‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 19 sur 62 · TYRTÉE AUX GRECS · texte numérisé non relu

TYRTÉE AUX GRECS

Le soleil a paru : sa clarté menaçante Du fer des boucliers jaillit en longs reflets. Les guerriers sont debout, immobiles, muets ; Us pressent de leurs dents leur lèvre frémissante. Tous, pleins d'un vague effroi qu'ils ont peine à cacher, Attendent le péril, sans pouvoir le chercher.

Moment d'un siècle ! horrible attente !

Ah! quand donnera-t-on le signal de marcher?

Vieillard, garde ton rang...; mais il court, il s'écrie « Le signal est donné de vaincre ou de mourir ; « Ma vie est mon seul bien, je l'offre à la patrie : « Liberté, je cours te l'offrir. »

Opprobre à tout guerrier dans la vigueur de l'âge Qui s'enfuit comme un lâche en spectacle au vainqueur. Tandis que ce vieillard prodigue avec courage Un reste de vieux sang qui réchauffait son cœur! Sous les pieds des coursiers il se dresse, il présente

Sa barbe blanchissante, L'intrépide pâleur de son front irrité, Tombe, expire, et le fer, qu'il voit sans épouvante,

De sa bouche expirante Arrache avec son âme un cri de liberté.

Liberté! Liberté! viens, reçois sa grande âme ! Devance nos coursiers sur tes ailes de flamme ; Viens, Liberté, marchons. Aux vautours dévorants Que nos corps, si tu veux, soient jetés- en pâture : Il est cent fois plus doux de rester dans tes rangs,

Vaincus, morts et sans sépulture, Que de vaincre pour les tyrans.

Gloire à nous ! gloire au courage !

Gloire à nos vaillants efforts !

A nous le champ de carnage !

A nous les restes des morts!

Rapportons dans nos murailles Ceux qu*au glaive des batailles Le dieu Mars avait promis-: Citoyens, voilà vos frères !

Ils ont pour lits funéraires Les drapeaux des ennemis.

Survivre à sa victoire, ô douce et noble vie ! Mourir victorieux, ô mort digne d'envie !

Il rentre sans blessure, et non pas sans lauriers. L'heureux vengeur de nos dieux domestiques.

Quels l)ras reconnaissants ont dressé ces portiques? Que de fleurs sur ses pas! que d'emblèmes guerriers! Le peuple, aux jeux publics où ce héros préside,

Se lève devant son appui ; Le vieillard lui fait place, et la vierge timide Le montre à sa compagne en murmurant : C'est lui!

Il rentre, le vainqueur, mais porté sur ses armes. Est-il pour son bûcher d'appareil assez beau?

Pour le pleurer est-il assez de larmes?

Est-il marbre assez pur pour orner son tombeau? Ses exploits sont chantés, sa mémoire est chérie; Il monte au rang des dieux qu'adore la patrie. Elle comble d'honneurs ses mânes triomphants, Et son père, et ses fils, et sa famille entière,

Et les enfants de ses enfants

Dans leur postérité dernière.

Debout, la lyre en main, à l'aspect des deux camps.

Ainsi chantait le vieux Tyrtée.

Pour la Grèce ressuscitée Que ne puis-je aujourd'hui ressusciter ses chants !

Je vous dirais : Grecs, ressemblez à vos pères; Soyez libres comme eux, ou mourez en héros.

Jadis vous combattiez vos frères,

Et vous combattez vos bourreaux.

Ils viennent! Aux clartés dont la mer se colore

J'ai reconnu leurs pavillons.

Quel volcan a lancé ces épais tourbillons?

Dans l'ombre de la nuit quelle effroyable aurore!... La dernière pour toi, que la flamme dévore, Chio *, tu vois tomber tes pieux monuments.

Ils tombent, ces palais que l'art en vain décore ; Et de ces bois en fleurs, où de tendres serments

Hier retentissaient encore,

Sortent de longs gémissements.

Ouvrez les yeux, ô Grecs! ô Grecs, prêtez l'oreille Vous verrez le tombeau, vous entendrez les cris

De tout un peuple qui s'éveille.

Poursuivi par le fer, la foudre et les débris.

* La catastrophe de Chio cutlîeu en I82â; nncendïc et les massacres se prolongèrent pendant le mois de mai ùi lu mois de juin.

Vous verrez une plage horrible, inhabitée, Où, chassé par les feux vainqueurs de ses efforts, Le flot qui se reculé, en roulant sur des morts, Laisse une écume ensanglantée.

Vengez vos frères massacrés, Vengez vos femmes expirantes ; Les loups se sont désaltérés Dans leurs entrailles palpitantes.

Vengez-les, vengez-vous!... Ténédos! Ténédos! Deux esquifs à ta voix ont sillonné les flots : Tels, vomis par ton sein sur la plaine azurée.

S'avançaient ces serpents hideux.

Se dressant, perçant Tair de leur langue acérée. De leurs anneaux mouvants fouettant Tonde autour d'eux, Quand la triste Ilion les vit sous ses murailles, A leur triple victime attachés tous les deux, La saisir, l'enlacer de leurs flexibles nœuds, .

L'emprisonner dans leurs écailles.

Tels et plus terribles encor Ces deux esquifs de front fendent les mers profondes.

De vos rames battez les ondes, Allez, vers ce vaisseau cinglez d'un môme essor.

L'incendie a glissé sous la carène ardente ;

n se dresse à la poupe, il siffle autour des flancs,

De cordage en cordage il s'élance, il serpente,

Enveloppe les mâts de ses replis brûlants ;

De sa langue de feu, qui s'allonge à leur cime,

Saisit leurs pavillons consumés dans les airs.

Et, pour la dévorer, embrassant la victime

Avec ses mâts rompus, ses ponts, ses flancs ouverts,

Ses foudres, ses nochers engloutis par les mers. S'enfonce en grondant dans l'abîme *.

* Constantin Canaris, commandant de deux brûlots, rend ainsi compte de son expédition de Ténédos : a J'arrivai en rade soas pavillon ottoman. Obligé de passer entre la terre et les vaisseaux turcs, je ne pus jeter mes grappins aux bossoirs de Tamiral ; alors je profitai du mouvement de la vague pour faire entrer mon beaupré dans un de ses sabords; et, dès qu'il fut ainsi engagé, j'y mis le feu, en criant aux Turcs : Vous voilà Initiés comme à CMo! La terreur se répandit aussitôt parmi eux ; je descendis dans mon canot avec mes matelots, sans aucun danger, car Tenncmi ne tira pas môme un coup de fusil. »

PocQUEviLLE, HUtoive delà réginértUion de la Grèce^ liv. viii.

Ah ! puisses-tu toujours triompher et punir !

Ce sont mes vœux, ô Grèce, et, devançant Thistoire ,

Jadis l'heureux Tyrtée eût prédit ta victoire.

Alors c'était le temps cher à ton souvenir.

Où les amants des filles de Mémoire Comme dans le passé lisaient dans l'avenir.

Mais du jour qu'infidèle à ces vierges célestes, Leur hommage adultère jt cherché les tyrans ; Du jour qu'ils ont changé leurs parures modestes Contre quelques lambeaux de la pourpre des grands , Qu'ils ont d'un art divin profané les miracles, En illustrant le vice, en consacrant l'erreur, A leur bouche vénale Apollon en fureur A ravi le don des oracles.

Condamne-toi, ma muse, à de stériles vœux :

Mais refuse tes chants aux oppresseurs heureux. Que de la vérité tes vers soient les esclaves ; De ses chastes faveurs faisons nos seuls amours :

Sans orgueil préférons toujours Une pauvreté libre à de riches entraves :

Et si quelque mortel justement respecté Entend frémir pour lui les cordes de ma lyre,

ma muse, qu'il puisse dire :

« S'il ne m'admirait pas, il ne m'eût pas chanté ! »

« Tu nous rends nos derniers signaux; « Le long du bord le câble crie ; « L'ancre s'élève et. sort des eaux ; « La voile s'ouvre ; adieu, patrie !

« Des flots l'un par l'autre heurtés « Je vois fuir, les cimes mouvantes, « Comme les flocons argentés « Des toisons sur nos monts errantes.

« Je vois se dérouler les nœuds « Qui mesurent l'humide plaine, « Et je vogue, averti par eux • « Que loin de toi le vent m'entraîne.

« Doux pays, bois sacrés, beaux lieux, « Je pars, et pour toujours peut-être ! »

Disait un Grec dans ses adieux A Cypre qui l'avait vu naître.

« Sur vos rives la Liberté, « Ainsi que la Gloire est proscrite; « Je pars, je les suis et je quitte « Le beau ciel qu'elles ont quitté. »

Il chercha la Liberté sainte D'Agrigente aux vallons d'Enna; Sa flamme antique y semble éteinte, Comme les flammes de l'Etna.

A Naple, il trouva son idole Qui tremblait un glaive à la main ; Il vit Rome et pas un Romain Sur les débris du Capilole?

O Venise, il vit tes guerriers ; Mais ils ont perdu leur audace Plus vite que tes gondoliers N'ont oublié les vers du Tasse.

Il chercha sous le ciel du Nord Pour les Grecs un autre Alexandre.

Ah ! dit-il, le Phénix est mort Et ne renaît plus de sa cendre !

A Vienne, il apprit dans les rangs Des oppresseurs de l'Ausonie, Que le succès change en tyrans Les vainqueurs de la tyrannie.

I] trouva les Anglais trop flers ;

Albion se dit magnanime ;

Des noirs elle a brisé les fers,

Et ce sont les blancs qu'elle opprime.

Il parcourt Londre, en y cherchant Cet homme, l'effroi de la terre. Dont la splendeur à son couchant Pour tombeau choisit l'Angleterre.

Mais elle a craint ce prisonnier, Et reculant devant sa gloire, A mis l'Océan tout entier Entre un seul homme et la victoire.

Sur toi, Cadix, il vient pleurer :

Nos soldats couvraient ton rivage ; Il vient, maudissant leur courage ; Il part, de peur de l'admirer.

Paris rappelle ; au seuil d*un temple Le Grec, dans nos murs arrêté, Sur Tautel voit la Liberté...

Mais c'est un marbre qu'il contemple,

Semblable à ces dieux inconnus, A ces images immortelles Dont les formes sont encor belles, Dont la divinité n'est plus.

Pour revoir son île chérie, Il franchit les flots écumants ; Mais le courroux des Musulmans Avait passé sur sa patrie.

Des débris en couvraient les bords, Et de leur cendre amoncelée Les vautours, prenant leur volée. Emportaient les lambeaux des morts *.

^ Cypre fut désolée par les Turcs au mois d^aoûl iSÎS. Soixante bourgs ou villages avaient entièrement disparu au mois de septembre de la même année.

PouQUEViLLE) IHstotre dt la régéniralUm de la Grèce^ liv. ».

Il dit, s'élançant dans l'abime :

« Les peuples sont nés pour souffrir ; « Noir Océan, prends ta victime, « S'il faut être esclave ou mourir ! »

Ainsi l'alcyon, moins timide, Part et se croit libre en quittant La rive où sa mère l'attend Dans le nid qu'il a laissé vide.

Il voltige autour des palais, Orgueil de la cité prochaine, Et voit ses frères, qu'on enchaîne.

Se débattre dans des filets.

Il voit le rossignol, qui chante

Les amours et la liberté.

Puni par la captivité

Des doux sons de sa voix touchante.

De rOlympe il voit l'aigle allier Briser, pour sortir d'esclavage,

Son front royal et prisonnier

Contre les barreaux de sa cage.

Vers sa mère il revient tremblant, Et l'appelle en vain sur la rive.

Où flotte le duvet sanglant De quelque plume fugitive.

L'oiseau reconnaît ces débris; Il suit le flot qui les emporte.

Rase l'onde en poussant des cris, Plonge et meurt... où sa mère est morte.

De lumière et d'obscurité, De néant et de gloire étonnant assemblage, Astre fatal aux rois comme à la liberté ; Au plus haut de ton cours porté par un orage,

Et par un orage emporté, Toi, qui n'as rien connu, dans ton sanglant passage, D'égal à ton bonheur que ton adversité;

Dieu mortel, sous les pieds les monts courbant leurs têtes

T'ouvraient un chemin triomphal, Les éléments soumis attendaient ton signal :

D'une nuit pluvieuse écartant les tempêtes,

Pour éclairer tes fêtes, Le soleil t'annonçait sur son char radieux, L'Europe t'admirait dans une horreur profonde. Et le son de ta voix, un signe de tes yeux

Donnait une secousse au monde.

Ton souffle du chaos faisait sortir les lois; Ton image insultait aux dépouilles des rois.

Et, debout sur l'airain de leurs foudres guerrières, Entretenait le ciel du bruit de tes exploits Les cultes renaissants, étonnés d'être frères. Sur leurs autels rivaux, qui fumaient à la fois. Pour toi confondaient leurs prières.

« Conservez, disaient-ils, le vainqueur du Thabor,

« Conservez le vainqueur du Tibre; »

Que n'ont-ils pour ta gloire ajouté plus encor : « Dieu juste, conservez le roi d'un peuple libre! »

Tu régnerais encor si tu l'avais voulu.

Fils de la Liberté, tu détrônas ta mère, Armé contre ses droits d'un pouvoir éphémère, Tu croyais l'accabler, tu l'avais résolu ; Mais le tombeau creusé pour elle Dévore tôt ou tard le monarque absolu : Un tyran tombe ou meurt; seule elle est immortelle.

Justice, droits, serments, peux-tu rien respecter? D'un antique lien périsse la mémoire !

L'Espagne est notre sœur de dangers et de gloire ; Tu la veux pour esclave, et, n'osant ajouter A ta double couronne un nouveau diadème.

Sur son trône conquis ton orgueil veut jeter Un simulacre de toi-même.

Mais non, tu l'espérais en vain.

Ses prélats, ses guerriers l'un l'autre s*excilèrent, Les croyances du peuple à leur voix s'exaltèrent. Quels signes précurseurs d'un désastre prochain ! Le beffroi, qu'ébranlait une invisible main.

S'éveillait de lui-même et sonnait les alarmes ;

Les images des preux s^agitaient sous leurs armes ; On avait vu des pleurs mouiller leurs yeux d'airain; On avait vu le sang du Sauveur de la terre Des flancs du marbre ému sortir à longs ruisseaux; Les morts erraient dans l'ombre, et ces cris : Guerre! Guerre S'élevaient du fond des tombeaux.

Une nuit, c'était l'heure où les songes funèbres Apportent aux vivants les leçons du cercueil ; Où le second Brutus vit son génie en deuil Se dresser devant lui dans l'horreur des ténèbres; Où Richard, tourmenté d'un sommeil sans repos, Vit les mânes vengeurs de sa famille entière,

Rangés autour de ses drapeaux, Le maudire, et crier : Voilà ta nuit dernière!

Napoléon veillait, seul et silencieux :

La fatigue inclinait cette tête puissante

Sur la carte immobile où s'attachaient ses yeux ;

Trois guerrières, trois sœurs parurent sous sa tente.

Pauvre et sans ornements, belle de ses hauts faits, La première semblait une vierge romaine

Dont le ciel a bruni les traits.

Le front ceint d'un rameau de chêne.

Elle appuyait son bras sur un drapeau français. Il rappelait un jour d'éternelle inémoire ; Trois couleurs rayonnaient sur ses lambeaux sacrés Par la foudre noircis, poudreux et déchirés,

Mais déchirés par la victoire.

« Je t'ai connu soldat; salut : te voilà roi.

« De Marengo la terrible journée, « Dans tes fastes, dit-elle, a pris place après moi ; « Salut ; je suis sa sœur aînée.

« Je te guidais au premier rang; « Je protégeai ta course et dictai la parole « Qui ranima des tiens le courage expirant,

« Lorsque la mort te vit si grand, « Qu'elle te respecta sous les foudres d'Arcole,

« Tu changeas mon drapeau contre un sceptre d'airain: « Tremble; je vois pâlir ton étoile éclipsée. « La force est sans appui, du jour qu'elle est sans frein. « Adieu, ton règne expire, et ta gloire est passée. »

La seconde unissait aux palmes des déserts

Les dépouilles d'Alexandrie.

Les feux dont le soleil inonde sa patrie Do ses brûlants regards allumaient les éclairs.

Sa main, par la conquête armée.

Dégouttante du sang des descendants d'Omar,

Tenait le glaive de César

Et le compas de Ptolémée.

« Je t'ai connu banni; salut : te voilà roi.

« Du mont Thaborla brillante journée « Dans tes fastes, dit-elle, a pris place après moi; « Salut! je suis sa sœur aînée.

« Je te dois l'éclat immortel « Du nom que je reçus au pied des Pyramides.

« J'ai vu les turbans d'Ismaël a Foulés au bord du Nil par tes coursiers rapides. « Les arts sous ton égide avaient placé leurs fils, « Quand des restes muets de Thèbe et de Meraphis

« Ils interrogeaient la poussière, « Et, si tu t'égarais dans ton vol glorieux, « C'était comme l'aiglon qui se perd dans les cieux,

« C'était pour chercher la lumière.

« Tu voulus l'étouffer sous ton sceptre d'airain : « Tremble; je vois pâlir ton étoile éclipsée, « La force est sans appui, du jour qu'elle est sans frein. « Adieu ! ton règne expire, et ta gloire est passée. >»

La dernière... ô pitié! des fers chargeaient ses bras; L'œil baissé vers la terre où chacun de ses pas

Laissait une empreinte sanglante,

Elle s'avançait chancelante En murmurant ces mots : meurt et ne se rend pas. Loin d'elle les trésors qui parent la conquête, Et l'appareil des drapeaux prisonniers!

Mais des cyprès, beaux comme des lauriers, De leur sombre couronne environnaient sa tète.

« Tu ne me connaîtras qu'en cessant d'être roi. « Écoute et tremble : aucune autre journée « Dans tes fastes jamais n'aura place après moi, « Et je n'eus point de sœur aînée.

« De vaillance et de deuil souvenir désastreux, « J'affranchirai les rois que ton bras tient en laisse, « Et je transporterai la chaîne qui les blesse

« Aux peuples qui vaincront pour eux.

« Les siècles douteront, en lisant ton histoire,

« Si tes vieux compagnons de gloire, « Si ces débris vivants de tant d'exploits divers, « Se sont plus illustrés par trente ans de victoire

« Que par un seul jour de revers.

« Je chasserai du ciel ton étoile éclipsée ;

« Je briserai ton glaive et ton sceptre d'airain ;

<( La force est sans appui, du jour qu'elle est sans frein. « Adieu ! ton règne expire, et ta gloire est passée. »

Toutes trois vers le ciel avaient repris Tessor, Et le guerrier surpris les écoutait encor :

Leur souvenir pesait sur son âme oppressée ;

Mais aux roulements du tambour Cette image bientôt sortit de sa pensée.

Comme Tombre des nuits se dissipe effacée

Parles premiers rayons du jour.

Il crut avoir dompté les enfants de Pelage.

Entraîné de nouveau par ce char vagabond Qui portait en tous lieux la guerre et l'esclavage. Passant sur son empire, il le franchit d'un bond; El tout fumants encor, ses coursiers hors d'haleine^ Que les feux du midi naguère avaient lassés, De la Bérésina, qui coulait Sous sa chaine> Buvaient déjà les flots glacés.

Il dormait sur la foi de son astre infidèle, Trompé par ces flatteurs dont la voix criminelle

L'avait mal conseillé.

Il rêvait, en tombant, l'empire de la terre, Et ne rouvrit les yeux qu'aux éclats du tonnerre;

Où s'est-il réveillé!...

Seul et sur un rocher, d'où sa vie importune Troublait encor les rois d'une terreur commune. Du fond de son exil encor présent partout.

Grand comme son malheur, détrôné, mais debout Sur les débris de sa fortune.

Laissant l'Europe vide et la victoire en deuil. Ainsi, de faute en faute et d'orage en orage, Il est venu mourir sur un dernier écueil.

Où sa puissance a fait naufrage.

La vaste mer murmure autour de son cercueil.

Une île t'a reçu sans couronne et sans vie,

Toi qu'un empire immense eut peine à contenir,

Sous la tombe, où s'éteint ton royal avenir, Descend avec toi seul toute une dynastie.

El le pêcheur le soir s'y repose en chemin ; Reprenant ses filets qu'avec peine il soulève, 11 s'éloigne à pas lents, foule ta cendre, et rêve... A ses travaux du lendemain.

Non, tu n'es pas un aigle, ont crié les serpents, Quand son wl faible encor trompait sa jeune audace Et déjà sur lé dos de ces monstres rampants Du bec vengeur de l'aigle il imprimait la trace; Puis, le front dans les cieux de lumière inondés, Les yeux sur le soleil, les ongles sur la foudre, 11 dit à ces serpents qui sifflaient dans la poudre : « Que suis-je? répondez. »

Tel fui ton noble essor, Byron; et quelle vie.

Vieille de gloire en un matin, D*un bruit plus imposant, d*un éclat plus soudain.

Irrita la mort et l'envie?

Par de lâches clameurs quel génie insulté.

Dans son obscurité première, Changea plus promptement et sa nuit en lumière.

Et son siècle en postérité?

Poètes, respectez les prêtres et les femmes.

Ces terrestres divinités!

Comme dans les célestes âmes.

L'outrage est immortel dans leurs cœurs irrités. Un temple, qu'on mutile S a recueilli Voltaire : Vain refuge, et l'écho des foudres de la chaire, Que le prêtre accoutume à maudire un grand nom, Tonne encor pour chasser son ombre solitaire

Des noirs caveaux du Panthéon.

' Allusion à Tinscription, qui avait été mise sur le fronton du Panthéon, et qu*on venait alors crcffaccr : aux grands hovmcs la

PATRIE RFXONNAISSANTE.

Byron, tu préféras, sous le ciel d'Ibérie.

Des roses de Cadix l'éclat et les couleurs

Aux attraits de ces nobles fleurs Pâles comme le ciel de ta froide patrie « ; De là tes jours de deuil, de là tes longs malheurs; Des vierges d'Albion la beauté méprisée

Te poursuivit jusqu'au cercueil,

Et de l'Angleterre abusée

Tu fus le mépris et l'orgueil.

En vain leurs yeux ardents dévoraient les ouvrages; L'auteur, par son exil, expia ses outrages:

Et tu n'as rencontré sous des cieux différents. Des créneaux de Chillon aux débris de Mégare, Des gouffres d'Abydos aux cachots de Ferrare, Que sujets d'îiccuser les dieux et les tyrans.

Victime de l'orgueil, tu chantas les victimes Qu'il immole sur ses autels;

^ Who round thc north for paler dames would scck ? How poor thcir forms appear ! liow languid, wan, and wcak.

Childr-Harold, canto I.

Entouré de débris qui racontaient des crimes.

Tu peignis de grands criminels.

Rebelle à son malheur, ton âme indépendante N'en put sans désespoir porter le joug de fer :

Persécuté comme le Dante,

Comme lui lu rêvas Tenfer.

L'Europe doit t'absoudre, en lançant l'anathème

Sur tes tristes imitateurs.

La gloire n'appartient qu'aux talents créateurs;

Sois immortel : lu fus loi-même.

Il brille d'un éclat que rien ne peut ternir, Ce tableau de la Grèce au cercueil descendue. Qui n'a plus de vivant que le grand souvenir

De sa gloire à jamais perdue.

Contemplez une femme, avant que le linceul * En tombant sur son front brise votre espérance,

* Toul le monde connaît ces beaux vers de lord Byron:

\\e who hath bent him oVi* the dead Ere the first day ofdeath is fled, Tlic first dark day of notirngncss The la»t of danger and distress etr.

Le jour de son trépas, ce premier jour du deuil Où le danger finil, où le néant commence; Quelle triste douceur! quel charme attendrissant! Que de mélancolie, et pourtant que de grâce Dans ses lèvres sans vie où la pâleur descend! Comme votre œil avide admire en frémissant Le calme de ses traits dont la forme s'efface, La morne volupté de son sein pâlissant!

Du corps inanimé Taspect glace votre âme; Pour vous-même attendri, vous lis*ez Vos destins Dans rimmobilité de ses beaux yeux éteints.

Ils ont séduit, pleuré, lancé des traits de flamme, Et les voilà sans feux, sans larmes, sans regard! Pour qu'il vous reste un doute, il est déjà trop lard; Mais l'espoir un moment suspendit votre crainte, Tant sa tête repose avec sérénité !

Tant la main de la mort s'est doucement empreinte Sur ce paisible front par elle respecté.

Où la vie en fuyant a laissé la beauté!

C'est la Grèce, as-tu dit, c'est la Grèce opprimée; La Grèce belle encor, mais froide, inanimée; La Grèce morte!... Arrête, et regarde ses yeux :

Leur paupière longtemps fermée

Se rouvre à la clarté des cieux:

Regarde, elle s'anime; écoute, sous ses chaînes

Son corps frémit et s'est dressé.

Ce pur sang, que le fer a tant de fois versé, Pour se répandre encor bouillonne dans ses veines;

Son front, qui reprend sa fierté.

Pâle d'un long trépas, menace et se relève ;

Son bras s'allonge, et cherche un glaive; Elle vit, elle parle, elle a dit : Liberté I

Morte, tu l'admirais; vivante, qu'elle est belle! Tu ne peux résister à son cri qui t'appelle, Tu cours, tu la revois, mais c'est en expirant. Oh ! qui pourrait des Grecs retracer les alarmes. Les vœux, les chants de deuil mêlés au bruit des armes? Autour de la croix sainte, au pied des monts errant. Le peuple confondait, dans l'ardeur de son zèle. Son antique croyance avec sa foi nouvelle.

Invoquait tous ses dieux, et criait en pleurant :

« Vent qui donnes la vie à des fleurs immortelles, « Toi, par qui le laurier vieillit sans se flétrir;

« Vent qui souffles du Pinde, accours, étends tes ailes; « Ton plus beau laurier va mourir!

« Flots purs, où s'abreuvait la poésie antique, « Childe-Harold sur vos bords revient pour succomber; « Versez votre rosée à ce front héroïque « Que la mort seule a pu courber.

« Dieux rivaux, de nos pleurs séchez la source amére; « Dieu vainqueur de Satan, dieu vainqueur de Python, « Renouvelez pour lui les jours nombreux d'Homère « Et la vieillesse de Millon! »

N'invoquez pas les vents, insensés que vous êtes! Leur souffle aime à flétrir la palme des poètes.

Tandis qu'il mûrit les poisons!

N'invoquez pas les flots des fontaines sacrées; Ils* brûlent tôt ou tard les lèvres inspirées

Pour qui semblaient couler leurs dons!

N'invoquez pas les dieux; ils dorment; la Mort veille. Pour peu qu'un bruit de gloire ait dénoncé vos jours

A son impitoyable oreille,

La Mort entend; les dieux sont sourds!

Il n'est plus! il n'est plus! Toi qui fus sa patrie. Pleure, ingrate Albion; l'exil paya ses chants. Berceau de ses aïeux « , pleure, antique Neuslrie ;

Corneille et lui sont tes enfants.

Et toi, que son trépas livre sans espérance Aux chaînes des tyrans qu'auraient punis ses vers. Pleure, esclave, son luth consolait ta souffrance.

Son glaive aurait brisé tes fers!

Les Grecs le vengeront, ils l'ont Juré : la gloire

Prépare les funèbres jeux

Qu'ils vont offrir à sa mémoire.

Qu'ils marchent, que son cœur repose au milieu d'eux.

* La famille de lord Byroii est originaire de Normandie ; sc5 aïeux suivirent en Angleterre Guillaume-le-€onquèrant.

Enseveli par la Victoire.

Alors, avec le fer du Croissant abattu, Ils graveront sur son dernier asile :

« sort! que ne l'épargnais-tu?

« Il chantait comme Homère, il fût mort comme Achille. »

Ah! quels que soient les lieux par sa tombe illustrés, Temple de la vertu, des arts, de la vaillance, Dont Londre est fière encore, et qu'a perdu la France, Son ombre doit s'asseoir sous tes panis sacrés. Westminster, ouvre-toi! Levez-vous devant elle,

De vos linceuls dépouillez les lambeaux. Royales majestés! et vous race immortelle.

Majestés du talent, qui peuplez ces tombeaux! Le voilà sur le seuil, il s'avance, il se nomme... Pressez-vous, faites place à ce digne héritier! Mil ton, place au poëte ! Howe, place au guerrier! Pressez-vous, rois, place au grand homme!

Page 1