‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 25 sur 62 · LES FUNÉRAILLES DU GÉNÉRAL FOY · texte numérisé non relu

LES FUNÉRAILLES DU GÉNÉRAL FOY

Sauront la rajeunir, cette lyre vieillie; Dans mon cœur épuisé je trouverai des vers,

Des sons dans ma voix affaiblie ; Et cette liberté, que je chantai toujours, Redemandant un hymne à ma veine glacée,

Aura ma dernière pensée

Comme elle eut mes premiers amours.

L'airain avait sonné l'hymne pieux du soir.

Sur les temples de Rome, où cessait la prière,

La lune répandait sa paisible lumière :

Au Forum à pas lents, triste, j'allai m'asseoit,

l'admirais ses débris, ses longs portiques sombres^

Et dans ce jour douteux, par leur masse arrrlé,

Tous ces grands monuments empruntaient de leurs ombres

Plus de grandeur encore et plus de majesté ;

Comme l'objet absent, qu'un regret nous rappelle.

Reçoit du souvenir une beauté nouvelle,

Mon luth, longtemps muet, préluda dans mes mains,

Et sur Tair grave et doux dont le chant se marie

Aux accents inspirés des poètes romains,

Cet adieu s'échappa de mon âme attendrie :

« Rome, pour la dernière fois « Je parcours ta funèbre enceinte :

« Inspire les chants dont ma voix « Va saluer ta gloire éteinte.

« Luis dans mes vers, astre éclipsé « Dont la splendeur fut sans rivale; « Ombre éclatante du passé, « Le présent n'a rien qui t'égale.

« Tout doit mourir, tout doit changer « La grandeur s'élève et succombe.

« Un culte même est passager ; « Il souffre, persécute et tombe.

« Tu brillais de ce double éclat, « Et lu n*as pas fait plus d'esclaves « Avec la toge du sénat « Que sous la pourpre des conclaves.

« Du sang de tes premiers soutiens

« Cette colline est arrosée;

« Le sang de tes héros chrétiens

« Rougit encor le Colisée.

« A travers ces deux souvenirs

« Tu m'apparais, pâle et flétrie,

« Entre les palmes des martyrs

« Et les lauriers de la patrie.

« Que tes grands noms, que tes exploits,

« Tes souvenirs de tous les âges,

« Viennent se confondre sans choix

« Dans mes regrete et mes hommages,

« Comme ces temples abattus,

« Comme les tombeaux et les ombres

« De tes Césars, de toi^ Brutu^

« Se confondent dans les décombres,

a Adieu, Forum, que Cicôron

« Remplit encor de S£t mémoire !

<( Ici, chaque pierre a son nom ,

« Ici» chaque débris sa gloire.

<( Je passe, et mes pieds ont foulé

« Dans ce tombeau d'où sortit Rome,

« Les restes d'un dieu mutilé

« Ou la poussière d'un grand homme.

« Adieu, vallon frais ou Numa « Consultait sa nymphe chérie !

« J'entends le ruisseau qu'il aima « Murmurer le nom d'Égérie .

« Son eau coule encor ; mais les rois, « Que séduit une autre déesse , « Ne viennent plus chercher des lois <( Où Numa puisait la sagesse.

« Temple, dont l'Olympe exilé « A fui la majesté déserle, « Panthéon, ce ciel étoile « Achève ta voûte enlr'ouverte ;

ADIEUX A ROME. m

^ Et ses feux du haut de Féther,

<% Cherchant tes dieux dans (ou enoainl^,

<c Vont sur Fautel d^ Jupiter

u Mourir au pied de la croix sainte.

« Qui f éleva, dôme éternel,

u Du Panthéon céleste fréfe ?

tt Si tu fus Touyre d'un mortel ,

« Les arts ont aussi leur Homère ;

K Et du génie en ce saint lieu

« Je sens l'invisible présence,

i( Comme je sens celle du Dieu

« Qui remplit ta coupole immense.

« Je vous revois, parvis sacrés *

u Qu'un poète a rendus célèbres!

« Je foule les noms ignorés

« Qui chargent vos pavés funèbres,

* L'église et le couvent de Saint-4)Quphre, où mourut le Tas9e.

« Et de tous ces tombeaux obscurs « Le marbre, qui tient tant de place, « Laisse à peine un coin dans vos murs « Pour la cendre et le nom du Tasse !

« Cloître désert, sous tes arceaux a Mourut l'amant d'Éléonore , « Près du chêne dont les rameaux « Devaient pour. lui verdir encore.

« Avant l'âge ainsi meurt Byron ; « Un même trépas les immole:

« L'un tombe au seuil du Parthénon, « Et l'autre au pied du Capitole... »

Je les pleurais tous deux, et je sentis ma voix Mourir avec leurs noms sur mes lèvres tremblantes; Je sentis les accords s'affaiblir sous mes doigts, Pareils au bruit plaintif, aux notes expirantes, Qui se perdent dans l'air, quand du Miserere Les sons au Vatican s'éteignent par degré.

Jaloux pour mon pays, je cherchais en silence Quels noms il opposait à ces noms immortels ;

Il mapparait alors, celui dont Téloquence Des demi-dieux romains releva les autels :

Le Sophocle français, l'orgueil de sa patrie. L'égal de ses héros, celui qui crayonna L'àme du grand Pompée et l'esprit de Cinna ; Ému d'un saint respect, je l'admire et m'écrie :

« Chantre de ces guerriers fameux,

a Grand homme, o Corneille, ô mon maître,

« Tu n'as pas habité comme eux

« Cette Rome où tu devais naître ;

« Mais les dieux t'avaient au berceau

« Révélé sa grandeur passée ,

« Et, sans fléchir sous ton fardeau ,

« Tu la portais dans ta pensée !

« Ah! tu dois errer sur ces bords, « Où le Tibre te rend hommage !

« Viens converser avec les morts « Dont ta main retraça l'image.

« Viens, eb, ranimés pour te voir^ « Ils vont se lever sur tes traces;

188 ADlÈtJX A ROMË.

« Viens, grand Corneille, viens l'asseoir

« Au pied du tombeau des Horaces !

« De quel noble frémissemenl

« L'orgueii doit agiter ton âme,

« Lorsque sur ce froid monument

« De tes vers tu répands la flamme !

« Il tremble, et dans son sein profond

« J'entends murmurer sur la terf e

« Deux fils morts, dont la voit répond

« Au quil mourûi àe leur vieux père.

« Beau comme ces marbres vivants

« Dont Fart enfanta les merveilles ,

« Ton front vaste abandonne aux vents

« Ses cheveux blanchis par les veilles ;

« Et quand les flls de Romulus

« Autour de toi couvrent ces plaines,

« Je crois voir un Romain de pitis

« Évoquant les ombres romaines.

(( Je pars, mais ces morts me suivront :

« Ta muse a soufflé sur leur cendre.

« En renaissant ils grandiront

« Dans tes vers, qui vont me les rendre;

« Et Tairain, qui, vainqueur du temps, .

« Jusqu'aux deux porta leurs images,

« Les plaça sur des monuments

K Moins sublimes que tes ouvrages! »

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