‹ Œuvres complètesChapitre 115 sur 135 · LA BÉATRICE · texte numérisé non relu

LA BÉATRICE

Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure,

Comme je me plaignais un jour à la nature,

Et que de ma pensée , en vaguant au hasard ,

J'aiguisais lentement sur mon cœur le poignard,

Je vis en plein midi descendre sur ma tête

Un nuage funèbre et gros d'une tempête,

Qui portait un troupeau de démons vicieux,

Semblables à des nains cruels et curieux.

A me considérer froidement ils se mirent,

Et, comme des passants sur un fou qu'ils admirent,

Je les entendis rire et chuchoter entne eux.

En échangeant maint signe et maint clignement d'yeux :

— « Contemplons à loisir cette caricature Et cette ombre d'Hamlet imitant sa posture, Le regard indécis et les cheveux au vent. N'est-ce pas grand' pitié de voir ce bon vivant, Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle. Parce qu'il sait jouer artistement son rôle. Vouloir intéresser au chant de ses douleurs

Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs, Et même à nous, auteurs de ces vieilles rubriques Réciter en hurlant ses tirades publiques ? »

/'aurais pu (mon orgueil aussi haut que les monts Domine la nuée et le cri des démons) Détourner simplement ma tête souveraine, Si je n'eusse pas vu parmi leur troupe obscène, Crime qui n'a pas fait chanceler le soleil I La reine de mon cœur au regard nonpareil, Qui riait avec eux de ma sombre détresse Et leur versait parfois quelque sale caresse.

UN VOYAGE A GYTHÈRE

Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux Et planait librement à Tentour des cordages; Le navire roulait sous un ciel sans nuages, Comme un ange enivré du soleil radieux.

Quelle est cette île triste et noire? — C'est Cythère, Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons, Eldorado banal de tous les vieux garçons. Regardez, après tout, c'est une pauvre terre.

— Ile des doux secrets et des fêtes du cœur! De Tantique Vénus le superbe fantôme Au-dessus de tes mers plane comme un arôme, Et charge les esprits d'amour et de langueur.

Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses, Vénérée à jamais par toute nation.

Où les soupirs des cœurs en adoration Roulent comme l'encens sur un jardin de roses

Ou le roucoulement éternel d'un ramier I — Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres, Un désert rocailleux troublé par des cris aigres. J'entrevoyais pourtant un objet singulier I

Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères, Oii la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs, Allait , le corps brûlé de secrètes chaleurs , Entre-bâillant sa robe aux brises passagères;

MttiS voilà qu'en rasant la côte d'assez près Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches, Nous vîmes- que c'était un gibet à trois branches, Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.

De féroces oiseaux perchés sur leur pâture Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr, Chacun plantant, comme un outil, son bec impur Dans tous les coins saignants de cette pourriture;

Les yeux étaient deux trouSj et du ventre effondré Les intestins pesants lu^ coulaient sur les^cuisses , Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices, L'ayaient à coups de bec absolument châtré.

Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes, Le museau relevé , tournoyait et rôdait ; Une plus grande bête au milieu s'agitait Comme un exécuteur entouré de ses aides.

Habitant de Cyllière, enfant d'un ciel si beau» Silencieusement tu souffrais ces insultés En expiation de tes infâmes cultes Et des péchés qui font interdit le tombeau.

Ridicule pendu , tes douleurs sont les miennes I Je sentis, à l'aspect de tes membres flottants, Comme un vomissement, remonter vers mes dents Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes;

Devant toi , pauvre diable au souvenir si cher, J'ai senti tous les becs et toutes les mâchuices Des corbeaux lancinants et des panthères noires Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.

— Le ciel était charmant, la mer était unie; Pour moi tout était noir et sanglant désormais, Hélas! et j'avais, comme en un suaire épais, Le coeur enseveli dans cette allégorie.

Dans ton île, ô Vénus 1 je n'ai trouvé debout Çu'un gibet symbolique où pendait mon image

— Ahl Seigneur I donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût 1

32Î LES ifiiEURS DU MAL.

GXLTI

Page 1