DIALOGUE DE SYLLA ET D'EUCRATE
Cette belle action, dont vous me parlez, me paroît bien imprudente. 11 est vrai que vous avez eu pour vous le nouvel étonnement dans lequel vous avez mis les Romains. Mais comment osâtes-vous leur parler de vous justifier et de prendre pour juges des gens qui vous dévoient tant de vengeances?
Quand toutes vos actions n'auroient été que sévères pendant que vous étiez le maître, elles devenoient des crimes affreux dès que vous ne l'étiez plus.
Vous appelez des crimes, me dit-il, ce qui a fait le salut de la république ? Youliez-vous que je visse tranquillement des sénateurs trahir le sénat, pour ce peuple, qui, s'imaginant que la liberté doit être aussi extrême que le peut être l'esclavage, cherchoit à abolir la magistrature même ?
Le peuple, gêné par les lois et par la gravité du sénat, a toujours travaillé à renverser l'un et l'autre. Mais celui qui est assez ambitieux pour le servir contre le sénat et les lois, le fut toujours assez pour devenir son maître. C'est ainsi que nous avons vu finir tant de républiques dans la Grèce et dans l'Italie.
Pour prévenir un pareil malheur, le sénat a toujours été obligé d'occuper à la guerre ce peuple indocile. 11 a été forcé, malgré lui, à ravager la terre et à soumettre tant de nations dont l'obéissance nous pèse. A présent que l'univers n'a plus d'ennemis à nous donner, quel seroit le destin de la république? Et, sans moi, le sénat auroit-il pu empêcher que le peuple, dans sa fureur aveugle pour la liberté, ne se livrât lui-même à Marins, ou au premier tyran qui lui auroit fait espérer l'indépendance ?