‹ Œuvres complètesChapitre 76 sur 135 · A UNE MALABARAISE · texte numérisé non relu

A UNE MALABARAISE

Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche

Est large à faire envie à la plus belle blanche;

A l'artiste pensif ton corps est doux et cher;

Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair^

Aux pays chauds et bleus ou ton Dieu t'a fait naîtroc

Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,

De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs,

De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,

Et, dès que le matin fait chanter les platanes,

D'acheter au bazar ananas et bananes.

Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus,

VX fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;

Et quand descend le soir au manteau d'écarlate,

Tu poses doucement ton corps sur une natte,

Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,

Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.

Pourquoi, Theureuse enfant, veux-tu voir notre France,

Ce pays tiop peuplé que fauche la souffrance,

224 LES FLEUaS DU MAL.

Et, confiant ta vie aux bras forts des marins, Faire de grands adieux à tes chers tamarins? Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles, Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles, Gomme tu pleurerais tes loisirs doux et francs, Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs, II te fallait glaner ton souper dans nos fanges Et vendre le parfum de tes charmes étranges, L'œil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards Des cocotiers absents les fantômes épars !

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