COMMENT MITHRIDATE PUT LEUR RESISTER
De tous les rois que les Romains attaquèrent, Mithridate seul se défendit avec courage et les mit en péril.
La situation de ses États étoit admirable pour leur faire la guerre. Ils touclioient au pays inaccessible du Caucase, rempli de nations féroces dont on pouvoit se servir ; de là ils s'étendoient sur la mer du Pont : Mithridate la couvroit de ses vaisseaux, et alloit continuellement acheter de nouvelles armées de Scythes ; l'Asie étoit ouverte à ses invasions : il étoit riche, parce que ses villes sur le Pont-Euxin faisoient un commerce avantageux avec des nations moins industrieuses qu'elles ^.
Les proscriptions, dont la coutume commença dans ces temps-là, obligèrent plusieurs Romains de quitter leur patrie. Mithridate les reçut à bras ouverts ; il forma des légions, où il les fit entrer, qui furent ses meilleures troupes ^
1. Montesquieu, pour ce chapitre entier, s'est inspiré de Florus, qu'il suit en l'abrégeant. On retrouve, presque à chaque phrase, un souvenir de rhistorien romain. (Aubert.) On peut ajouter qu'il a eu devant les yeux le Mithridate de Racine. Conf. Esprit des lois, XXI, 12.
2. C'est la vieille erreur antiéconomique que le dommage de l'un est le profit de l'autre. Tout au contraire, c'est entre nations riches et industrieuses que le commerce est le plus avantageux pour toutes deux. Qu'est-ce en effet que le commerce, sinon un échange de richesses?
3. Frontin, Stratagèmes, liv. II, chap. m, ex. 15, 27, dit qu'Archclaiis,
D'un autre côté, Rome, travaillée par ses dissensions civiles, occupée de maux plus pressants, négligea les affaires d'Asie, et laissa Mithridate suivre ses victoires, ou respirer après ses défaites.
Rien n'avoit plus perdu la plupart des rois que le désir manifeste qu'ils témoignoient de la paix ; ils avoient détourné, par là, tous les autres peuples de partager avec eux un péril dont ils vouloient tant sortir eux-mômes. Mais Mithridate fit d'abord sentir à toute la terre qu'il étoit ennemi des Romains, et qu'il le seroit toujours.
Enfin les villes de Grèce et d'Asie, voyant que le joug des Romains s'appesantissoit tous les jours sur elles, mirent leur confiance dans ce roi barbare qui les appeloit à la liberté ^
Cette disposition des choses produisit trois grandes guerres, qui forment un des beaux morceaux de l'histoire romaine; parce qu'on n'y voit pas des princes déjà vaincus par les délices et l'orgueil, comme Antiochus et Tigrane; ou par la crainte, comme Philippe, Persée et Jugurtha ; mais un roi magnanime, qui, dans les adversités, tel qu'un lion qui regarde ses blessures, n'en étoit que plus indigné.
Elles sont singulières, parce que les révolutions y sont continuelles et toujours inopinées : car, si Mithridate pouvoit aisément réparer ses armées, il arrivoit aussi que, dans les revers, où Ton a plus besoin d'obéissance et de
lieutenant de Mithridate, combattant contre Sylla, mit au premier rang ses chariots à faux; au second, sa phalange; au troisième, les auxiliaires armes à la romaine, 'mixtis fugitivis Italiœ, quorum pervicaciœ muUùm fidebat. Mithridate fit môme une alliance avec Scrtorius, Voyez aussi Plutarque, Vie de Lucullus. (M.) 1. Esprit des lois, XI, 19.
discipline, ses troupes barbares Fabandonnoient : s'il avoit l'art de solliciter les peuples et de faire révolter les villes, il éprouvoit, à son tour, des perfidies de la part de ses capitaines, de ses enfants et de ses femmes : enfin, s'il eut aflaire à des généraux romains malhabiles, on envoya contre lui, en divers temps, Sylla, Lucullus et Pompée.
Ce prince, après avoir battu les généraux romains, et fait la conquête de l'Asie, de la Macédoine et de la Grèce, ayant été vaincu à son tour par Sylla, réduit, par un traité, à ses anciennes limites, fatigué par les généraux romains, devenu encore une fois leur vainqueur et le conquérant de l'Asie, chassé par Lucullus et suivi dans son propre pays, fut obligé de se retirer chez Tigrane ; et, le voyant perdu sans ressource, après sa défaite S ne comptant plus que sur lui-même, il se réfugia dans ses propres États, et s'y rétablit.
Pompée succéda à Lucullus, et Mithridate en fut accablé : il fuit de ses États et, passant l'Araxe, il marcha de péril en péril, par le pays des Laziens; et, ramassant dans son chemin ce qû'il trouva de barbares, il parut dans le Bosphore, devant son fils Maccharès, qui avoit fait sa paix avec les Romains ^
Dans l'abîme où il étoit, il forma le dessein de porter la guerre en Italie et d'aller à Rome avec lee^ mêmes nations qui l'asservirent quelques siècles après, et par le même chemin qu'elles tinrent ^
1. A. Chassé par Lucullus, suivi dans son propre pays, obligé de se retirer chez Tigrane, vaincu avec lui ; voyant ce roi perdu sans ressource, ne comptant plus que sur lui-même, etc.
% Mithridate l'avoit fait roi du Bosphore. Sur la nouvelle de l'arrivée de son père, il se donna la mort. (M.)