‹ Œuvres complètes; (volume 3)Chapitre 151 sur 181 · La Prusse et la Russie · texte numérisé non relu

La Prusse et la Russie

tent des règles générales; aussi, ne sont-ils point policés, et par conséquent ils n'entrent point clans le plan d'un livre où il ne s'agit que des lois. Le même excès de froid ou de chaud qui empêche leur corps de s'étendre jusqu'à la mesure ordinaire du corps humain, s'oppose au développement de leur âme. La nature, en plaçant le Groenlandois sous la zone glaciale et le Tombutois sous la torride, semble avoir seulement ébauché la figure et l'esprit de l'un et de l'autre ; mais par le mauvais usage qu'elle permet que nous fassions de ces deux présents, elle semble vouloir les consoler du refus qu'elle leur en a fait.

Le respectable * auteur d'une lettre, insérée dans le cinquième tome de la Nouvelle bibliothc'que germanique^ n'a pas été plus heureux. Cette lettre roule sur cette loi de Moïse : « Quand ton frère, ou ton fils, ou ta fille, ou ta femme bien-aimée, ou ton intime ami qui t'est comme ton âme t'incitera, en te disant en secret : Allons et servons d'autres Dieux; n'aie point de complaisance pour lui et ne l'écoute point, et que ton œil ne l'épargne point, et ne lui fais point de grâce et ne le cache point; mais tu ne manqueras pas de le faire mourir. »

« Cette loi du Lévitique, dit M. de M..., ne peut être une loi civile chez la plupart des peuples que nous connoissons, parce qu'elle ouvriroit la porte à tous les crimes. »

Là-dessus, le théologien (on leur avoit pourtant bien dit qu'on ne vouloit avoir rien à démêler avec eux) observe d'abord que la loi est dans le Deuteronome et non dans le Lévitique S se récrie ensuite sur l'omission des paroles suivantes : « Ta main sera la première sur lui pour le

1. An moins les journalistes, dans une Note, donnent-ils ce titre à sa plume. (La B.)

2. Montesquieu a corrigé cette erreur dans la dernière édition.

mettre à mort, ensuite la maiii de tout le peuple, et tu l'assommeras de pierres, et il mourra » : paroles qui prouvent, à l'en croire, lui. Le Clerc et Maimonides, que l'israélite tenté n'étoit point autorisé à tuer sur-le-champ l'Israélite tentateur comme l'a expliqué Grotius, et comme l'a cru apparemment M. de M... et conclut enfin par assurer que cette loi qui révolte, quand même on la restreindroit à la simple dénomination, n'est point dure. Les qualifications qu'on donne aux choses dépendent beaucoup du caractère ; celui de l'auteur de V Esprit des Lois est plein de douceur et d'humanité.

M. de Voltaire dit, dans son Remerciement sincère, que ce livre est sans plan, que les chapitres sont sans liaison, et que les matières n'y sont point enchaînées les unes aux autres.

Des esprits très-philosophes en ont porté un jugement plus avantageux ; ils en ont admiré l'ordre et la méthode. Cette chaîne est cachée, ont-ils dit, mais elle n'est point rompue ; les principes sont bien posés et les conséquences bien déduites. Peut-être M. de Voltaire a-t-il cherché par ce trait à se consoler du reproche qu'on lui fait depuis si longtemps, de ne savoir point unir l'art du plan aux grâces du détail, car est-il vraisemblable que le fil par lequel M. de M... conduit ses lecteurs à travers les détours du labyrinthe des lois ait échappé à la pénétration de ce poète philosophe ?

Quelques-uns * en ont trouvé le style épigrammatique,

1. V. la Bibliothèque impartiale, t. I, art. 1, Le Fontenelle du Nord, M. le professeur Formey,que je soupçonne d'en être l'auteur, en a fait en cinq extraits une analyse excellente. Le Journal des Savants de Paris n'en a pas dit le mot. A quoi attribuer ce silence sur un livre qui a fait tant de bruit? Qui connoîtra les principaux auteurs de ce journal dira : c'est prudence. (La B.)

comme si l'antithèse, quand elle naît du sein même du sujet, ne faisoit pas mieux sentir les rapports des objets combinés ; il a paru trop saillant et trop coupé à quelques autres, comme si ce style, lâche sous la plume de la plupart des écrivains, n'acquéroit pas de la force et de l'énergie entre les mains de celui-ci, comme s'il n'étoit pas établi que pour être utile à son siècle, il faut commencer par lui payer tribut.

M. l'abbé Pluche travaille actuellement à une critique de cet ouvrage. Elle aura deux gros volumes, c'est-à-dire qu'elle n'en sera que plus mauvaise'.

Un homme employé à « lever les tributs du roi de Lydie' » en avoit fait imprimer autant. II les supprima et fit bien : car, je vous prie, que peut-on dire de raisonnable contre un livre, qui, semblable à ce fameux paysage où la touche savante de Rubens a rassemblé le clair, ,1e coloré, le vigoureux, réunit au suprême degré le bon sens, l'esprit et le génie.

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