‹ Œuvres complètes; (volume 3)Chapitre 134 sur 181 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Quelques personnes' ont fait celte objection : Dans le le livre de l'Esprit des Lois, c'est l'honneur ou la crainte qui font le principe de certains gouvernements, non pas la vertu ; et la vertu n'est le principe que de quelques autres : doric les vertus chrétiennes ne sont pas requises dans la plupart des gouvernements.

Voici la réponse : l'auteur a mis cette note au chapitre V du livre III^ : « Je parle ici de la vertu politique, qui est la vertu morale, dans le sens qu'elle se dirige au bien général; fort peu des vertus morales particulières; et point du tout de cette vertu qui a du rapport aux vérités révélées ». Il y a, au chapitre suivant, une autre note qui renvoie à celle-ci ; et aux chapitres II et III du livre V« l'auteur a défini sa vertu, « l'amour de la patrie. » 11 définit l'amour de la patrie,

1. C'est une réponse à la lettre insérée dans le Journal de Trévoux que nous avons publiée, Suj)., pages 101 et suivantes.

206 ÉCLAIRGISSEiMENTS

« l'amour de l'égalité et de la frugalité. « Tout le livre Y' pose sur ces principes. Quand un écrivain a défini un mot dans son ouvrage; quand il a donné, pour me servir de cette expression, son dictionnaire; ne fautil pas entendre ses paroles suivant la signification qu'il leur a donnée?

Le mot de vertu, comme la plupart des mots de toutes les langues, est pris dans diverses acceptions : tantôt il signifie les vertus chrétiennes, tantôt les vertus païennes; souvent une certaine vertu chrétienne, ou bien une certaine vertu païenne ; quelquefois la force ; quelquefois, dans quelques langues, une certaine capacité pour un art ou de certains arts. C'est ce qui précède, ou ce qui suit ce mot, qui en fixe la signification. Ici l'auteur a fait plus: il a donné plusieurs fois sa définition. On n'a donc fait l'objection que parce qu'on a lu l'ouvrage avec trop de rapidité.

L'auteur a dit au livre II , chapitre m : « La meilleure aristocratie est celle où la partie du peuple qui n'a point de part à la puissance, est si petite et si pauvre, que la partie dominante n'a aucun intérêt à l'opprimer; ainsi, quand Antipater établit à Athènes que ceux qui n'auroieiit pas deux mille drachmes seroient exclus du droit d^.sulïragc*, il forma la meilleure aristocratie qui fût possible ; parce que ce cens étoit si petit, qu'il n'excluoit que peu de gens, et personne qui eût

l.^Diodore, liv. XVIII, p. COI, cdit. de Rhodoman, (Al.)

quelque considération clans la cité. Les familles aristocratiques doivent donc être peuple autant qu'il est possible. Plus une aristocratie approchera de la démocratie, plus elle sera parfaite; et elle le deviendra moins, à mesure qu'elle approchera de la monarchie. »

Dans une lettre insérée dans \e Journal de Trévoux, du mois d'avril 17Zi9, on a objecté à l'auteur sa citation même. On a, dit-on, devant les yeux l'endroit cité : et on y trouve qu'il n'y avoit que neuf mille personnes qui eussent le cens prescrit par Antipater ; qu'il y en avoit vingt-deux mille qui ne l'avoient pas : d'où l'on conclut que l'auteur applique mal ses citations; puisque, dans cette république d' Antipater, le petit nombre étoit dans le cens, et que le grand nombre n'y étoit pas.

RÉPONSE

Il eût été à désirer que celui qui a fait cette critique eût fait plus d'attention, et à ce qu'a dit l'auteur, et à ce qu'a dit Diodore.

1° Il n'y avoit point vingt-deux mille personnes qui n'eussent pas le cens dans la république d' Antipater : les vingt-deux mille personnes dont parle Diodore, furent reléguées et établies dans la Thrace; et il ne resta pour former cette république, que les neuf mille citoyens quj avoient le cens, et ceux du bas peuple qui ne voulurent pas partir pour la Thrace. Le lecteur peut consulter Diodore.

2° Quand il seroit resté à Athènes vingt-deux mille personnes qui n'auroient pas eu le cens, l'objection n'en seroit pas plus juste. Les mots de grand et de petit

208 ÉCL\IRCISSEMENTS SUR L'ESPRIT DES LOIS.

sont relatifs. Neuf mille souverains, dans un État, font un nombre immense; et vingt-deux mille sujets, dans le même État, font un nombre infiniment petit*.

1. Le Journal de Trévoux, dans le second volume de février 1750 publia une seconde lettre qui a pour objet unique l'appréciation faite par Montesquieu de la reforme d'Antipater. Cette lettre est sans intérêt; elle prouve seulement que le rédacteur entendait autrement que Montesquieu les mots de grand et de petit. Au reste, les curieux trouveront les deux lettres dans les Mémoires (ou Journal) de Trévoux, et dans un volume intitulé : Pièces pour et contre l'Esprit des Lois, publié à Genève en 1752, chez Antoine Philibert.

REPONSE

24 avril 1750.

On a répandu dans le public une brochure in -12, qui porte pour titre : Défense de l'Esprit des Lois-. L'auteur de cette brochure prétend que nous avons critiqué sans fondement le livre de l'Esprit des Lois, dans nos feuilles des 9 et 16 octobre 171x9. Si on l'en croit, « le critique, — en parlant de nous, — n'a vu et ne voit que des mots... Il semble avoir juré de n'être jamais au fait de la question, et de n'entendre pas un seul des passages qu'il attaque... Ses deux feuilles ressemblent à un ouvrage, qui, comme les songes d'un malade, ne fait voir que des fantômes vains... »

Il faut compter beaucoup sur la crédulité d'un lecteur pour hasarder de pareilles forfanteries. Des reproches que l'on a faits à l'auteur de l'Esprit des Lois, il y en a sur

1. Nouvelles ecclésiastiques, 24avril et l^' mai 1750. Cette réponse a été réimprimée dans les Pièces pour et contre l'Esprit des Lois, Genève, 1752, pages 1-39.

2. A Genève, 1750, selon le titre; et débitée à Paris, chez les frères Guérln. (Note de la réponse.)

Page 1