‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 162 sur 496 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

CONTINUATION DU MEME SUJET

Gomme il n'y a guère que les religions intolérantes qui aient un grand zèle pour s'établir ailleurs, parce qu'une religion qui peut tolérer les autres, ne songe guère à sa propagation, ce sera une très-bonne loi civile, lorsque l'État est satisfait de la religion déjà établie, de ne point souffrir l'établissement* d'une autre.

Voici donc le principe fondamental des lois politiques en fait de religion. Quand on est maître ^ de recevoir dans un État une nouvelle religion, ou de ne la pas recevoir, il ne faut pas l'y établir ; quand elle y est établie, il faut la tolérer ^

1. Je ne parle point dans tout ce chapitre de la religion chrétienne, parce que, comme j'ai dit ailleurs, la religion chrétienne est le premier bien. Voyez la fin du chapitre I du livre précédent, et la Défense de l'esprit des lois, seconde partie. (M.) Note ajoutée à l'édition de 1758.

2. A. Quand on est le maître, dans un État, de recevoir, etc.

3. « On objecte à l'auteur qu'il va avertir les princes idolâtres de fermer leurs États à la religion chrétienne; effectivement, c'est un secret qu'il a été dire à l'oreille, au roi de la Cochinchine. » Défense de l'Esprit des lois, seconde partie : Tolérance.

La réponse est plus ingénieuse que juste. Montesquieu ajoute qu'il a excepté nommément la religion chrétienne, liv. XXIV, ch. i, à la fin. Mais, outre que l'exception n'est pas formelle, on ne voit pas pourquoi un prince idolâtre serait tenu de respecter une religion dont il ne reconnaît pas la vérité. Crévier n'a point tort quand il dit que cette maxime justifie la persécution des chrétiens par les empereurs romains. Du reste, l'opinion

m DE L'ESPRIT DES LOIS.

qu'exprime ici Montesquieu était l'opinion courante parmi les protestants. Jurieu {Esprit de M. Arnaud, 1684, t. Il, p. 335) dit presqu'en mêmes termes : « C'est un malheur, je l'avoue, d'avoir plusieurs sectes dans un État, et je ne trouve pas étrange que des princes prennent leurs précautions pour empêcher le mal de venir, quand il n'est pas venu. C'est pourquoi je ne sçaurois blâmer les Suisses, qui ne peuvent souffrir que de nouvelles sectes prennent naissance chez eux. Mais quand une fois les sectes sont établies, c'est une folie et une imprudence de les vouloir extirper par la violence. La Hollande est pleine de différentes religions. Il eût été à souhaiter qu'on eût étouffé ces désordres dans leur naissance. Mais si aujourd'hui on entreprenoit de supprimer ces différentes sectes par violence, on ruineroit^^ l'État, et on ne feroit rien pour l'Église. Un mal qui a jeté ses racines jusque dans les parties intérieures ne sçauroit être extirpé sans qu'il en coûte la vie. »

Que de temps il a fallu pour faire entrer dans la conscience moderne cette vérité si simple que la croyance de l'individu intéresse son salut, mais ne concerne point l'État? Combien de gens ne sont-ils pas encore imbus de l'erreur que l'unité de croyance serait une. force pour l'État. Et cependant il est visible que la pleine liberté religieuse est aussi favorable à la société qu'à l'Église.

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