‹ Œuvres complètesChapitre 132 sur 135 · A. DE CUSTINE · texte numérisé non relu

A. DE CUSTINE

Paris, ce 16 août 1857. j

mon hommage qu'il se sentait injustement négligé, se sera ren- 5

seîgné auprès de quelque Srae charitable, laquelle aura collé à !

mon nom cette gros?ière étiquette. — C. B. *

LETTRE

Dë m. EMILE DESCUÂMPS

Vcreailles, 14 juillet 1«57.

Monsieur et très-éminent confrère.

Après une atroce maladie de plus d'un an, j'avais charmé ma convalescence avec votre exquise traduction des conte» fantastiques de l'Hoffmann américain, œuvre d'une double originalité et d'un double mérite littéraire, puisque vous en êtes le révélateur envers notre ignorance. Et voilà que je dois à votre sympathique et trop aimable souvenir ces Fleurs du mal, dont je pensais déjà tant de bien sur échantillons.

Je viens d'aspirer tous leurs poisons enivrants, tous ieura parfums terribles. Vous seul pouviez faire cette poésie, dont l'explication est dans répigra|)hed'Agrippa d'Aubignô, pour le fond des choses*; dont le secret, pour la forme savante

1. f^ première édition portait pour épigraphe ces vers de d'Âu

bigné :

On dit çu'il faut couler les exécrables choses Dans le puits de l'oubli et au sépulcre encloses.

et ciselée est dans la dédicace aiù parfait magicien es lettres françaises, notre grand et cher Théophile Gautier.

Pour ne m'en tenir qu'à ce qui concerne l'art, — le poëte restant le maître de son idée, comme a dit magistra« lement Victor Hugo, — je ne puis me faire sur les prodiges de poésie et de versification qui sont manifestés par votre œuvre.

Don Juan aux Enfers, les Spleen, Les Femmes damnées. Les Métamorphoses du Vampire^, Les Litanies de Satan, Le Vin de l'assassin. Confession, etc., sont des poésies sans modèle et sans imitateurs pour longtemps. Votre verve, votre coloris, votre harmonie à part, ont pu seuls en venir à bout; et que de secrets de forme comme de cœur s'en échappent I Que de vers trempés d'une vigueur étonnante ou d'un enchantement inaccoutumé! que de tours elliptiques et nouveaux, que de rhythmes dociles et fiers !

Enfin, je ne puis vous dire qu'une chose : soyez toujours ce que vous êtes si souvent 1 — Voilà, en une ligne, ma critique et mon éloge sincères.

Ma gratitude ne l'est pas moins, ni mon sympathique dévouement.

Emile Deschamps.

Et que par les esprits le Mal ressuscité Infectera les mœurs de la postérité ; Mais le vice n'a point pour mère la science, Et la vertu n'est pas fille de l'ignorance.

Les Tragiques, liv. II.

f^Note de C. Baudelaire.)

1. Cette pièce a été supprimée dans la deuxième édition et dans celle-ci.

k QUELQUES CBNSEORS

Ces bouquets effrayants de Charles Baudelaire S'en iraient, déchirés au vent de la colère î... Non, messieurs I — le Réel est ici le sujet. En brisant le miroir détruirait-on l'objet? Sa peinture, après tout, n'est pas l'apologie. Le danger radical , c'est une sale orgie Masquée en beau gala; c'est l'onduleux serpent Qui caresse et qui bave, et s'élève, en rampant; Le danger radical, c'est la page hypocrite, Pensée avec le flel, avec le musc écrite; C'est l'ongle venimeux qui sortira d'un gant; C'est l'ulcère, que couvre un satin élégant; C'est, au théâtre impur, une mielleuse enseigne. Voilà ce dont tout cœur et se révolte et saigne, S'il est encor trempé du sacre baptismal. Mais le livro, qui grave à son front : Fleurs du mal.

1. Ces vers ont été adressés à Charles Baudelaire huit Jours Avant le procès des Fleurs du mal.

Ne dit-il pas d'abord tout ce qu'il porte au ventre ? Aux couvents, aux salons son nom défend qu'il entre , Et, — sombre exception, — comme certain traité Des docteurs de l'Église ou de la Faculté , Il proclame très-haut, par sa seule cocarde, Que le monde avec lui doit se tenir en garde, Et qu'enfin, sa légende horrible, il ne la dit Qu'au philosophe artiste, au penseur érudit

Les livres ont leur cercle assigné. — L'Évangile

Est pour tous les humains; pour bon nombre, Virgile;

Juvénal, pour plusieurs ; d'autres, pour quelques-uns.

Tous remèdes à tous ne sont pas opportuns.

Et faut-il, pour cela, supprimer les dictâmes

Qui ne s'adresseraient qu'à vingt corps ou vingt âmes?

Et puis, Les Fleurs du mal, quel mal en craindrait-on ?

Leur langage est le vers... qui donne peu le ton :

C'est un préservatif... un mur inaccessible.

Et la contagion, en vers, n'est pas possible.

A moins qu'on ne les chante, — et ce n'est point le cas.

Ou que des imprudents et des trop délicats

Ne dénoncent la chose aux sots qu'ils électrisent,

Et, voulant la punir, ne la popularisent.

D'ailleurs, l'art est un voile, et c'est un fait connu

Que toute poésie est chaste dans son nu.

Bien plus, il est des temps, à traîner sur la claie,

Dont aucun baume, hélas! ne peut sécher la plaii

Il faut donc la sonder à toute profondeur.

Et, pour seul antidote, étaler sa hideur.

— Vous connaissez ce père, à bout de remontrances

Auprès d'un jeune fils, froid et sourd à ses transes,

Qu'appelait la débauche en son gouffre béant.

Las de voir ses conseils, son exemple à néant,

Le père, à l'hôpital des impudiques femmes,

Un jour, mena son fils, et sur les lits infâmes

Lui montrant la torture et l'horreur de la chair :

« Crois-lu que leurs plaisirs soient payés assez cher? »

Et de là, sous le toit des hommes, leurs complices.

Epouvanta ses yeux par les mêmes supplices,

Et, — ce que n'avaient fait prières ni sermons, —

' spectacle du mal, qu'en tremblant nous nommons,

Rappela vers le bien le jeune homme en délire.

Cette cure terrible est le droit de la lyre . Le droit pour chaque vice... et le poëte aussi, Tuteur honni d'un siècle à mal faire endurci. Doit pétrir hardiment, comme un remède étrange,

— Cynique par vertu, — le sang avec la fange, Sûr d'effrayer du moins ceux qu'il ne touche plus.

— Tel est cet empirisme auquel tu te complus, Baudelaire, héroïque et sauvage système, Qu'un monde inattentif peut frapper d'anathème, Car il le faut creuser en toute liberté.

Pour en bien concevoir l'âpre nécessité. Tu mis un grand talent au bout d'un grand courage, Et traversas ainsi le formidable orage.

On le reconnaîtra, poëte; on ne peut pas Condamtjer le chemin pour quelques mauvais pas.,. L'âme est un noir mystère , et peut-être la tienne Cache-t-elle en ses plis toute la loi chrétienne. Seulement, tu devras, crois-moi, la dégager, Et, dans le champ du mal rapide passager, Loin de ce sombre enfer t'en aller, sur ton aile,

Ouvrant les régions de splendeur éternelle, Pour aborder enfin, cœur absous et guéri. Au Paradis profond de Dante Alighieri !

Emile Desciiamps.

Versailles, 12 août 1857,

P«ge«

Charlbs Baudelaire ..• »• 1

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