‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 27 sur 78 · LA VEILLÉE · texte numérisé non relu

LA VEILLÉE

« Qui frappe, et quelle voix m'appelle?

— Ouvrez : vous n'avez qu'un instant^

Cest rhuile sainte qu'elle attend ;

Frère Adrien, courez près d'elle :

Bénissez-la! — Qui donc? — Celle qu'à vos genoux Un repentir fervent a naguère amenée, Et qu'en pleurs sur le marbre on trouva prosternée. Quand dans la nef déserte il ne restait que nous.

Voulez-vous refuser au vœu d'une mourante Le Dieu que sur sa bouche attend son âme errante? Frère, le voulez-vous? »

Son front l'aurait trahi peut-être ; La bure en couvre la pâleur :

Quand il doit cacher sa douleur, Quel prêtre oublirait qu'il est prêtre?

11 part, mais sur ce lit la doit-il retrouver? Que de lui pardonner pieusement avide, 11 se reproche alors sa sentence homicide I Il entend dans son àme une voix s'élever Pour le glacer d'effroi , le presser, et lui dire : c( Plus vite! elle se meurt-, toi, qui l'as pu maudire, » Pourra&-tu la sauver? »

Oh! qu'h celte heure solennelle Rome est sublime dans la nuit!

Qui ne l'a pas vue h minuit N'a pas vu la ville éternelle.

Que de grandeur ce calme ajoute à sa beauté ! Dans quel recueiUement jusqu'au jour oo prolonge L'inexprimable extase où son aspect vous plonge ! Tout est silence, k moins que Tairain agité Pour lui parler du temps ne résonne dans Tombre, Ou que le vent des nuits ne détache un décembre De son éternité.

Passe, éternité misérable !

Tes siècles sont-ils un instant

De celle qu'Adrien craint tant

Dans sa pitié pour la coupable?

La gloire en vain sur lui plane de toute part : Que lui font ce Forum , ces temples , ces portiques , Lmdestructible orgueil de ces arceaux antiques? Rome, pour ton fantôme il n'a point de regard. Â chaque battement de son cœur qui palpite, « Plus vite! dit la voix; elle se meurt : plus vile! Ou tu viendras trop tard. »

11 arrive, et sur la fenêtre

Son œil ardent s'est arrêté.

lugubre immobilité!

C'est celle du sommeil peut-être. A travers les rideaux que rougit de ses feux Une lampe aux abois dont la clarté décline, Pas une ombre qui passe, ou se lève, ou s'incline, Gomme en proie aux terreurs d'un espoir douloureux; Ses yeux sont pour toujours Termes h la lumière, Et, si c'est le sommeil qui presse leur paupière. C'est le dernier pour eux.

A-t-il perdu toute espérance?

Non ; mais l'angoisse de douter, Il ne peut plus la supporter ^ Sa main frappe; on ouvre , il s'élance-, Il franchit les degrés, et le bruit de ses pas Est le seul que l'écho dans ce tombeau répèle. Le voilk sur le seuiU et la chambre est muette : « Écoute, dit la voix ^ on y gémit tout bas : C'en est fait , Adrien ! elle expira maudite : Ne t'ai-je pas crié (jue la mort allait vite, Et ne t'attendrait pas? »

Il entre, et son espoir se glace :

Hier la vie était ici

Encor dans sa fleur, et voici

Que la froide nsort la remplace.

Si grand qne soit le crime, il est trop châtié; Et 8ur qui ! dans ses traits quelle douceur céleste! Quoi! sa vie est éteinte et sa beauté lui reste! Âh! le brsfô qui frappait laissa Tœuvre à moitié. Tant il fut prompt sans doute k se retirer d'elle! Tant range des tombeaux, en la voyant si belle, Fut ému de pitié!

« Qu'elle a souffert! dit à voix basse

La vieille assise k son chevet;

Les tourments dont Dieu réprouvait

Devant vous auraient trouvé grâce.

Ce voile si léger, qu'il lui semblait pesant! 11 Técrasait, mon père; à s'y noyer de larmes Julia, qu'il brûlait, pourtant trouvait des charmes. J'en voulus délivrer son front agonisant ; Mais à le retenir sa main s'est obstinée.

Et , morte dans l'effort, la pauvre infortunée Est morte en le baisant. »

<( — Sortez «, je veillerai près d'elle. »

il dit^ on s'éloigne ; il est seul,

Entre sa couche et le linceul,

Sur un siège étendu pour elle.

Triomphe! le linceul va couvrir, Adrien, Son front charmant , ses mains dont la dernière étreÎDle Pressa ce voile humide où leur trace est empreinte, Ses yeux dont le regard osa chercher le tien, Ses lèvres qui font dit. .. Mais Dieu prit ta défmise : Ses lèvres ni ses yeux d'un amour qui t'offense Ne te diront plus rien.

Quoi, plus rien! sa force succombe, .

Et, dans sa douleur abimé.

Devant ce corps inanimé

Sur ses genoux Adrien tombe.

Vaincu, le prêtre pleure; il ose enfin pleurer. Vainement ses deux mains où sa tête s'incline Étouffent les sanglots qui brisent sa poitrine-, Son secret s'en échappe, et pour le déclarer A ce muet témoin qui ne peut plus l'entendre. Son cœur, las d'étouffer un sentiment si tendre, Vient de se déchirer.

« Paix à ton &ine! après la vie,

Adieu! douce victime, adieu!

Va chercher sur le sein de Dieu

Cette paix ^e je t'ai ravie.

Adieu! va dans le del refleurir loin de moi, Rose du ciel tombée et qu'un jour a flétrie.

Cest ma faute, ma faute! à mon tour je le crie Du plus profond d'un cœur qui paijura sa foi ; La foute qu'à tes pleurs je n'ai point pardonnée , C'est la mienne ) et j'étais, quand je t'ai condamnée , Plus coupable que toi.

» Dieu, dans tout un peuple fidèle

Je ne voyais qu'elle à genoux ;

Je devais ta parole à tous,

Et je ne parlais que pour elle.

Son sacrilège amour dut s'allumer au mien ; Mes regards, mes accents dans un réseau de flamme Aialgré sa résistance enveloppaient son &me ; Et, quand je l'enlaçais de ce brûlant lien.

Je te criais : Pitié ! du fond de ma poussière, Et, croyant prononcer ton nom dans ma prière, Je murmurais le sien.

» jour qui décida ma perte! transports sitôt expiés, Quand son aven vint à mes pieds Mourir dans sa bouche entr'ouverte!

joie! ô désespoir! ô douloureux combats!

Je sentais ma raison de terreur se confondre, Et mon cœur de délice en frissonnant se fondre. Eh bien ! h Ten punir je trouvai des appas; Moi, qui me le reproche, et pleure, et m'en indigne, De pardon, devant loi, je méjugeais indigne, Et n'en accordai pas.

» C'est ma faute! ô mon Dieu, fais grâce

A rame qui monte vers toi ;

Punis ma faute, et que sur moi

Tombe Tarrct qui la menace.

De ta miséricorde ouvre-lui le trésor ^ Prends, pour la racheter, mes veilles, mes tortures ^ Prends mes pleurs, prends le sang qui sort de mes blessures^ Prends ce cœur qui voudrait s'unir à son essor -, Mes jours, mon avenir, mon éternité même ^ Prends tout : vivante, ô Dieu, je l'aimais, et je l'aime-, Morte, je l'aime encor! » •

CUAiNT IV. 105

« — Tu m'aimais!... » quel pouvoir magique

Ranime la voix qu'il enlend?

Sa victime ressuscitant

Secoue un sommeil léthargique.

L'étonnement de vivre ajoute h ses aurai is ^ Sa voix manque à Texcès du bonheur qui Toppresse \ Mais sous ses noirs cheveux son front qui se redresse , Mais ce faible incarnat revenu sur ses traits , Ces yeux ouverts, ces yeux où la joie étincelle, Mais tout, mais son sourire et ses pleurs, toul en elle Ditencor : et Tu m'aimais!... »

Qu elle est belle, et qu'ils ont de charmes Ses traits émus d'un doux transport.

Où luttent la vie et la mort G>mme le sourire et les larmes!

Fatale vision! rêve délicieux!

Ces bras tendus vers lui, ce voile qui palpite, Ces humides regards où sa perle est écrilc , C'est l'enfer promettant la volupté des cicux. Fuis, malheureux; ah! fuis ce spectacle funcsic! Il veut fuir; il s'élance, il se retourne et reste... Anges, fermez les yeux!

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