ColarJcau
Hélas! notre repos fut lui-même un supplice !
Nos yeux secs et brûlants nous refusent des pleurs,
Nul soupir écliappé ne soulage nos cœurs.
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ment les ténèbres et la lumière ! Thémire, la cruelle Thémire, m'agite comme les furies. Qui l'eût cru, que mon bonheur seroit de l'oublier pour jamais !
Un accès de fureur me reprit : Ami, m'écriai-je, lèvetoi. Allons exterminer les troupeaux qui paissent dans cette prairie : poursuivons ces bergers dont les amours sont si paisibles. Mais non : je vois de loin un temple ; c'est peutêtre celui de l'Amour : allons le détruire, allons briser sa statue, et lui rendre nos fureurs redoutables. Nous courûmes, et il sembloit que l'ardeur de commettre un crime nous donnât des forces nouvelles : nous traversâmes les bois, les prés, les guérets ; nous ne fûmes pas arrêtés un instant : une colline s'élevoit en vain, nous y montâmes : nous entrâmes dans le temple : il étoit consacré à Bacchus. Que la puissance des dieux est grande ! Notre fureur fut aussitôt calmée. Nous nous regardâmes, et nous vîmes avec surprise le désordre où nous étions.
Grand Dieu ! m'écriai-je, je te rends moins grâces d'avoir apaisé ma fureur, que de m'avoir épargné un grand crime. Et m'approchant de la prêtresse : Nous sommes aimés du Dieu que vous servez ; il vient de calmer les transports dont nous étions agités; à peine sommes-nous entrés dans ce lieu, que nous avons senti sa faveur présente. Nous voulons lui faire un sacrifice : daignez l'offrir pour nous, divine prêtresse. J'allai chercher une victime, et je l'apportai à ses pieds.
Pendant que la prêtresse se préparoit à donner le coup mortel, Aristée prononça ces paroles : Divin Bacchus, tu aimes à voir la joie sur le visage des hommes; nos plaisirs sont un culte pour toi; et tu ne veux être adoré que par les mortels les plus heureux.
Quelquefois tu égares doucement notre raison : mais,
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quand quelque divinité cruelle nous l'a ôtée, il n'y a que toi qui puisses nous la rendre.
La noire Jalousie tient l'Amour sous son esclavage; mais tu lui ôtes l'empire qu'elle prend sur nos cœurs; et tu la fais rentrer dans sa demeure affreuse.
Après que le sacrifice fut fait, tout le peuple s'assembla autour de nous; et je racontai à la prêtresse comment nous avions été tourmentés dans la demeure de la Jalousie. Et, tout à coup, nous entendîmes un grand bruit, et un mélange confus de voix et d'instruments de musique. Nous sortîmes du temple et nous vîmes arriver une troupe de bacchantes, qui frappoient la terre de leurs thyrses, criant à haute voix : Evohé. Le vieux Silène suivoit, monté sur son âne : sa tête sembloit chercher la terre; et, sitôt qu'on abandonnoit son corps, il se balançoit comme par mesure. La troupe avoit le visage barbouillé de lie. Pan paroissoit ensuite avec sa flûte, et les Satyres entouroient leur roi. La joie régaoit avec le désordre; une folie aimable mêloit ensemble les jeux, les railleries, les danses, les chansons ^ Enfm, je vis Bacchus : il étoit sur son char traîné par des tigres, tel que le Gange le vit au bout de l'univers, portant partout la joie et la victoire.
A ses côtés étoit la belle Ariane. Princesse, vous vous plaigniez encore de Finfidélité de Thésée, lorsque le dieu prit votre couronne, et la plaça dans le ciel. Il essuya vos larmes. Si vous n'aviez pas cessé de pleurer, vous auriez rendu un dieu plus malheureux que vous, qui n'étiez qu'une mortelle. Il vous dit : Aimez-moi; Thésée fuit; ne vous souvenez plus de son amour, oubliez jusqu'à sa perfidie. Je vous rends immortelle, pour vous aimer toujours.
1. A. ajoute : le vin menoit à la gaieté ; la gaieté ramcuoit au vin.
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JevisBacchus descendre de son char; je vis descendre Ariane; elle entra dans le temple. Aimable Dieu, s'écriat-elle, restons dans ces lieux, et soupirons-y nos amours. Faisons jouir ce doux climat d'une joie éternelle. C'est auprès de ces lieux que la reine des cœurs a posé son empire ; que le dieu de la joie règne auprès d'elle, et augmente le bonheur de ces peuples déjà si fortunés ^
Pour moi, grand Dieu, je sens déjà que je t'aime davantage. Quoi! tu pourrois quelque jour me paroître encore plus aimable 2 1 II n'y a que les immortels qui puissent aimer à l'excès, et aimer toujours davantage; il n'y a qu'eux qui obtiennent plus qu'ils n'espèrent, et qui sont plus bornés quand ils désirent que quand ils jouissent.
Tu seras ici mes éternelles amours. Dans le ciel, on n'est occupé que de sa gloire^ ; ce n'est que sur la terre et dans les lieux champêtres, que l'on sait aimer. Et, pendant que cette troupe se livrera à une joie insensée, ma joie, mes soupirs et mes larmes même, te rediront sans cesse mes amours.
Le dieu sourit à Ariane ; il la mena dans le sanctuaire. La joie s'empara de nos cœurs : nous sentîmes une émotion divine. Saisis des égarements de Silène, et des transports des bacchantes, nous prîmes un tliyrse ^, et nous nous mêlâmes dans les danses et dans les concerts.