LE VANNIER
Dans un pays fort éloigné de celui-ci , il y avait un homme riche, qui employait la plus grande partie de son temps à manger, à dormir ou à boire . et le reste ii rechercher de frivoles plaisirs. Entouré continuellement de domestiques empres-
sés a exécuter aveuglément tous ses ordres , et à le servir avec des marques trompeuses de respect, il devint orgueilleux, insolent et capricieux. On l'avait si peu accoutumé dès l'enfance a entendre la vérité, qu'il s'imaginait avoir le droit de commander a tout le monde; et il s'était persuadé que les pauvres n'avaient d'autre destination que de servir de jouet à ses fantaisies.
Presque sous les murs du château de cet homme opulent, habitait un homme pauvre, mais honnête et industrieux , qui se faisait chérir et respecter de tous ses voisins. Il gagnait péniblement sa vie a faire des corbeilles, avec des joncs qui croissaient dans une terre marécageuse à côté de sa chaumière. Mais quoiqu'il fût obligé de travailler depuis le malin jusqu'au soir pour gagner son entretien, quoiqu'il ne prît pour toute nourriture que du riz, des pois ou d'autres légumes, et qu'il n'eût d'autre lit que les faisceaux de jonc dont il se servait pour faire ses corbeilles , il ne laissait pas d'être toujours satisfait et joyeux. Son travail lui donnait assez d'appétit pour lui faire trouver délicieux les mets les plus grossiers; et il s'endormait tous les soirs d'un si bon sommeil , que le lit le plus dur ne l'empêchait pas d'en goûter les douceurs.
L'homme riche, au contraire, étendu mollement la nuit sur un fin duvet , ne pouvait dormir, parce qu'il ,avoit passé toute la journée assoupi dans la mollesse. II goûtait sans plaisir les mets friands dont sa table était chargée, parce qu'il ne faisait pas assez d'exercice pour se procurer de l'appétit; et il se trouvait souvent indisposé, parce que son estomac, affaibli par sa gloutonnerie, refusait de digérer ses alimens. Comme il ne faisait de bien à personne, il n'avait point d'amis. En revanche , il était détesté par tous ses vassaux , qu'il tenait daus l'oppression ; et jusqu'à ses domestiques , il n'y
SA MM () Ht) ET MEIU'OS,
•t\ ai l porsouue qui put prononcer son
nom sans le mépriser ou le maudire.
Incapable de trouver en lui-même rien «pii pût dissiper sa noire mélancolie, il prenait de l'humeur contre tous ceux qu'il croyait plus joyeux que lui. Dans les promenades qu'D faisait en palanquin, porte servilement sur les épaules de ses domestiques,, il passait tous les jours devant la chaumière du pauvre vannier, qui, paisiblement assis devant le seuil «lésa porte, chantait à plein gosier en Taisant ses corbeilles. L'homme riche ne put le voir long-temps sans envie. Quoi! se disait-il , un vil artisan , qui travaille toute la journée pour gagner une misérable subsistance, je le vois toujours satisfait; et moi qui possède de grandes richesses, moi , qui suis d'une plus grande importance qu'un million de créatures comme lui, je ne nac trouve jamais heureux! Cette réflexion s'éleva si souvent dans son esprit, qu'il sentit bientôt contre cet homme les mouvemens de la haine la plus violente. Peu accoutumé a vaincre ses passions, quelque injustes qu'elles pussent être, il résolut de punir son pauvre voisin de l'audace qu'il avait d'être plus heureux que lui-même. Après avoir cherché tous les moyens d'assouvir sa barbare vengeance, il ordonna à un de ses indignes valets d'aller au milieu de la nuit mettre le feu aux joncs qui environnaient la chaumière du vannier. C'était pendant l'été. La chaleur excessive qui règne dans cette contrée avait desséché les plantes. En un moment la flamme s'étendit sur tout le marais , et non-seulement consuma les joncs, mais alla même embraser la triste chaumière, en sorte que le malheureux vannier , réveillé en sursaut par les charbons enflammés qui tombaient sur lui, fut obligé de s'échapper presque sans vêtemens pour sauver sa vie.
Je vous laisse à penser quelle fut sa
douleur, lorsqu'il se vit ainsi privé de (ont moyen de subsistance, par la méchanceté d'un homme qu'il n'avait jamais offensé.
Hors d'état de le punir de son injuslice, il se mit en marche dès le lendemain et courut se jeter aux pieds du grand juge de ce pays, auquel il raconta la violence qu'on avait exercée à son égard. Le magistrat , qui était un homme juste et compatissant, ordonna tout de suite que le malfaiteur fût amené devant son tribunal. Après l'avoir fait convenir du crime dont il était accusé, et lui avoir adressé les reproches les plus sévères, il se tourna vers le pauvre vannier, et lui dit: Puisque cet homme vain et méchant s'est laissé entraîner à un attentat aussi cruel , par une fausse idée de son importance, il est nécessaire de lui apprendre de combien peu de valeur il est pour le restedu monde, et à quel degré vous l'emportez sur lui pour la véritable utilité. Cet exemple doit être éclatant, pour servir de leçon à la nation entière. Je ne veux vous contraindre par aucune violence à servir le projet que j'ai formé. Je ne vous cache pas même que vous aurez quelque risque à courir dans son exécution. Mais s'il réussit , comme je l'espère , je vous promels au bout de quelques mois une aisance assurée pour le reste de votre vie ; et vous aurez l'honneur d'avoir contribué à établir une grande vérité pour l'instruction de vos concitoyens.
Le pauvre homme répondit :
Je n'ai jamais possédé que bien peu de chose au monde ; mais ce peu que j'avais suffisait/à ma subsistance ; et je l'ai perdu par la méchanceté de cet homme orgueilleux. Je suis entièrement ruiné. Il ne me reste aucun espoir de me procurer un morceau de pain , au premier moment où la faim se fera sentir. C'est pourquoi je suis prêt à tout ce que vous ordonnerez «ie mon soi t. .le m'en rapporte à votre
SANDFOKO ET MEHTON.
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sagesse. Quoique je sois bien loin de vouloir traiter cet homme comme il m'a traité, je ne serai pas facile de servir à lui faire apprendre la justice, et d'empêcher les riches, par son exemple, d'opprimer à l'avenir ceux qui sont pauvres comme moi.
Alors le magistrat ordonna qu'on les fit mouler tous deux sur un vaisseau , et qu'on les transportât sur les côtes d'une île habitée par les sauvages, à qui toutes les distinctions de la richesse étaient inconnues, et qui ne vivaient uniquement que de leur pêche.
Aussitôt qu'ils furent débarqués sur le rivage, les matelots remirent à la voile; et les habitans du pays se rassemblèrent en grand nombre autour des deux étranger L'homme riche, se voyant exposé sans défense au milieu d'un peuple barbare dont il n'entendait pas le langage , se prosterna le visage contre terre , en tendant les mains de la manière la plus suppliante pour demander qu'on lui fît grâce de la vie. Mais le vannier, accoutumé dès l'enfance à ne pas s'effrayer de la mort, garda tout son courage, et fit signe aux insulaires qu'il voulait être leur ami, et travailler pour leur service. Ceux-ci comprirent à merveille ces démonstrations , et lui en firent d'autres pour lui exprimer qu'ils acceptaient ce traité. En conséquence on le conduisit dans la forêt proehaine avec monseigneur, qui se tenait caché derrière lui , et qui dans cette circonstance ne rougissait point de lui céder les honneurs du pas. Le chef des sauvages leur montra de grosses souches d'arbres qu'il fallait déraciner et transporter dans sa cabane. Ils se mirent aussitôt en besogne. Le vannier , qui était robuste et actif, eut bientôt rempli sa tâche. Monseigneur, au contraire, dont les bras énervés n'avaient jamais été accoutumés au travail , ne savait guère comment s'y prendre, et succombait déjà de fatigue, suis avoir de beaucoup avancé son ou-
vrage. Les sauvages, témoins dejeurs opérations, voyant qu'ils pourraient tirer un grand avantage des services du premier , s'empressèrent de lui présenter un grand morceau de poisson avec quelquesunes de leurs racines choisies, tandis qu'ils jetèrentavec mépris à l'autre des morceaux de rebut , le jugeant iucapable de leur être «le la moindre utilité. Quoi qu'il en soit , comme celui-ci était depuis quelques heures a jeun, et qu'il n'avait jamais fait tant d'exercice , il dévora cette nourriture grossière de meilleur appétit qu'il n'aurait mangé à sa table les ragoûts les plus friands.
Le lendemain on les mit encore a l'ouvrage. Le vannier, montrant toujours la même supériorité sur son compagnon , reçut des insulaires autant de nouveaux témoignages de bienveillance, que l'autre en reçut de marques de dédain. En dépit de toute sa fierté , l'homme riche commença dès ce moment à s'apercevoir avec combien peu de raison il avait pris une si haute idée de lui-même , et méprisé ses semblables. Un événement qui arriva bientôt après acheva de mettre le comble a son humiliation.
Dans les intervalles de son travail , le vannier , ennemi mortel de l'indolence , trouvait assez de loisir pour s'occuper d'un métier qu'il chérissait encore, parce qu'il lui avait dû long-temps les moyens de soutenir ses jours. Jaloux aussi de témoigner ?a reconnaissance aux sauvages pour les bons trailemens qu'il recevait de leur humanité , il résolut d'employer en leur faveur son ancienne industrie. Les joncs croissaient en abondance autour de sa nouvelle demeure. Il cueillit les plus fins, et s'en servit en cachette pour tresser une espèce de couronne de la forme la plus élégante qu'il put lui donner. Un jour que les sauvages étaient assemblés autour de lui, il courut chercher la couronne qu'il plaça sur la tête de leur chef. Le bon sau-
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SAMWOHU ET M DICTON.
vage fut si enchante de sa nouvelle parure, qu'il se mit à danser et à sauter de joie au milieu de ses compatriotes ; et ceuxci ne pouvaient se lasser d'admirer en silence un chef-d'œuvre si parfait.
Le vannier , s'étant ainsi fait connaître par un ouvrage frivole, montra bientôt qu'il savait employer son talent à des objets d'une plus grande utilité. Il s'occupa le lendemain a former des paniers et des corbeilles, dont il apprit l'usage aux femmes sauvages pour y déposer leurs racines et leur poisson. Vous jugez bien qu'on ne tarda guère a le retirer de ses emplois serviles pour des travaux plus doux. Tout le monde voulut apprendre de lui à tresser le roseau , le jonc et l'osier. En récompense de ses leçons , les sauvages reconnaissans lui apportaient de toutes les espèces de fruits que produisait la contrée. Chaque jour il était accablé de leurs présens. Enfin on lui construisit une hutte commode, comme au bienfaiteur du pays ; et, après le chef, il n'était personne qui reçût des hommages aussi distingués.
Pendant ce temps l'homme riche, qui n'avait ni forces pour travailler, ni lalens pour plaire, menait la vie la plus déplorable, au milieu des insultes et des affronts. On allait même délibérer si on ne le laisserait pas mourir de faim comme une créature inutile; mais le vannier, attendri sur son sort , et voulant ne se venger qu'avec noblesse des injures qu'il avait reçues de lui , trouva le moyen de lui faire accorder sa grâce. Il fit comprendre aux sauvages l'intérêt qu'il prenait a la destinée du compagnon de sa fortune ; mais tout ce qu'il put obtenir en sa faveur, ce fut d'être condamné à lui servir de domestique, et à lui aller couper les joncs dont il avait besoin pour les demandes continuelles qu'on lui faisait de ses corbeilles et de ses paniers.
Le magistrat n'avait pas oublié l'objet d'instruction qu il voulait retirer de sa
sentence. Au bout de trois mois , il envoya chercher dans l'île sauvage les deux exilés; et, les ayant fait amener devant lui , il regarda d'un œil sévère l'homme riche et lui dit : Maintenant que vous avez dû apprendre par l'expérience combien vous êtes inutile sur la terre, et combien votre incapacité vous met au-dessous de l'homme- que vous avez insulté, je dois procéder à la réparation qui lui est due pour l'oppression dont vous vous êtes rendu coupable à son égard. Si je vous traitais ainsi que vous le méritez, je vous dépouillerais des richesses que vous possédez, comme vous avez méchamment privé cet homme de tous les moyens qu'il avait de pourvoir à sa subsistance. Mais, connue j'espère que l'épreuve du malheur vous rendra plus humain à l'avenir, je vous rends la moitié de votre fortune , sous la condition de donner l'autre moitié a ce pauvre homme , dont vous avez causé la ruine.
Le vannier remercia le magistrat de la justice qu'il lui faisait rendre, mais il ajouta : J'ai été élevé dans la misère, et toute ma vie s'est passée dans le travail. Je n'ambitionne point des richesses dont je ne saurais faire usage. Tout ce que je désire de cet homme , c'est qu'il me mette dans la même situation où j'étais auparavant, et qu'il apprenne a être désormais plus humain envers les malheureux.
L'homme riche ne put s'empêcher de témoigner son admiration pour une si grande générosité. Comme il avait acquis de la sagesse par ses infortunes, non-seulement il traita le vannier comme son bienfaiteur et son ami durant le reste de sa vie , mais encore il employa ses trésors a faire du bien à tous ses semblables.
L'histoire étant achevée, Tommy s'écria qu'elle était fort jolie ; mais que s'il avait été a la place du bon vannier , il aurait pris la moitié de la fortune du méchant homme, que le magistrat lui avait ad-
SAKDFORD ET MERTON'.
Ml
jugée, et qu'il l'aurait reteuue pour lui. Je m'en serais bien gardé, dit Henri, de peur de devenir peut-être aussi vain , aussi méchant et aussi paresseux.
Depuis ce jour, M. Barlow et ses deux élevés prirent l'habitude d'employer une partie de la matinée à travailler dans le jardin. Lorsqu'ils étaient fatigués, ils se retiraient dans le pavillon , où le petit Henri, qui par son application constante faisait de rapides progrès dans ses études, les amusait par ta lecture de quelque histoire agréable. Tommy prenait de jour eu jour un nouveau plaisir à l'écouter. Mais Henri étant allé passer une semaine chez ses parens, Tommy fut obligé de rester seul avec M. Barlow. Le lendemain, lorsque après leur travail ordinaire, ils furent allés se reposer dans le pavillon , Tommy s'attendait que M. Barlow lui ferait la lecture de quelque jolie historiette ; mais il arriva que ce jour-là précisément il survint à M. Barlow plusieurs affaires de la dernière importance, qui ne lui permettaient pas de procurer ce plaisir à son petit ami. Il en fut de même le lendemain , et encore le jour d'après. Jamais M. Barlow n'avait eu malheureusement tant d'occupations. Tommy perdit alors patience, et se dit à lui-même: ah , si je savais lire comme Henri ! je n'aurais pas besoin de prier les autres de lire pour moi , et je saurais m'amuser tout seul. Et pourquoi ne pourrais-je pas faire ce qu'un autre a fait? Henri a de l'esprit sans doute; mais il n'aurait jamais su lire, s'il n'avait appris de quelqu'un. Et si quelqu'un veut me l'apprendre, j'ose croire que je saurai bientôt lire aussi bien que lui. Bon. Lorsqu'il sera de retour, je veux lui demander comment il a fait, afin de m'y prendre de la même manière.
Henri revint quelques jours après ; et aussitôt que Henri se trouva seul avec lui : Henri , lui dit-il , comment as-tu fait pour apprendre à lire?
Henri, — C'est M. Barlow qui a eu la bon té de m'enseigner à connaître les lettres, puis a les épeler , puis à assembler les syllabes, ensuite à lire des mots entiers. Voilà tout mon secret.
tommy. — Et voudrais-tu me l'apprendre?
henri. — Je ne demande pas mieux , mon ami.
Henri prit alors un alphabet; et Tommy fut si attentif à ses instructions, que dès la première leçon il fut en état de distinguer toutes les lettres. Il se trouva trèssatisfait de cet heureux effort de son esprit , et il eut toutes les peines du monde à s'empêcher de courir auprès de M. Barlow, pour lui étaler ses connaissances.
Mais il fit réflexion qu'il l'étonnerait bien davantage, s'il ne lui disait rien de ses études, jusqu'à ce qu'il fût capable de lire une histoire d'un bout à l'autre. Il s'appliqua donc avec tant de diligence, et Henri , qui ne ménageait pas ses peines pour son ami, se montra un si bon maître, qu'au bout de trois mois il se crut assez fort pour surprendre M. Barlow par l'exercice de ses talens. Un jour qu'ils étaient tous les trois dans le pavillon , Henri avait déjà pris le livre, Tommy se leva, et dit gravement que , si M. Barlow voulait le permettre, il essaierait de lire à la place de son ami. Très- volontiers, répondit M. Barlow; mais je crois que vous seriez en état de voler dans les airs autant que de lire dans ce livre. Tommy, dans la confiance de ses forces, ne répliqua que par un sourire; et, prenant le livre des mains de Henri, il lut tout couramment l'histoire suivante.