Lctlre à l'abbé Venuti
2. OEuvres de Montesquieu en un volume. Paris, Deturo, 1831, p. 660.
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
que par amour de la couleur locale nous créons un contraste insupportable entre le langage et l'habit.
Les deux imitations de Léonard et de Colardeau n'ont pas été faites dans le même esprit. Léonard a retranché une partie des descriptions et des épisodes, mais dans ce qu'il a conservé il s'est tenu très-près de l'auteur et le traduit souvent de façon heureuse. Il a choisi les mètres les plus variés pour rendre toute la diversité de l'original, et ses rimes alternées ne manquent pas de grâce. Léonard, aujourd'hui fort oublié, fait comprendre comment André Chénier et Alfred de Musset lui-même se rattachent au dernier siècle. Aussi avons-nous cru bien faire en réimprimant cette traduction, qui n'est pas indigne de l'original.
Colardeau, plus célèbre en son temps que Léonard, a étendu et paraphrasé Montesquieu. Trop souvent il lui prête son esprit. Il a, en outre, choisi le grand vers alexandrin qui ajoute à la monotonie de la poésie descriptive. Colardeau tourne les vers presque aussi bien que Voltaire, son modèle mais il y met une solennité qui fatigue. A vrai dire, il prend trop au sérieux ce badinage fait pour un cercle de femmes; il n'entend pas malice aux délicatesses de l'auteur, et quand le poëte nous montre Thémire résistant à son amour et s'écrie en finissant : « Elle m'embrassa; je reçus ma grâce, hélas, sans espérance de devenir coupable, » Colardeau trouve plus simple de faire succomber la bergère et de terminer le poëme par un chapitre d'histoire haturelle.
Pour montrer que le Temple de Guide est tout au moins un poëme en prose, d'Alembert dit dans son Éloge de Monles-
1. On en peut juger par les vers suivants qui sont à la làn du troisième chaut :
Tout pays a ses mœurs, tout climat ses usages. Chez les peuples divers, policés ou sauvages, La décence est soumise aux caprices des lois. Partout on l'interprète, on l'eiprime à son choix. Parmi tant de beautés qu'un même lieu rassemble, Air, maintien, tout varie et rien ne se ressemble! La pudeur au hasard jette un voile incertain. Ici répaule est nue, et plus loin c'est le sein ; Là, d'un pied découvert si la vertu s'alarme, La vertu sans rougir découvre un autre charme. Tout suit l'opinion, l'honneur lui cède aussi. Et Ton prodigue là ce qu'on refuse ici.
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qine\t : « Nous croyons que les peintures de cet ouvrage soutiendraient avec succès une des principales épreuves des descriptions poétiques, celle de les représenter sur la toile. » En ce point, il n'a pas tort. Les gravures d'Eisen, comme celles de Monnet, qui accompagnent l'imitation de Golardeau, sont, bien plus que les vers, la traduction du poëme. Ces nymphes demi-nues, aux cheveux retroussés et couronnés de roses, aux regards provocants, au sourire hardi, c'est Camille, c'est Thémire. Ce ne sont pas des bergères, n'en croyez point le poëte, ce sont des princesses qui n'ont jamais aimé les champs que sous des lambris dorés. C'est comme un jeu d'esprit qu'il faut accepter le Temple de Gnide; c'est ainsi seulement qu'on peut le lire avec plaisir et curiosi é.
Le Temple de Gnide, publié sans nom d'auteur, parut, nous l'avons dit, à Paris, avec privilège du roi, daté du 29 janvier 1725. Une seconde édition en fut donnée l'année suivante à la Haye. En 1738, un académicien, fort ignoré aujourd'hui, Paradis de Moncrif, eut l'idée singulière d'accoler un de ses romans au Temple de Gnide. Montesquieu y consentit, autant qu'on en peut juger par la lettre suivante :
« A M. de Moncrif, de l'Académie françoise.
« J'oubliai d'avoir Thonneur de vous dire, monsieur, que si le sieur Prault, dans l'édition de ce petit roman i, alloit mettre quelque chose qui, directement ou indirectement, pût faire penser que j'en suis l'auteur, il me dcsobligeroit beaucoup. Je suis, à l'égard des ouvrages qu'on m'a attribués, comme la Fontaine Martel^ étoit pour les ridicules; on me les donne, mais je ne les prends point. Mille excuses, monsieur, et faites-moi l'honneur de me croire, monsieur, plus que je ne saurois vous dire, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.
« Ce 26 avril 1738. »
Le livre parut sous la rubrique de Londres, 1738, et avec le signe de la sphère. Il est accompagné des Aines rivales, histoire fabuleuse; misérable imitation d'un conte oriental, faite sans grâce et sans finesse. Moncrif a prouvé une fois de plus par cet
1. C'est en général sons ce titre que Montesquieu désigne le Temple de Gnide.
2. Une des amies de Voltaire. Elle mourut entre ses bras le 22 janvier n33.
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exemple qu'il y a un abîme entre l'esprit de l'homme du monde et le talent de l'écrivain.
C'est en 1743 et sous la rubrique de Leyde que parut une édition revue, corrigée et augmentée, qui a servi de modèle aux réimpressions suivantes. Le texte du poëme n'a pas été sensiblement modifié, mais le style en a été corrigé avec soin. En outre, l'auteur a établi la division en chants, qu'il avait proscrite dans les premières éditions, et il a complètement remanié la préface pour en faire un morceau digne des Lettres persanes. Ce travail, fait dans son âge mûr, nous montre que Montesquieu attachait une certaine importance au Temple de Gnide; c'en est assez pour ne pas le négliger dans une édition complète des œuvres de l'auteur.
Novembre 1875.