‹ Œuvres complètes; (volume 3)Chapitre 156 sur 181 · LETTRE A SAURIN · texte numérisé non relu

LETTRE A SAURIN

ert bel esprit. Voilà ce qui m'afllige pour lui, et pour l'humanité qu'il auroit pu mieux servir\

!. A ces deux lettres d'Helvétius, il est bon de joindre le jugement que le même auteur a porté sur Montesquieu dans son livre de l'Esprit, discours IV, chapitre iv :

<t On est toujours fort dans un État libre, où l'homme conçoit les plus hautes pensées, et peut les exprimer aussi vivement qu'il les conçoit. Il n'en est pas ainsi dans les États monarchiques. Dans ces pays l'intérôt de certains corps, celui do quelques particuliers puissants, et plus souvent encore une fausse et petite politique s'opposent aux élans du génie. Quiconque, dans ces gouvernements, s'élève jusqu'aux grandes idées, est souvent forcé de les taire, ou du moins contraint d'en énerver la force par le touche, l'énigmatique et la foiblesse de l'expression. Aussi le Lord Chester- Hold, dans une lettre adressée à l'abbé de Guasco, dit, eu parlant de l'auteur de VEsprit des lois: « Ccs,t dommage que le président de Mon- H tcsquieu, retenu sans doute par la crainte du ministère, n'ait pas eu lo « courage de tout dire. On sent bien, en gros, ce qu'il pense sur certains <; sujets; mais il ne s'exprime point assez nctttement et assez fortement; on M eût bien mieux su ce qu'il pensoit, s'il eût composé à Londres, et qu'il fût <( né Anglois. »

Eï LA CENSURE 1.

La censure était une institution dont les ministres se servaient quelquefois pour se défendre eux-mêmes, mais qui avait pour but de protéger les principes sociaux contre la licence de la presse. 11 y en avait de deux sortes : l'une s'exerçait sur les livres imprimés en France, l'autre sur les livres qui, imprimés hors de France, voulaient y circuler.

Le grand moyen des censeurs était d'obliger les auteurs à mettre des cartons à leurs ouvrages. Les cartons sont dete feuillets substitués h d'autres qui contenaient des phrases contraires au gouvernement, à la morale, à quelque chose ou à quelqu'un qui veut être respecté.

L'esprit des écrivains s'est souvent affiné contre ces exigences de l'autorité, loin de s'amoindrir ; néanmoins les textes primitifs sont curieux à connaître; et on comprend la valeur vénale et littéraire qui s'attache aux volumes qui les contiennent.

1. M. Vian, qui a fait des recherches si curieuses et si fécondes sur Montesquieu veut bien nous communiquer cet article. On y verra que, contrairement à l'opinion reçue, les cartons de l'Esflrit des Lois n'ont que peu d'importance. 11 est vrai que dans un gouvernement où l'on n'a point la liberté de la presse, le moindre bruit se fait entendre au milieu du silence général, et suffit pour effraj-er des ministres qui ne craignent rien tant que le réveil de l'opinion.

Les plus intéressants jusqu'ici ont été ceux qui ont précédé les cartons mis au troisième acte de la troisième scène du Don Juan de Molière.

Je viens d'en trouver de plus piquants. Ils concernent Montesquieu.

Ce grand écrivain soumit tous ses ouvrages à la censure, et toutes ses éditions originales en portent la marque.

Les bibliophiles savent quelles sont exactement les pages de ces cartons et s'en contentent. Un tel renseignement ne saurait suffire aux lettrés : ils veulent connaître le texte même, c'est-à-dire la pensée de l'auteur avant les exigences de la censure. Je vais tâcher de satisfaire leur curiosité, sinon complètement pour les Lettres persanes et la Grandeur des Romains^ au moins pour V Esprit des Lois.

La première édition du premier ouvrage de Montesquieu a, comme on sait, des cartons aux pages 11 et 12, 103 etlO/i, 217 et 218, 223 et 22/i du tome I; le second en contient aux pages 85 et 86. Jusqu'ici aucun exemplaire ni aucun document n'est venu révéler quelle était la leçon manuscrite qui a provoqué les corrections.

On en sait un peu plus en ce qui concerne la Grandeur des Romains. 11 y a des cartons aux pages 17 et 18, 121 et 122, 199 et 200. La variante du texte primiiif de ce dernier portait sur la note, et disait « Julien » au lieu de « un empereur», et allongeait la citation ainsi :

Vous pouvez vous révolter, je mourrai ; et je méprise assez une vie que la moindre fièvre m'ôtera tout de même où je vais me retirer, car je n'ai point vécu d'une manière que je ne puisse bien mener une vie privée.

ET LA CENSURE. 323

La plus sérieuse exigence des magistrats s'applique à deux passages que Montesquieu remit clans une seconde édition publiée en Hollande, mais qu'il fut contraint d'ôter pour paraître en France, et qu'il supprima définitivement. 11 s'agit d'une note page J3, et d'un alinéa qui termine le chapitre xii, qui tous deux justifiaient le suicide.

Si Charles 1"% si Jacques II avoient vécu dans une religion qui leur eût permis de se tuer, ils n'auroient pas en à soutenir 1 uo une telle mort, l'autre une telle vie.

11 est certain que les hommes sont devenus moins libres, moins courageux, moins portés aux grandes entreprises qu'ils n'étoient, lorsque, par cette puissance qu'on prenoit sur soimême, on pouvoit à tous les instants échapper à toute autre puissance.

J'arrive à t Esprit des Lois. La preiuière édition contient quatorze cartons, qui sont intéressants, puisque d'Argenson tenait à ce que le public ne les connût pas, et que le résident de Genève lui écrivait, à leur sujet, la lettre suivante :

A Genève, le 17 février 17 J9.

Monseigneur,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 31 du mois dernier, par laquelle vous m'ordonnez de vous envoyer les cartons du traité de VEspril des Lois. Si je n'y ai pas répondu plus tôt, c'est que j'ai trouvé quelque difficulté pour exécuter cet ordre. On a d'abord exigé de moi que je m'engageasse positivement qu'il ne serait fait de ces cartons aucun usage qui pourroit préjudicier à l'auteur ou à l'imprimeur. J'ai eu cette facilité, dans la persuasion que vous voudrez bien, monseigneur, ne pas me désavouer. Ensuite on a prétendu que ces cartons étoient dans les maculatures, qu'on en avoit brûlé beaucoup, et qu'il serait difficile d'en rassembler l'assortiment. Enfin on m'a f jurni ceux que vous trouverez ci-joints. Il y en a un oa deux qui

sont maltraités, mais on m'a assuré qu'il n'existe point d'autres feuilles de ceux-là. Je ne crois pas, monseigneur, que vous trouviez que ces cartons répondent à l'idée qu'on a pu vous donner; ù deux ou trois changements près, qui sont de quelque considération, les autres ne sont que des corrections purement grammaticales.

Je suis bien flatté, monseigneur, d'avoir pu réussir dans une chose qui vous est agréable; et je ne désirerai jamais rien avec plus d'empressement que les occasions de vous marquer le respect infini avec lequel j'ai l'honneur d'être, monseigneur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.

Dlî MOMPAYROUV'.

Le texte qui a précédé ces cartons a été relevé, en partie, sur un exemplaire qui, après avoir appartenu au directeur de la librairie en 17/i8, est venu enrichir la bibliothèque de l'Arsenal, et en partie sur un autre exemplaire entre mes mains, ayant peut-être été la propriété du censeur chargé avant de le laisser mettre en vente, de porter ses ciseaux sur ce livre immortel.

TEXTE l'KIMITII'. T E XT E C A RTONNÉ.

Esprit des Lois, livre II, cliapilre iv.

Les pouvoirs intermédiaires 1 Les pouvoirs intermédiaires subordonnés constituent lana- subordonnés etdependanlscon-

ture du gouvernement monarchique, c'est-à-dire de celui où un seul gouverne par des lois

stituent la nature du gouvernement monarchique, c'est-à-dire de celui où un seul gouverne

1. Cette lettre, conservée ù la bibliothèque de l'Arsenal, a été publiée pour la première fols en 1820 par M. Parrelle, dans son édition de Montesquieu, tome V, avertissement, page ni. Il a cru que cette lettre était de Montesquieu. Mais sans parler du texte de la lettre qui dément cette supposition, il est certain que l'auteur de l'Esprit des Lois n'était pas à Genève en février 1740, et d'ailleurs il n'a jamais signéDE Montesquieu.

ET LA CENSURE

fondamentales. Ces lois supposent nécessairement des canaux moyens d'où coule la puissance.

par des lois fondamentales, fai du les pouvoirs inlermédiaires suhordomiés et dépendants. En effet dans la monarchie le prince est la source de tout pouvoir, politique et civil. Les lois fondamentales supposent nécessairement des canaux moj^ens par où coule la puissance.

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