‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 273 sur 496 · MANIÈRE DE PENSER DE NOS PERES · texte numérisé non relu

MANIÈRE DE PENSER DE NOS PERES

On sera étonné de voir que nos pères fissent ainsi dépendre l'honneur, la fortune et la vie des citoyens, de choses qui étoient moins du ressort de la raison que du hasard; qu'ils employassent sans cesse des preuves qui ne prouvoient point, etqui n'étoient liées ni avec l'innocence, ni avec le crime.

Les Germains, qui n'avoient jamais été subjugués, jouissoient d'une indépendance extrême ^ Les familles se faisoient la guerre pour des meurtres, des vols, des injures ^ On modifia cette coutume, en mettant ces guerres sous des règles ; elles se firent par ordre et sous les yeux du magistrat ^ ; ce qui étoit préférable à une licence générale de se nuire.

Comme aujourd'hui les Turcs, dans leurs guerres civiles, regardent la première victoire comme un jugement de Dieu qui décide; ainsi, les peuples germains, dans leurs affaires particulières, prenoient l'événement du com-

1. Cela paroît par ce que dit Tacite: Omnibus idem habitus. {De mor. Germ., c. 4.) (M.)

2. Velleius Paterculus, liv. II, ch. cxviii, dit que les Germains dccidoient toutes les affaires par le combat. (M.)

3. Voyez les codes des lois des Barbares; et, pour les temps plus modernes, Beaumanoir, sur la Coutume deBeauvoisis. (M.)

DE L'ESPRIT DES LOIS

bat pour un arrêt de la Providence, toujours attentive à ^ punir le criminel ou l'usurpateur.

Tacite dit que, chez les Germains, lorsqu'une nation vouloit entrer en guerre avec une autre, elle cherchoit à faire quelque prisonnier qui put combattre avec un des siens ; et qu'on jugeoit par l'événement de ce combat, du succès de la guerre. Des peuples qui croyoient que le combat singulier régleroit les affaires publiques, pouvoient bien penser qu'il pourroit encore régler les différends des particuliers.

Gondebaud S roi de Bourgogne, fut de tous les rois celui qui autorisa le plus l'usage du combat. Ce prince rend raison de sa loi dans sa loi même: « C'est, dit-il, afin (( que nos sujets ne fassent plus de serment sur des faits « obscurs, et ne se parjurent point sur des faits certains».' Ainsi, tandis que les ecclésiastiques * déclaroient impie la loi qui permettoit le combat, la loi des Bourguignons regardoit comme sacrilège celle qui établissoit le serment.

La preuve par le combat singulier avoit quelque raison fondée sur l'expérience ^ Dans une nation uniquement guerrière, la poltronnerie suppose d'autres vices; elle prouve qu'on a résisté à l'éducation qu'on a reçue, et que l'on n'a pas été sensible à l'honneur, ni conduit par les principes qui ont gouverné les autres hommes; elle fait voir qu'on ne craint point leur mépris, et qu'on ne fait point de cas de leur estime : pour peu qu'on soit bien né, on n'y manquera pas ordinairement de l'adresse qui doit

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