‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 131 sur 496 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

QUE c'est moins LA VERITE OU LA FAUSSETÉ d'un dogme qui LE REND UTILE OU PERNICIEUX AUX HOMMES DANS l'ÉTAT CIVIL, QUE l'usage OU l'abus QUE l'oN EN FAIT.

Les dogmes les plus vrais et les plus saints peuvent avoir de très-mauvaises conséquences, lorsqu'on ne les lie pas avec les principes de la société ; et, au contraire, les dogmes les plus faux en peuvent avoir d'admirables, lorsqu'on fait qu'ils se rapportent aux mêmes principes.

La religion de Confucius nie l'immortalité de l'âme ; et , la secte de Zénon ne la croyoit pas. Qui le diroit ? ces deux sectes ont tiré de leurs mauvais principes des conséquences, non pas justes, mais admirables pour la société.

La religion des Tao et des Foë^ croit l'immortalité de l'âme ; mais de ce dogme si saint, ils ont tiré des conséquences affreuses ^

1. Les Tao-sse sont les sectateurs de Lao-Tse. Fo est le nom chinois du Bouddha, et non pas celui d'une secte.

2. Un philosophe chinois argumente ainsi contre la doctrine de Foë. « Il est, dit, dans un livre de cette secte, que le corps est notre domicile, et l'âme l'hôtesse immortelle qui y loge ; mais si le corps de nos parents n'est qu'un logement, il est naturel de le regarder avec le même mépris qu'on a pour un amas de boue et de terre. N'est-ce pas vouloir arracher du cœur la vertu de l'amour des parents? Cela porte de môme à négliger le soin du corps, et à lui refuser la compassion et l'affection si nécessaire»

DE L'ESPRIT DES LOIS

Presque par tout le monde, et dans tous les temps, l'opinion de l'immortalité de l'âme, mal prise, a engagé les femmes, les esclaves, les sujets, les amis, à se tuer, pour aller servir dans l'autre monde l'objet de leur respect ou de leur amour. Gela étoit ainsi dans les Indes occidentales ; cela étoit ainsi chez les Danois^ ; et cela est encore aujourd'hui au Japon ^ à Macassar^ et dans plusieurs autres endroits de la terre.

Ces coutumes émanent moins directement du dogme de l'immortalité de l'âme, que de celui de la résurrection des corps; d'où l'on a tiré cette conséquence, qu'après la mort un même individu auroit les mêmes besoins, les mêmes sentiments, les mêmes passions. Dans ce point de vue, le dogme de l'immortalité de l'âme affecte prodigieusement les hommes, parce que l'idée d'un simple changement de demeure est plus à la portée de notre esprit, et flatte plus notre cœur, que l'idée d'une modification nouvelle.

Ce n'est pas assez pour une religion d'établir un dogme ; il faut encore qu'elle le dirige. C'est ce qu'a fait admirablement bien la religion chrétienne à l'égard des dogmes dont nous parlons; elle nous fait espérer un état que nous croyons, non pas un état que nous sentions ou que nous connoissions; tout, jusqu'à la résurrection des corps, nous mène à des idées spirituelles.

pour sa conservation : ainsi les disciples de Foë se tuent à milliers. » Ouvrage d'an philosophe chinois, dans le recueil du P. du Halde, tome III^ p. 52. (M.) On peut trouver que l'argumentation est forcée; on en dirait tout autant du christianisme, et avec aussi peu de raison.

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