‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 31 sur 62 · AUX FRANÇAIS · texte numérisé non relu

AUX FRANÇAIS

Debout! mânes sacrés de mes concitoyens !

Venez ; inspirez-les, ces vers où je vous chante. Debout, morts immortels, héroïques soutiens De la liberté triomphante !

Brûlant, désordonné, sans frein dans son essor, Comme un peuple en courroux qu^un même cri soulève,

Que^et hymne vers vous s'élève

De votre sang qui fume encor!

Quels sont donc les malheurs que ce jour nous apporte?

— Ceux que nous présageaient ses ministres et lui. — Quoi ! malgré ses serments ! — Il les rompt aujourd'hui.

— Le ciel les a reçus. — Et le vent les emporte.

— Mais les élus du peuple?... — Il les a cassés tous.

— Les lois qu'il doit défendre ? — Esclaves comme nous.

— Et la pensée?— Aux fers. — Et la liberté?— Morte.

— Quel était notre crime ? — En vain nous le cherchons.

— Pour mettre en interdit la patrie opprimée,

Son droit? — C'est le pouvoir. — Sa raison? — Une armée. — La nôtre est un peuple : marchons.

Ils marchaient, ils couraient sans armes, . Us n'avaient pas encor frappé.

On les tue ; ils criaient : Le monarque est trompé ! On les tue... ô fureur ! Pour du sang, quoi ! des larmes ! De vains cris pour du sang !— Us sont mortsles premiers ; Vengeons-les, ou mourons.— Des armes ! —Où les prendre 1

— Dans les mains de leurs meurtriers :

A qui donne la mort c'est la mort qu'il faut rendre.

Vengeance! place au drapeau noir!

Passage, citoyens! place aux débris funèbres

Qui reçoiveul dans les ténèbres

Les serments de leur désespoir!

Porté par leurs bras nus, le cadavre s'avance. Vengeance ! tout un peuple a répété : Vengeance ! Restes inanimés, vous serez satisfaits?

Le peuple vous l'a dit, et sa parole est sûre;

Ce n'est pas lui qui se parjure :

Il a tenu quinze ans les serments qu'il a faits.

Il s'est levé : le tocsin sonne ; Aux appels bruyants des tambours, Aux éclats de l'obus qui tonne.

Vieillards, enfants, cité, faubourgs, Sous les haillons, sous l'épaulette.

Armés, sans arme, unis, épars.

Se roulent contre les remparts Que le fer de la baïonnette Leur oppose de toutes parts.

Ils tombent; mais dans cette ville, Où sur chaque pavé sanglant La mort enfante en immolant, Pour un qui tombe il en naît mille.

Ouvrez, ouvrez encor les grilles de Saint^loud ! Vomissez des soldats pour nous livrer bataille. Le sabre est dans leurs mains; dans leurs rangs, la milrail Mais de la Liberté l'arsenal est partout.

Que nous importe, à nous, Tinstrument qui nous venge !

Une foule intrépide agite en rugissant

La scie aux dents d'acier, le levier, le croissant;

Sous sa main citoyenne en arme tout se change :

Des foyers fastueux les marbres détachés,

Les grès avec effort de la terre arrachés,

Sont des boulets pour sa colère ; Et, soldats comme nous, nos femmes et nos sœurs

Font pleuvoir sur les oppresseurs

Cette mitraille populaire.

Qu'ils aient l'ordre pour eux, le désordre est pour nous! Désordre intelligent, qui seconde l'audace, Qui commande, obéit, marque à chacun sa place. Comme un seul nous fait agir tous,

Et qui prouve à la tyrannie, En brisant son sceptre abhorré, Que par la patrie inspiré, Un peuple, comme un homme, a ses jours de génie.

\}noi! toujours sous le feu, si jeune, au premier rang! Retenons ce martyr que trop d'ardeur enflamme. Il court, il va mourir... Relevons le mourant : O Liberté!... c'est une femme !

Quel est-il, ce guerrier suspendu dans les airs?

De son drapeau qu'il tient encore \\ roule autour de lui le linceul tricolore, Et disparait au milieu des éclairs.

Viens recueillir sa dernière parole.

Grande ombre de Napoléon !

C'est à toi de graver son nom Sur les piliers du nouveau pont d'Arcole.

Ce soleil de juillet qu'enfin nous revoyons, 11 a brillé sur la Bastille,

Oui, le voilà, c'est lui! La Liberté, sa lille,

Vient de renaître à ses rayons.

Luis pour nous, accomplis l'œuvre de délivrance ; Avance, mois sauveur, presse ta course, avance :

11 faut trois jours à ces héros.

Abrège au moins pour eux les nuits qui sont sans gloire ;

Avance, ils n'auront de repos

Que dans la tombe ou la victoire.

Nuits lugubres? tout meurt, lumière et mouvement. De cette obscurité muette et sépulcrale Quels bruits inattendus sortent par intervalle? Le cliquetis du fer qui heurte pesamment Des débris entassés la barrière inégale ; Ces cris se répondant do moment en moment :

Qui vive? — Citoyens. — Garde à vous, sentinelles! L'adieu de deux amis, dont un embrassement Vient de confondre encor les âmes fraternelles; Les soupirs d'un blessé qui s'éteint lentement. Et sous l'arche plaintive un sourd frémissement, Quand l'onde, en tournoyant, vient refermer la tombe D'un cadavre qui tombe...

Au Louvre, amis; voici le jour!

Baltez la charge! au Louvre! au Louvre!

Balayé par le plomb qui se croise et les couvre,

Chacun, pour mourir à son tour,

Vient remplir le rang qui s'entr'ouvre.

Le bataillon grossit sous ce feu dévorant.

Son chef dans la poussière en vain roule expirant ; Il saisit la victime, il l'enlève, il l'emporte, Il s'élance, il triomphe, il entre... Quel tableau! Dieu juste! la voilà victorieuse et morte.

Sur le trône de son bourreau !

Allez, volez, tombez dans la Seine écumante, • D'un pouvoir parricide emblèmes abolis !

Allez, chiffres brisés ; allez, pourpre fumante ; Allez, drapeaux déchus, que le meurtre a salis! Dépouilles des vaincus, par le fleuve entraînées, Dépouilles des martyrs que je pleure aujourd'hui. Allez, et sur les flots, à Saint-Cloud, portez-lui Le biiUetin des trois journées!

Victoire! embrassons-nous. — Tu vis ! — Je le revoi ! —Le fer de l'étranger m'épargna comme loi.

— Quel triomphe ! en trois jours. — Honneur à ton coura^»^ — Gloire au tien ! — C'est ton nom qu'on cite le premier. —N'en citons qu'un.— Lequel? — Celui du peuple entier. Hier qu'il était brave! aujourd'hui qu'il est sage!

— Du trépas, en mourant, un d'eux m'a préservé.

— Mais ton sang coule encor. — Ma blessure est légère. — Et ton frère? — Il n'est plus. — L'assassin de ton frère.

Tu Tas puni? — Je l'ai sauvé.

Ah ! qu'on respire avec délices, Et qu'il est enivrant, Tair de la liberté !

Comment regarder sans fierté

Ces murs couverts de cicatrices.

Ces drapeaux qu'à l'exil redemandaient nos pleurs. Et dont nous revoyons les glorieux symboles Voltiger, s'enlacer, courber leurs trois couleurs Sur ces nobles enfants, l'orgueil de nos écoles ! Desfleurs à pleines mains, des fleurs pour ces guerriers ! Jetez-leur au hasard des couronnes civiques :

Ils ne tomberont, vos lauriers,

Que sur des têtes héroïques.

Mais lui, que sans l'abattre ont jadis éprouvé Le despotisme et la licence,

DE PARIS. a07

Que la vieillesse a retrouvé

Ce qu*il fut dans Tadolescence, EntouroD&-le d*amour! Français, Américains, De baisers et de pleurs couvrons ses vieilles mains ! La popularité, si souvent infidèle, Est fille de la terre et meurt en peu d'instants;

La sienne, plus jeune et plus belle, A traversé les mers, a triomphé du temps :

C'était à la vertu d'en faire une immortelle.

toi, roi citoyen, qu'il presse dans ses bras Aux cris d'un peupleentierdontles transports sont justes. Tu fus mon bienfaiteur, je ne te loûrai pas : Les poètes des rois sont leurs actes augustes. Que ton règne te chante, et qu'on dise après nous : Monarque, il fut sacré par la raison publique; Sa force fut la loi ; l'honneur, sa politique/. Son droit divin, l'amour de tous.

Pour toi, peuple affranchi, dont le bonheur commence, Tu peux croiser tes bras après ton œuvre immense ;

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