‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 23 sur 62 · U4 TROIS JOURS DE CHRISTOPHE COLOMB · texte numérisé non relu

U4 TROIS JOURS DE CHRISTOPHE COLOMB

Il la donne à son roi^ cette terre féconde; Son roi va le payer des maux qu'il a soufferts : Des trésors, des honneurs en échange d'un monde. Un trône, ah! c'était peu!... que reçut-il? des fers.

Naples.

Par les flots balancée, une barque légère Hier iu*avait. porté sur ce vaste vaisseau, Q^i îaiiguait le golfe et sa vaine colère

D'un inébranlable fardeau.

^s longs mâts dans les cieux montaient en pyramides; Comme un serpent ailé, leur flamme au sein des airs

' Ce vaisseau devait porter à ConsUntinoplc M. Stratford Cannittgf ambassadeur d'Angleterre, et le bruit courait alors que la mission de ce diplomate avait pour but laffranchissemcnt de la firèce.

Déroulait ses anneaux rapides, Et j*admirais ce noir géant des mers, Armé d*un triple rang de bronzes homicides.

Qui sortaient à demi de ses flancs entr'ouverts.

Ces mots : demain! demain! ce doux nom de la Grèce, Volent de bouche en bouche : on s'agite, on s'empresse. L'un, penché sur les ponts, aux câbles des sabords

Enchaîne les foudres roulantes ; L'autre court, suspendu sur les vergues tremblantes. Où la voile, en criant, cède à ses longs efforts. Leur chef le commandait, et son regard tranquille De la poupe à la proue errait de tous côtés, Avant d'abandonner cette masse immobile

Au souffle des vents irrités.

Ainsi, prêt à quitter les sphères immortelles, Pour ravir une proie au vautour furieux.

L'aigle, tranquille et fier, se mesure des yeux, Essaie, en les ouvrant^ si ses ongles fidèles A sa colère obéiront encor,

Et, pour battre les airs^ étend deux fois Ms ailes, Avant de prendre son essor.

Témoin de ces apprêts, debout sous la misaine, Il part, disais-je, il part; mais doit-il affranchir Les généreux enfants de Sparte et de Messéne? Doit-il sous un pacha les contraindre à fléchir?

Pour qui grondera son tonnerre?

A ce peuple persécuté Porte-t-il dans ses flancs ou la paix ou la guerre»

L'esclavage ou la liberté?

La liberté, sans doute!... et la Grèce est mourante; Son sang coule et s'épuise. Ah! qu'il parte! il est temps De sauver, d'arracher au sabre des sultans

La victime encor palpitante.

Quand je la vois toucher à ses derniers instants, 11 fatigue mon cœur d'une trop longue attente.

Comme toi menaçant» et comme toi muet»

Vésuve» que fait-il sous ton double sommet»

Qui, trompant mon espoir par la vapeur légère Que ta bouche béanle exhale vers les cieux, Fume éternellement sans éblouir mes yeux Du spectacle de ta colère?

Dors, volcan imposteur, par les ans refroidi, Dors, et sois pour l'enfance un objet de risée ;

Vieillard, sous la cendre engourdi, Je suis las d'insulter à ta lave épuisée :

Mais qu'il tonne du moins, ce Vésuve flottant, Moins avare que toi des flammes qu'il recèle ! Que son courroux tardif soit juste en éclatant Sur les mers du Bosphore où Canaris l'appelle!

Quand il fendra leurs flots, si souvent éclairés Par des esquifs brûlants qui vengeaient la patrie, S'il faut une étincelle à sa flamme assoupie. Qu'elle s'allume aux feux de ces brandons sacrés

Que la Grèce avait préparés

Pour les flottes d'Alexandrie !

Mais non ; son seul aspect sous les murs ottomans Fera triompher la croix sainte;

Il verra du sérail trembler les fondements, Les flots de Marmara se troubleront de crainte, Et, sans contraindre Athéne à payer un succès Qui Tarrache expirante au joug de Tinfidèle, Si TAnglais la délivre, au moins quelques Français Auront versé leur sang pour elle.

Toi , qu'ils ont devancé dans ton noble dessein, Vaisseau libérateur, reçois-moi sur ton sein ; Pars, va me déposer sous ces blanches colonnes Où Socrate inspirait les discours de Platon.

Mes yeux verront flotter les premières couronnes Que les Grecs vont suspendre aux murs du Partliénon. Laisse-moi, sous des fleurs et sous de verts feuillages. Consacrés par mes mains à ses dieux exilés.

Laisse-moi cacher les outrages De ses marbres vainqueurs de la guerre et des âges

Que votre Elgin a mutilés.

Je les verrai, ces morts qui vivent dans l'histoire, Pour saluer des jours si beaux.

Reoâitre et soulever les trois mille ans de gloire

Dont le temps chargea leurs tombeaux; Et moi, chantant comme eux ces jours de délivrance, J*irai mêler la voix, Thymne à peine écouté D*un obscur enfant de la France, A leurs cris de reconnaissance, . A leurs hymnes de liberté. .

Va donc, n*hésite plus, n'attends pas les étoiles; Des flambeaux de la nuit les feux seront pour toi. N*entends-tu pas le vent gui frémit dans tes voiles? Il t'invite à partir ; pars, vole, emporte-moi! Notus, je me confie à ton humide haleine, A toi, brûlant Siroc; à toi, noir Aquilon; Mugis, qui que tu sois qui souffles vers Athène : Tout me sera Zéphyr, quelque vent qui m'entraîne Du tombeau de Virgile au tombeau de Byron !

Vain songe !... Il dédaigna ina prière inutile. Hélas! pour un Français il n'avait point d'asile. Au lever du soleil, mes yeux l'ont découvert Entre le doux Sorrente, où la grappe dorée

Se marie au citronnier vert.

Et les rochers aigus de la pâle Caprée.

Sans doute il entendit, sur ce pic menaçant, Linfàme successeur des demi-dieux du Tibre, Tibère, s'éveillant au nom d'un peuple libre. Des Grecs ressuscites lui demander le sang.

Sur la rive opposée il ne put méconnaître Ce chantre harmonieux que Sorrenle a vu naître : Le Tasse errait encor dans Tasile enchanté Où l'amour d'une sœur recueillit sa misère;

Du sein de l'immortalité, Poète, il fit des vœux pour les enfants d'Homère!... Le vaisseau cependant voguait sur l'onde amère.

Qui des deux a-t-il écouté?...

Pouzzole.

Marchons, le ciel s'abaisse , et le jour pâlissant N'est plus à son midi qu'un faible crépuscule ; Le (lot qui vient blanchir les restes du port Jule Grossit , et sur la cendre expire en gémissant. Cet orage éloigné que l'Eurus nous ramène Couvre de ses flancs noirs les pointes de Miséne; Avançons, et, foulant d'un pied religieux Ces rivages sacrés que célébra Virgile,

Et d'où Néron chassa la majesté des dieux , Allons sur l'avenir consulter la Sibylle.

« Ces débris ont pour moi d'invincibles appas, » Me répond un ami, qu'aux doux travaux d'Apelle , A Rome, au Vatican son art en vain rappelle ; « Ils parlent à mes yeux, ils enchaînent mes pas. « Ces lentisques flétris dont la feuille frissonne ; « Ces pampres voltigeants et rougis par l'automne; « Tristes comme les fleurs qui couronnaient les morts, « Ces frêles cyclamens, fanés à leur naissance , « Plaisent à ma tristesse, en mêlant sur ces bords « Le deuil de la nature au deuil de la puissance.

« Où sont ces dais de pourpre élevés pour les jeux, « Ces troupeaux d'affranchis, ces courtisans avides? « Où sont les chars d'airain, les trirèmes rapides, « Qui du soleil levant réfléchissaient les feux? « C'est là que des clairons la bruyante harmonie « A d'Auguste expirant ranimé l'agonie ; « Vain remède! et le sang se glaçait dans son cœur, « Tandis que sur ces mers les jeux de Rome esclave,

« Retraçant Actium à ce pâle vainqueur,

« Faisaient sourire Auguste au triomphe d'Octave!

« Ces monuments pompeux» tous ces palais romains,

« Où triomphaient Forgueil, Tinceste et Tadultère,

« De la vaine grandeur dont ils lassaient la terre

« N*ont gardé que des noms en horreur aux humains.

tf Les voilà, ces arceaux désunis et sans gloire

« Qui de Caligula rappellent la mémoire !

« Vingt siècles les ont vus briser le fol orgueil

« Des mers qui les couvraient dlécume et d'étincelles ,

« Leur chaîne s'est rompue et n'est plus qu'un écueil

u Où viennent des pécheurs se heurter les nacelles.

« Ces temples du plaisir par la mort habités ,

« Ces portiques , ces bains prolongés sous les ondes ,

« Ont vu Néron , caché dans leurs grottes profondes ,

« Condamner Agrippine au sein des voluptés.

« Au bruit des flots , roulant sud cette voûte humide, I

« Il veillait, agité d'un espoir parricide ! !

« II lançait à Narcisse un regard satisfait ,

« Quand, muet d'épouvante et tremblant de colère,

« Il apprit que ces flots, instrument du forfait, « Se soulevant d'horreur, lui rejetaient sa mère.

« Tout est mort : c'est la mort qu'ici vous respirez :

« Quand Rome s'endormit de débauche abattue,

« Elle laissa dans l'air ce poison qui vous tue;

« Il infecte les lieux qu'elle a déshonorés.

« Telle, après les banquets de ces maîtres du monde,

« S'élevait autour d'eux une vapeur immonde

« Qui pesait sur leurs sens, ternissait les couleurs

« Des fastueux tissu» où retombaient leurs têtes,

« Et fanait à leurs pieds, sur les marbres en pleurs,

« Les roses dont Pestum avait jonché ces fêtes.

« Virgile pressentait que dans ces champs déserfs

« La mort viendrait s'asseoir au milieu des décombres,

« Alors qu'il les choisit pour y placer les ombres,

« Le Styx aux noirs replis, l'Averne et les Enfers.

« Contemplez ce pêcheur ; voyez^ voyez nos guides ;

« Interrogez les traits de ces pâtres livides :

« Ne croyez-vous pas voir des spectres sans tombeaux,

« Qui, laissés par Caron sur le fatal rivage.

^ Tendant vers vous la main, enlr'ouvrenl leurs Ïambe aux ^ Pour mendier le prix de leur dernier passage?... »

Il disait, et déjà j'écartais les rameaux Qui cachaient à nos yeux l'antre de la Sibylle, Au fond de ce cratère, où l'Averne immobile Couvre un volcan éteint de ses dormantes eaux. L'eofer, devant nos pas, ouvrait la bouché antique D'où sortit pour Énée une voix prophétique ; Un flambeau nous guidait, et ses feux incertains Dessinaient sur les murs des larves, des fantômes. Qui sans forme et sans vie , et fuyant sous nos mains , Semblaient le peuple vain de ces sombres royaumes.

« Prêtresse des dieux, lève-toi!

« Viens, m'écriai-je alors, furieuse, écumante, « Le front pâle, et les yeux troublés d'un saint effroi, « Pleine du dieu qui te tourmente, « Viens, viens, Sibylle, et réponds-moi !

« Vers les demeures infernales, « Dis-moi pourquoi la mort pousse comme un troupeau

« Celte foule d'ombres royales, « Que nous Yoyons passer de la pourpre au tombeau ? « Est-ce pour insulter à l'alliance vaine

« Que Waterloo scella de notre sang?

« Veut-elle, à chaque roi qu'elle heurte en passant, « Briser un des anneaux de cette vaste chaîne?

« Le dernier de ces rois, que le souffle du Nord « A du trône des czars apporté sur ce bord,

« Pliait sous le nom d'Alexandre ; « Allons-nous voiries chefs de son armée en deuil « Donner des jeux sanglants autour de son cercueil, « Pour un sceptre flottant qu'il ne peut plus défendre?

« Verrons-nous couronner l'héritier de son choix,

<( Et ce maître nouveau d'un empire sans lois

« Doit-il, usant ses jours dans de saintes pratiques,

« Assister de loin comme lui

« Aux funérailles héroïques « D'Athènes qui Timplore et qui meurt sahs appui?

« N'offrira-t-elle un jour que des débris célèbres? « La verrons-nous tomber après ses longs effort^,

«< Vide comme Pompei, qui du sein des ténèbres, ^ En secouant sa cendre, étale sur yos bords ^ Ses murs où manque un peuple, et ses palais funèbres « Où manquent les restes des morts?

^ Réponds-moi 1 réponds-moi ! furieuse, écumante, ^ Le front pâle, et les yeux troublés d'un saint effroi, « Pleine du dieu qui te tourmente, « Viens, viens, Sibylle, et réponds-moi !

« La verrons-nous, cette belle Aùsonie, « Jeter quelques rayons de son premier éclat? << Ou ce flambeau mourant des arts et du génie « Doit-il toujours passer avec ignominie « De la France aux Germains, du pontife au soldat, ^ Semblable aux feux mouvants, aux clartés infidèles ^ Qui, changeant de vainqueurs, volentde mains en mains, « Vain jouet des combats que livrent les Romains « Dans leurs saturnales nouvelles?

^ L'Espagne, qui préfère au plus beau de ses droits « La sainte obscurité dont la nuit Tenvironne,

im LA SIBYLLE.

« Marâtre de ses fils, infidèle à ses lois,

« A l'esclavage s'abandonne, « Et s'endort sous sa chaîne en priant pour ses rois. « Reprendra-t-elle un jour son énergie antique? « Libre, doit-elle enfin, d'un bras victorieux, « Combattre et déchirer le bandeau fanatique « Qu'une longue ignorance épaissit sur ses yeux?

« Un arbre sur la France étendait son ombrage : « Nous l'entourons encor de nos bras impuissants; « Le fer du despotisme a touché son feuillage, « Dont les rameaux s'ouvraientchargésde fruits naissanJi^.

« Si par sa chute un jour le tronc qui les supporte « Doit de l'Europe entière ébranler les échos,

« Le fer, sous son écorce morte, <( De sa sève de feu tarira-t-il les flots?

« Ou de sa dépouille flétrie

« Quelque rameau ressuscité « Reprendra-t-il racine au sein de la patrie,

« Au souffle de la liberté?

« Réponds-moi, réponds-moi! furieuse, êcumante, « Le front pâle, et les yeux troublés d'un saint effroi, « Pleine du dieu qui te tourmente» , «Viens, viens, Sibylle, et réponds-moi L,,>>

J'écoutais : folle attente! espérance inutile! L'oracle d'Apollon ne répond qu'à Virgile; Et ces noms méconnus qu'en vain je répétai, Ces noms jadis si beaux : patrie et liberté, N'ont pas même aujourd'hui d'écho chez la Sibylle.

L'Espajçnc qui profère au plus beau de ses droils,.*

On ne se souvient pas assez que, diaprés les aneîennes inslîtutions du pays, la liberté avait obtenu droit de cÎLâ dao^ la mottarchic espagnole bien avant môme que rAngleterre fût entrée dans les voies du gouvernement représentatif. Le desjîoUsme de Cbarlcfi- Quint et le fanatisme de l'inquisition dénaturèrent les vrais prin* cipes du gouvernement espagnol. En 1807, ce fut i^tiurlant le

souvenir des vieilles libertés castillanes qui fatigua Napoléon par d'héroïques résistances, et qui ressuscita les traditions chevaleresques du Cid. C'est à ce mémorable réveil de TEspagnc que M. Delavigne faisait allusion dans le fragment suivant d'un poëme qui ne sera jamais publié.

Dans le morne sommeil d'une fièvre accablante, S'il rêve qu'un poignard se lève sur son sein, Voyez ce moribond, fort de son épouvante, Pâle et les bras tendus pour saisir l'assassin. S'élancer frissonnant de sa couche brûlante : Ainsi la faible Espagne, à ses derniers moments. Secouant le sommeil d'une lente agonie.

Pour écraser la tyrannie

S'arracha de ses fondements.

Le Cid! voilà le Cid, dont l'ombre désolée.

Brisant son mausolée, Paraît, le glaive en main, la douleur sur le front; Il frémit, le héros, de colère et de honte.

Comme au jour où, cherchant le comte, Il perdit sa maîtresse et vengea son affront. « Arrière, cria-t-il, guerriers dont la vaillance « Sous tant de cieux divers vengea l'honneur français;

<c Arrière, par pitié pour trente ans de succès ! w Par respect pour ta gloire, arrière, noble France!

<c Ils m^entendent du moins : je les ai vus frémir, « Ces drapeaux mutilés et fiers de leurs blessures : » Ils empruntent des vents une voix pour gémir, « Et semblent murmurer de sinistres augures.

« Au récit des revers qui vous sont préparés, « Baissez vos fers sanglants, étendards intrépides!

t< vainqueurs de Valmy, pleurez !

« Pleurez, vainqueurs des Pyramides !

<c Du ciel vomissant les feux, » Le plus brûlant des mois accourt et vous dévore. « Cest peu : de notre sang des vengeurs vont éclore,

(( Semblables à leurs aïeux

« Dont les bras victorieux « Ont brisé dans Burgos les bannières du Maure.

<( Des montagnes d'Urgel aux murs de TAlhambra, « Pelage a réveillé nos tribus assoupies ; « Du guérillas fuyant le plomb vous atteindra : "^ Son stylet dans la main, le meurtre vous suivra

« Sur la crête des Asturies,

« Dans les gorges de la Sierra...

« Ils nesont plus, cesjours où, vous prenant pour guides,

« Les arts, d'un héroïque essor, <c Suivaient en combattant dans des .déserts arides <( Les pas de Sultan juste et de Sultan bras d'or\

i( Ils ne sont plus, ces jours de liberté, de gloire, (c Jours sauveurs et par vous à jamais consacrés, « Où la France abreuvait ses sillons altérés « Du sang dont Kellermann arrosait sa victoire.

<( Infortunés débris de tant d'exploits passés, « Vous allez perdre dans nos sables « Les derniers lambeaux vénérables « Que le boulet vous a laissés.

« Arrière, étendards intrépides...

<( M^is non, la charge sonne, et vous obéirez : « vainqueurs de Valmy, pleurez !

« Pleurez, vainqueurs des Pyramides! »

* Surnoms donnés par les Arabes à Dcsaix et à Klëbcr.

DU GÉNÉRAL lOY.

Page 1