‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 6 sur 62 · ET DES MONUMENTS · texte numérisé non relu

ET DES MONUMENTS

La sainte vérité, qui m'échauffe et m'inspire, Écarte et foule aux pieds les voiles imposteurs : Ma Muse de nos maux flétrira les auteurs,

Dussé-je voir briser ma lyre Par le glaive insolent de nos libérateurs.

Où vont ces chars pesants conduits par leurs cohortes? Sous les voûtes du Louvre ils marchent à pas lents :

Ils s'arrêtent devant ses portes ; Viennent-ils lui ravir ses sacrés ornements?

Muses» penchez vos tètes abattues :

Du siècle de Léon les chefs-d'œuvre divins Sous un ciel sans clarté suivront les froids Germains; Les vaisseaux d'Albion attendent nos statues.

Des profanateurs inhumains Vont-ils anéantir tant de veilles savantes?

Porteront-ils le fer sur les toiles vivantes

Que Raphaël anima de ses mains?

Dieu du jour, Dieu des vers, ils brisent ton image. C'en est fait : la victoire et la divinité

Ne couronnent plus ton visage

D'une double immortalité.

C'en est fait : loin de toi jette un arc inutile. Non, tu n'inspiras point le vieux chantre d'Achille; Non, tu n'es point le dieu qui vengea les Neuf Sœurs

Des fureurs d'un monstre sauvage.

Toi qui u'a8 pas un trait pour venger ton outrage.

Et terrasser tes ravisseurs.

Le deuil est aux bosquets de Gnide.

Muet, pâle et le front baissé, L'Amour, que la guerre intimide, Eteint son flambeau renversé.

Des Grâces la troupe légère L'interroge sur ses douleurs ; Il leur dit, en versant des pleurs :

J'ai vu Mars outrager ma mère*.

Je crois entendre encor les clameurs des soldats

Entraînant la jeune immortelle :

Le fer a mutilé ses membres délicats ; Hélas! elle semblait, et plus chaste et plus belle.

Cacher sa honte entre leurs bras.

Dans un fort pris d'assaut, telle une vierge en larmes. Aux yeux des forcenés dont l'insolente ardeur Déchira les tissus qui dérobaient ses charmes,

Se voile encor de sa pudeur.

* La Vénus de Médicis.

Adieu, débris fameux de Grèce et d'Ausonie, Et vous, tableaux errants de climats en climats : Adieu, Corrége, Albane, immortel Phidias, Adieu les arts et le génie !

Noble France, pardonne ! A les pompeux travaux, Aux Puget, aux Lebrun, ma douleur fait injure. David a ramené son siècle à la nature :

Parmi ses nourrissons il compte des rivaux... Laissons-la s'élever cette école nouvelle !

Le laurier de David de lauriers entouré.

Fier de ses rejetons, enfante un bois sacré Qui protège les arts de son ombre éternelle.

Le marbre animé parle aux yeux :

Une autre Vénus plus féconde, Près d'Hercule victorieux, Étend son flambeau sur le monde.

Ajax, de son pied furieux, Insulte au flot qui se retire ; L'œil superbe, un bras dans les cieux, Il s'élance, et je l'entends dire :

« J'échapperai malgré les dieux. »

Mais quels monceaux de morts ! que de spectres livides ! Ils tombent dans Jaffa, ces vieux soldats français Qui réveillaient naguère, au bruit de leurs succès. Les siècles entassés au fond des Pyramides.

Ah ! fuyons ces bords meurtriers !

D'où te vient, Austerlitz, l'éclat qui t'environne? Qui dois-je couronner du peintre ou des guerriers? Les guerriers et le peintre ont droit à la couronne.

Des chefs-d'œuvre français naissent de toutes parts. Ils surprennent mon cœur à d'invincibles charmes; Au Déluge, en tremblant, j'applaudis par mes larmes ;

Didon enchante mes regards; Versant sur un beau corps sa clarté caressante, A travers le feuillage un faible et doux rayon

Porte les baisers d'une amante

Sur les lèvres d'Endymion ; De son flambeau vengeur Némésis m'épouvante ! Je frémis avec Phèdre, et n'ose interroger L'accusé dédaigneux qui semble la juger, le vois Léonidas. courage ! ô patrie !

Trois cents héros sont morts dans ce détroit fameux ; Trois cents! quel souvenir!... Je pleure... et je m'écrie Dix-huit mille Français ont expiré comme eux !

Oui, j'en suis fier encor : ma patrie est l'asile, Elle est le temple des beaux-arts :

A rombre de nos étendards.

Ils reviendront ces dieux que la fortune exile.

L'étranger, qui nous trompe, écrase impunément La justice et la foi par la force étouffées; Il ternit pour jamais sa splendeur d'un moment. Il triomphe en barbare et brise nos trophées.

Que cet orgueil est misérable et vain !

Croit-il anéantir tous nos titres de gloire?

On peut les effacer sur le njarbre ou l'airain ; Qui les effacera du livre de l'Histoire?

Ah ! tant que le soleil luira sur vos Etats,

Il en doit éclairer d'impérissables marques :

Comment disparaîtront, ô superbes monarques.

Ces champs où les lauriers croissaient pour nos soldats

Allez, détruisez donc tant de cités royales

Dont les clefs d'or suivaient nos pompes triomphales;

Comblez ces fleuves écumants Qui nous ont opposé d'impuissantes barrières ;

Aplanissez ces monts dont les rochers fumants Tremblaient sous nos foudres guerrières.

Voilà nos monuments : c'est là que nos exploits Redoutent peu l'orgueil d'une injuste victoire : Le fer, le feu, le temps plus puissant que les rois. Ne peut rien contre leur mémoire.

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