Mémoires de Marais, t. lll, p
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
Gnide qu'il veut bien le dire? J'ai quelque peine à le croire, mais j'avoue qu'il fallait toute la liberté du xviii^ siècle pour qu'un magistrat écrivît ce poëme érotique, et le fît paraître avec approbation et privilège du Roi. 11 est vrai que l'œuvre ne portait pas de nom; mais l'auteur se laissait aisément deviner. Au dernier siècle, l'anonyme n'était qu'une coquetterie de plus.
Quel motif poussa Montesquieu à faire un roman, dont le mérite, dit-il, ne peut être reconnu qxxQpardes têtes bien frisées et bien poudrées? Est-ce une erreur de jeunesse? Non; en 1725 il entrait dans sa trente-sixième année. Si l'on en croyait une note de l'abbé de Guasco Montesquieu lui aurait dit que « c'étoit une idée à laquelle M^^'' de Glermont, princesse du sang, qu'il avoit l'iionneur de fréquenter, avoit donné occasion, sans autre but que de faire une peinture poétique de la volupté-. » A ce compte, la maligne M'"« Du Deffand avait doublement raison quand elle appelait ce petit poëme Vapocalypse de la galanterie. Mais aujourd'hui on est moins crédule que l'excellent abbé de Guasco; on se demande si Montesquieu lui a tout dit quand, en 17Zi2, à dix-sept ans de distance, il luf a confié le secret du Temple de Gnide. Une phrase de Montesquieu, conservée dans ses f'ensées : « A l'âge de trente-cinq ans j'aimois encore ; » le respect avec lequel le chantre de Gnide parle de Thémire, ces allégories qui ont l'air d'allusions perpétuelles, tout fait soupçonner un mystère qu'on laisse le soin d'éclaircir à ces curieux sans pitié, pour qui un livre est toujours une confession.
L'ouvrage fut accueilli avec faveur. Je ne dirai point avec d'Alembert que « M. de Montesquieu, après avoir été, dans les Lettres persanes, Horace, Théophraste et Lucien, fut Ovide et Anacréon dans le Temple de Gnide ^. » De pareils éloges sont ridicules; mais je ne partage pas la mauvaise humeur de Sainte-Beuve, qui déclare que le Temple de Gnide est une erreur de goût et une méprise de talent^. 11 y trouve de la roideur et point de grâce. C'est trop de sévérité. Assurément ce petit poëme ne tient pas une grande place dans notre littéra-