n'est plus intéressant que la décomposition en octosyllabes que l'abbé Pailhès a faite de quelques-unes de ses lettres. Etant donnée l'influence considérable que Joubert exerça sur l'esprit de Chateaubriand, on est en droit de se demander, après cette expérience, si René ne lui devait rien de l'harmonie savante de ses phrases rythmiques.

Quelques années après, à la fin du premier Empire, un poète angevin de grand talent qui fut avec Millevoye le précurseur de Lamartine, Charles Loyson, reprenait, comme élève de l'Ecole normale supérieure, la thèse de J. du Bellay sur la traduction des poètes anciens et se montrait moins révolutionnaire que lui en soutenant que les uns pouvaient être traduits en vers et les autres en prose (r).

(i) « Voici ce qu'il écrivait à ce sujet, en 1812, à M. Papin, régent de rhétorique au collège de Saumur, qui devait, quelques années plus tard, refuser la chaire de philosophie à l'École normale supérieure :

\'inl l.i Rcst.ui ration, suivie du i;ran(.l renouveau de 1X20. Victor Hugo et ses camarades du Cénacle tirent mieux que de

" ... Je vous ai promis de vous envoyer la suite des propositions que je veux développer et soutenir dans ma thèse (de doctorat). Mon plan n'est point encore arrêté. Je vais cependant vous exposer ce qu'une première vue de mon sujet représente. Pourquoi s'est-on si peu entendu quand il s'est agi de décider si les poètes doivent être traduits en vers? i" Parce que, ne convenant pas de la t.iclie que devait se proposer le traducteur, du but vers lequel il devait tendre, on ne s'est point accordé sur le sens du mot traduction ; 2° parce que la question était posée d'une manière trop générale. Faut-il traduire les poètes en vers? Mais les raisons que l'on donnera pour traduire les poètes épiques et tragiques de cette façon, restera-t-il prouvé que l'on doive traduire de la même manière les poètes comiques? etc., etc. Voilà deux écueils qu'il faut que j'évite. Commençons donc par bien fixCr nos idées sur le sens du mot traduction.

«.Si les langues n'avaient point chacune leur génie et qu'on trouvât dans chacune des mots correspondants à tous les mots d'une autre, on traduirait en substituant le mot correspondant a son correspondant. Un dictionnaire françaislatin renfermerait des traductions parfaites de tous les chefs-d'œuvre de la langue de Virgile et d'Horace. Il faudrait exiger du traducteur une exactitude rigoureuse, et elle serait facile à obtenir, mais il n'en est pas ainsi. Chaque langue a son génie ; une traduction parfaitement exacte n'est donc pas possible. Il faut se résoudre à sacrifier beaucoup pour conserver le reste. Voyons ce qu'il est le plus important de rendre et si c'est en vers ou en prose que l'on parviendra à le rendre. Qu'est-ce qu'il y a de plus important à rendre dans un poète ? Ne sont-ce pas les images, les tours vifs et poétiques, l'harmonie et surtout l'harmonie imitative, et n'est-ce pas seulement en vers qu'on parviendra à rendre tout cela ? Cependant gardons-nous de trop généraliser nos décisions. Entrons dans l'examen de chaque genre et presque de chaque poète. L'ode, l'épopée veulent des vers ; les épîtres d'Horace, des vers. Les ouvrages dramatiques souffrent la prose. Les comédies surtout. Nous avons dit que les poètes épiques veulent être traduits en vers. Malgré le paradoxe apparent, nous ne craindrons point d'excepter de cette règle le premier des poètes épiques, Homère. En voici la raison, que j'aurais du placer plus haut et qui sera peut-être le principe de ma thèse : la poésie est faite pour plaire : elle plait par ce qu'on appelle le beau. Or, il y a deux sortes de beau : l'un, qui se trouvant dans l'expression de certain grand poète de la nature et du coeur humain que rien n'efface ni n'altère, est le beau universel, le beau de toils les siècles et de tous les pays. Dans quelque poésie que ce soit, on est toujours sur de plaire aux hommes en le reproduisant. L'autre beau est le beau de tel siècle, de tel pays ; il dépend des moeurs, des degrés de civilisation et il ne peut se transporter d'une langue dans une autre. Or, qu'on lise Homère, on y retrouve

s'inspirer do la Dejfcncc, ils la reprirent pour leur compte, ils restaurèrent les anciens genres dont la Pléiade avait enrichi la poésie, en adoptant pour devise le vers célèbre de Joacliim :

Renouvelons aussi toute vieille pensée.

Pendant que Victor Hugo cultivait l'ode, rèlégie, la ballade, Sainte-Beuve ressuscitait le sonnet, et Vigny chantait l'amour mystique et platonique à l'exemple, sinon sur le mode, de Maurice Scève et de Joachim, car Eloa est la fille spirituelle de Délie et de \ Olive, et nous savons par Auguste Barbier (i) que Vigny apprit à lire et à penser dans les œuvres poétiques de Joachim. Je crois même que c'est là plutôt que dans Pline qu'il puisa le sentiment qu'il a exprimé si souvent, et si puissamment rendu, dans vS/^/Zt) et dans sa correspondance, à savoir que la Nature est mauvaise à riiomme et le traite en marâtre

Les derniers Romantiques avaient quelque peu lâché la forme. Les Parnassiens, sous la férule de Leconte de Lisle, en firent l'objet principal de leur étude. La rime, qui chez Musset était plutôt pauvre, mais « non contrainte, reçue et non appelée, naturelle, non adoptive », ainsi que l'enseignait Joachim, devint tout

partout cette espèce de beau. Homère est donc intraduisible en vers. Eh bien, j'ajouterai, si vous voulez, la prose française. Et je crois que pour le rendre il faut une traduction presque interlinéaire, une traduction qui serait un monstre considérée comme un ouvrage original, semblable enfin à ces traductions latines si barbares, qu'on lit avec plus de plaisir que la prose travaillée et brillantée de M. Lebrun, parce qu'elles nous donnent au moins une idée d'Homère et des mœurs de son temps. Tout cela sent un peu le paradoxe, j'en ajouterai un autre. Je soutiendrai qu'Homère est le plus grand qui ait existé, et cependant celui qui a mis le moins de style dans ses ouvrages. M'avez-vous compris ? Je crains bien que non. Je me comprends à peine encore moi-même. Je n'ai pas encore, comme vous le voyez, mis de liaison entre mes idées... »

(Cf. Un Normalien sous la Restauration. — Charles Loyson, par Léon Séché. Revue des Deux-Moniîes du 1 5 septembre 1 899).

(i) Souvenirs personnels, p. 559. Dentu, 1883.

So NOTES El COMMENTAIRE

à coup d'une richesse excessive. Théodore de Banville en tu même un pur exercice d'acrobate, à telle enseigne que Lanianine, irrité, appela un jour les Parnassiens les tunambules de la poésie. Joachini du Bellay avait dénoncé la rime équivoquée ou empennière des rhétoriqueurs. Banville la ressuscita. Il avait mis les poètes en garde contre l'emploi des noms propres latins ou grecs non trancisés ; les Classiques et les Romantiques suivirent son conseil en disant Homère pour Homcros, Thésée pour Thesetis, Virgile pour Vir^ilius, Cicéron pour Ciccro , etc. Mais les Parnassiens rompirent encore sur ce point avec la tradition, et dans ses traductions d'Homère et dans les Erynuics, Leconte de Lislc écrivit Zens pour Jupiter, Klyicmncstra pour Clytemncstre !....

Puis vint la réaction svmholiste. Verlaine, qui avait appartenu au Parnasse, s'en échappa, comme Musset s'était échappé de la « boutique romantique » pour désarticuler le vers que ses camarades et surtout son maitre avaient fait trop solennel, trop marmoréen, trop monocorde... Le vers entre ses mains redevint ce qu'il était au début de la Pléiade, souple comme une anguille, léger comme un oiseau, frais comme une chanson d'enfant. Verlaine fit école à son tour, mais, comme cela ne manque jamais d'arriver, ses disciples exagérèrent. Du vers brisé mais toujours rythmique qui fut le sien, ils firent un vers libre oh ! combien! — qui malgré tout ressemble à de la prose. On sait à quelles conditions la Deffcnce avait soumis le vers libre. Gardez-vous, disait Joachim, de vous « amuser à la beauté des mots qui perd la force des choses ! i> et que vos vers libres soient bien charnus! Pour n'avoir tenu aucun compte de ces préceptes et s'être bornés à vouloir bercer l'oreille avec des mots choisis souvent impropres, des figures mal adaptées, des phrases plus ou moins lâches, les symbolistes échouèrent piteusement. Et voilà que les initiateurs de cette réforme avortée reviennent peu à peu au vers rimé des premiers jours de la Renaissance. Je veux dire qu'ils emploient

ni: LA DÉrENSE El- ILLUSTRATION DE LA LAN(.LE I RANÇOISE

Si

bnivcnicnt riiiatus et qu'ils .< n'ciurcmùlent plus superstitieusement les vers masculins avec les téminins ».

Que sortira-t-il de toutes ces incohérences ? Quel sera le vers du vingtième siècle ? Je n'hésite pas à dire qu'il sera à peu de chose près celui du seizième qui, en somme, sulVit à tout. On aura beau faire, d'ailleurs, l'art poétique ne serait plus un art le jour où la tantaisie se substituerait à la règle, et le vers français plus qu'aucun autre devra toujours obéir aux lois souveraines du rythme et de la rime, — sous peine de cesser d'être un chant!

Juin 1901. ^ ç.

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