LES FURIES CONTRE LES INFRAGTEURS DE FOY
Lors que du père occis l'ombre si mal vengée, Au plus profond de Styx pour ses forfaits plongée, Sceut l'infâme traité et la parjure foy Qui pour suivre Cœsar a fait laisser le Roy, Elle arracha sa barbe et de fureur contrainte Tirant son chef de l'eau, fait ainsi sa complainte:
Enfans, que pour enfans je n'avouroy, sinon Que vos faits malheureux sont dignes de mon nom; Estoit-ce doncq', enfans, ceste belle vengeance
lûS ŒUVRES COMPLETES DE J. DU BELLAY
Dont vous deviez donner à ma mort allégeance .' Est-ce là la pitié, que le devoir commun Et nature ont gravée en l'ame d'un chacun, De conserver la vie à qui nous l'a donnée ? Loy des Dieux immortels aux hommes ordonnée, Si, lasches, vous craigniez de tomber au danger De vostre propre mort pour la mienne venger, Deviez-vous, malheureux, pour croistre vostre terre Changer en paix honteuse une honorable guerre ? Trahir ce noble roy, dont ingrats vous tenez Plus de bien, que de moy, de qui vous estes nez ? Et cruel vous jetter, éternel vitupère, Entre les bras souillez du sang de vostre père, Que vous avez occis, vous estant faits amis De ceux, qui l'homicide ont justement commis. Justement avoyent-ils commis cest homicide Mais vous, y consentans, l'avez fait parricide Dignes (si jamais nul digne se peut nommer) Que dans un sac de cuir on vous jette en la mer. Ha que vous donnez bien par vos faits tesmoignage De vostre naturel, et de vostre lignage ! Vostre meschantc vie, et vos mœurs dépravez, L'une et l'autre Venus, dont user vous scavez Vostre traistre soub-ris, vostre double faintise Vostre orgueil, vostre envie et vostre convoitise, Monstrent, qu'autre que moy, jadis si monstrueux Ne pouvoit engendrer monstre si tortueux.
Le ciel pour faire voir qu'il a bien la puissance De changer es enfans la loy de la naissance, Aussi bien que le lis peut naistre d'un fumier, La rose d'un buisson, comme un bon jardinier, Qui sur un tronc sauvage, ou stérile de soy, Ente quelque bon fruict, avait produit de moy Un enfant vertueux ; mais la Parque fatale Ne fut d'un si grand bien longuement libérale, Retirant, comme un don avaremcnt offert Ce qu'à peine elle avoit au monde descouvert.
A fin qu'après ma mort ce seul confort je n'eusse. Et que d'un seul bien-faict vanter je ne me peusse: EU' fit devant ses jours mourir cruellement Celuy qui meritoit vivre éternellement :
Et VOUS laissa meschans, dignes fils d'un tel père, Pour estre de mon sang éternel vitupère Et pour monstrer que j'ay en tous faits vicieux Surmonté nostre temps, et tous les siècles vieux Tout ce que par nature on peut savoir de vice, Et tout ce qu'on en peut forger par artifice, Tout ce que Caligule en délices avoit : Tout cela que Néron de volupté scavoit. Et si la fable Grecque, ou la Romaine histoire De quelque plus meschant déteste la mémoire, En moy seul se trouva: mais oncques je ne fis Si grand' meschanceté, que d'engendrer tel fils, Dont l'un qui corrompu des pieds jusqu'à la teste Ne laisse sur son corps un seul endroit honneste Tout cela que la Grèce eut oncq' de vanité Et ce qu'oncques l'Afrique eut d'infidélité. Caché dedans son cœur : l'autre a joinct à ce vice Les mimes d'un bouffon, digne d'un tel office Non du tiltre qu'il a : l'autre voluptueux Comme Héliogabale en ventre monstrueux, Comme un Sardanapale, ou comme un Epicure, Et si pour se nourrir d'une semblable cure, Quelqu'autre a mérité cest honorable lieu. Monstre bien qu'il a faict de son ventre son dieu.
Que Rome hardiment ne me vante plus ores Ses braves Scipions, ne ses Craches encores, Ses Metelles vaillans, ses sages Fabiens, Ses Brutus, ses Catons, ny ses Fabriciens : Car en ses trois elle a plus de vices faict naistre, Qu'es autres de vertus. Le siège du grand prestre, Ce fameux Vattican, et tout ce beau séjour, Oîi je soulois t'ouir de la clarté du jour, Est encores souillé de leurs péchez énormes. Et qui jamais a veu trois monstres tant difformes Si cent langues j'avois, cent bouches et cent voix Aussi dure que fer, raconter ne sçaurois En combien de façons d'horrible forfaiture Ils ont offensé Dieu, le monde, et la nature : Mais cest acte dernier faict que ces eshontez Se sont (comme Ion dit) eux-mesmes surmontez : Traistres, cruels, ingrats: car en vous (ce me semble)
Ces trois belles vertus se renconuent ensemble.
Ne vous souvicni-il plus de la bénignité, Et de l'honneste accueil, de vous non mérité, Dont le Roy magnanime, et pitoyable Prince, Vous reçeut fugitif dans sa belle province r Pour vous en camp marchant ne craignant hasarder Ses estats et subjects, pour les vostrcs garder. Où sont les Dieux jurez, où est la foy promise ? Si telle lascheté aux hommes est permise, De quoy te sert la foudre, ô grand père des Dieux Pcux-tu soulVrir cecy, et le voir de tes yeux r Ta main, père, ta main ne fut pas ocicusc Quand pour damner icy ceste amc vicieuse. D'une honteuse mort en pièce detranché.
Je receu le loyer digne de mon péché, Pourquoy donc maintenant ; pourquoy cesse ta foudre A punir ces meschans, et les briser en poudre ." Ces avares meschans, qui ont faict sur ma mort Le vcrgongueux marché de leur parjure accord ? Mais tu ne pouvois mieux de ton ardent orage Venger de ces félons le sacrilège outrage, Qu'en leur ostant le sens, et leur sillant les yeux. Pour, aveuglez, ne voir leur mal pernicieux. Les pauvres aveuglez, bien ont-ils prins la voye De leur perdition, de s'estre faits la proyc Contre Dieu, contre droict, et contre la raison Du plus grand ennemy qu'cust oncques leur maison, Qui comme il fit de moy, punira leur meschance Et fera de ma mort luy-mesme la vengeance. Je leur prédis cecy, et leur mauvaise fin Fera voir que je suis véritable devin Car celuy qui tout voit, et d'égale balance Scait peser justement le bien-faict et l'offense. Attend pour quelque temps, et puis la tardité De la peine compense avec la gravité Adoncques vous croirez ce que je ne creus onques Jusques à maintenant, vous le croirez adonques, Qu'il y a quelque Dieu, et que toute action Doit avoir à la fin sa rétribution.
Pour moy ce grand Pasteur, que le sens et l'usage Avoyent fait de son temps estimer le plus sage,
S'engrava sur le front un reproche éternel,
Quand se laissant mener d'un amour trop charnel,
De deux grandes citez il despouilla l'Eglise
Pour fonder un estât venu de bastardise :
Et pour vous malheureux fut troublé sans propos
De la Chrestientc le publique repos.
Quand pour vostre querelle on voit toute l'Europe
Se diviser en deux et l'une et Pautre troppe
Au sang de l'Italie ensanglanter sa main
Et tout pour le péché du grand Prestre Romain,
Qui devant que mourir pour loyer de sa faute
Se trouvant abusé de sa finesse caute,
Vit tomber sur mon chef la vengeance des cieux.
Et sortir de mon corps le feu pernicieux,
Qui depuis embrasa et la France et l'Espagne,
Faisant d'un rouge lac ondoyer la campagne
Où sont les murs de Parme, et tout ce bord cogneu
Que baigne de ses flots Eridan le cornu.
Aussi ne fallait-il qu'un corps si plein de vice
Eust après son trespas autre funèbre office
Que le sang, et le feu, et tout ce que l'enfer
Apporte avecques soy la licence du fer.
Que je sens maintenant forcener dans mon ame
Comme estant le tison de la fatale flamme
Que vous avez soufflé, et qui ne cessera,
Tant que de ceste race un seul vivant sera.
Que cela, que je dy véritable se treuve,
Vostre dernier traicté en faict certaine preuve,
Traicté faict sur le poinct, que l'Espagnol mutin.
Ardent, comme autrefois, de ravir le butin,
Et de fouler aux pieds l'honneur du sainct Collège
Imita des Geans la guerre sacrilège,
Ha que vous sceutes bien espier la saison
D'enfanter à propos la feinte trahison :
De longue main conceuë, à fin que le passage.
Qui seul peut garentir de l'Espagnol outrage.
Le vicaire de Dieu, ne fust ferme aux François,
Protecteurs de l'Eglise et de ses sainctes loix.
Mais vous n'avez rien faict, que vous charger de crime.
Car d'un prince Lorrain la vertu magnanime
S'ouvrira, maugré vous, avec le fer en main
Le chemin pour conduire au rivage Romain
Le secours attendu : lors vostre juste peine
Vous fera voir combien vostre entreprise est vainc :
Et combien vostre cœur envieux du grand heur
De ceux qui vous sembloyent fouler vostre grandeur.
S"est lourdement deceu d'abandonner le Prince,
Qui seul pouvoit garder vous et vostre province :
Et qui seul vous fera, non moins juste que fort
Revomir tout cela, que vous tenez à tort.
Or allez maintenant, et faites entreprise De permettre chez vous le siège de l'Eglise, Dont tut si longuement indigne possesseur. Celuy, qui s'acheta pour l'honneur de sa sœur L'honneur du sainct chapeau, et la triple couronne Qui du plus grand Pasteur les temples environne. O grandeur bien fondée, et qui de main en main Mérite d'estre assise au sainct throsne Romain : Mois vous ne verrez plus c'est heur en vostre race : Ains privez de support, de faveur, et de grâce. De chapeaux et d'estats, vous verrez douloureux. Payer le chastiment de vos faits malheureux.
O grand portier du ciel, ô successeur de Pierre, Qui seul dessous tes clefs pour renfermer la guerre Ou la faire sortir, père que songes-tu .' Si tu es (comme on dict) tant amy de vertu, Pourquoy vit si longtemps cette hydre tant féconde, Que, comme un autre Hercul, tu n'en purges le monde? Si de l'homme mondain tu as quelque soucy. Quel triomphe attends-tu plus grand que ccstuy-cy : Si tu veux faire à Dieu aggreable service De quoy luy peux-tu faire un plus beau sacrifice .' Et si de ta maison tu quiers la seureté. Que peux-tu faire mieux pour ta prospérité r
O toy. qui dois monstrer, pour estre fort et juste, Qu'on ne te nomme à tort et Cœsar et Auguste. Si du père meschant tu punis le forfaict. Pour la terre purger d'un monstre tant infect. Que n'esteins-tu encor d'une vengeance égale D'un si malheureux sang la semence fatale .' Si tu permets, Cœsar, repulluler de moy Un si meschant reject, chacun dira de toy,
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Que tu as abusé du tiltre de justice
Pour ravir mon estât, non pour punir mon vice.
Et toy Prince, qui as le nom de Tres-chrestien,
Si tu veux qu'à bon droict ce beau tiltre soit tien,
Seras-tu protecteur, non des Mahometistes,
Mais de ces faux Chrestiens de race d'atheistes ?
Esperes-tu trouver quelque fidélité
En ceux qui dans leur cœur n'ont point de Deité ?
Tu as faict (ô grand Roy) par ta sage vaillance,
Cela que devant toy ne fait onq' Roy de France,
Mais tu ne feras rien ny si digne d'un Roy,
Si digne d'un Chrestien, ny si digne de toy,
Que si ta Majesté, pour le commun service.
Extirpe ces meschans, qui par leur artifice
(Tant ils sont imprudens) voudront pour s'excuser,
De leurs fausses raisons ta justice abuser.
Si tu prestes l'oreille au décevant langage,
Dont ils sçavent farder leur langue et leur visage.
O Prince Catholique, ô bon Roy des Romains, O Roy de Dannemarc, et vous peuples Germains, O Princes Electeurs, ô superbes provinces, Qui avez pris le nom de Correcteurs des Princes, O sage Republique, ô la Religion, Recevez-vous, Seigneurs, telle contagion ?
Je parle encor à toi, ô grand Prince d'Asie, Bien que la loy de Christ n'ait ton ame saisie, Et que de Mahomet la douce vanité. Ait planté dans ton cœur une autre Deité, Si ni croy-je pourtant ta nature estre telle, Que tu n'ayes sentiment de la loy naturelle. Donc si quelque justice est joincte à ton erreur (Comme on dit que tu as les vices en horreur) Permettras-tu, Seigneur, que dessous ton Empire Le meurtrier de son père à garant se retire. Et que la mesme loy, qui fit devant tes yeux Honteusement mourir ton fils séditieux.
Se monstre pitoyable envers la forfaicture De ceux qui ont rompu tous les droits de nature ?
Je sçay, meschant, je sçay (car je cognoy en moy Ce qu'encores en vous recognoistre je doy) Je sçay que vous n'aurez (suivant vos vieilles ruzes)
Faute de beaux discours, et de belles excuses.
Pour abuser ceux-là, qui leur juste courroux
Voudront à la vengeance animer contre vous :
Mais Dieu ne permettra (race ingrate et meschante)
Que vostre beau parler les oreilles enchante,
Il ne permettra point que telle vérité
Demeure ensevelie en longue obscurité.
Il descouvrira tout, et son œil qui prend garde
Aux œuvres d'un chacun, vous fera (quoy qu'il tarde)
Voir qu'un nouveau tourment punit un vieux péché.
Et que rien devant luy n'est couvert ni caché.
Cependant, si l'Enfer et Pluton m'en advouë, Enfans dénaturez, je vous consacre et voue Avecques tous les vœux pleins d'exécrable horreur Dont peut maudire un père en sa juste fureur :
Jamais ne puissiez-vous jouyr de vostre terre Sans crainte, et sans envie, et celle mesme guerre, Qui arma la fureur des deux frères Thebains, Vous puisse encor un jour, mettre le fer es mains. Jamais ne soyez vous recueillis d'aucun Prince Mais tousjours fugitifs de province en province ! Et mendians secours, soyez envers chacun D'injure et de risée un argument commun.
Tousjours la pauvreté vous suive par le monde, Et vostre vie soit errante et vagabonde : Afin que d'un chacun par vous soil entendu. Que le bien mal acquis est plus mal despendu.
Partout où vous irez avecques vous chemine Et la peste, et la guerre, et la pasle famine : Et où vous ne serez, l'abondance et bon heur. De leur corne plus riche espandent tout l'honneur.
Pour vous l'air se corrompe, et le feu s'amortisse La terre se desseiche, et la mer se tarisse ; Et pour vous le soleil couvert d'obscurité Ne départe aux humains sa chaleur et clarté,
Autant soit vostre vie à vous-mesme ennuyeuse, Comme elle est à chacun à bon droit odieuse. Mais jamais n'ayez vous les astres tant humains De recevoir la mort que par vos propres mains. Les rages de Panthée. et les fureur.^ d'Oreste D'Œdipe, d'Agané, d'Athrée, et de Thieste,
VERS LYRIQUES Il5
Vous soyent tousjours à dos, et jamais dans vos yeux Ne permettent couler le doux présent des cieux : Mais dessus vostre cœur, et dans vostre courage Préparant de leurs mains le venin et la rage, De leurs gros lézards verds vous facent jour et nuict Porter devant vos yeux la peine qui vous suit.
Nulle foy, nulle amour, nulle ferme alliance. Demeure en vos maisons, mais toute deffiance, Toute crainte et soupçon, toute meschanceté, Tout inceste y habite, et toute impieté. Du père envers le fils, du fils envers le père. Du frère vers la sœur, de la sœur vers le frère, Jusqu'à tant que les uns ayent les autres deffaits, Et tousjours y pullule un hydre de forfaicts.
Ce malheur entre vous passe de race en race, Afin que de ma mort la vengeance se face.
Sur vous, sur vos enfans, et dessus vos nepveux, Sur les fils de leurs flls, et ceux qui naistront d'eux, Je verray tout cela, et au fond de ce gouffre Où pour mes vieux péchez je brusle en feu de souffre Au milieu des tourmens (oubliant ma douleur) Je me resjouiray de voir vostre malheur.
Ici l'ombre se teut, et à teste panchée Au fond du lac ombreux soudain s'est recachée. Laissant à ses enfans un présage asseuré Du malheur qui les suit pour avoir parjuré, Et pour avoir souillé d'une tache éternelle Leur sang et leur maison par la mort paternelle.