INVOCATION AUX MUSES
Vierges du mont Piérie , entendez-vous le nom que je vous donne? Inspirez-moi. Je cours une longue carrière;
1. Dans les éditions de VEsprit des lois, publiées du vivant de Montesquieu, il y avait deux parties, et cette invocation devait figurer en tête de la seconde partie qui commençait au XXe livre. Mais Jacob Vernet, de Genève, qui s'était chargé de revoir les épreuves de VEsprit des lois, et qui eut plus d'une fois la maladresse de corriger Montesquieu, trouva que cette invocation serait déplacée, et engagea l'auteur à la supprimer.
Montesquieu lui répondit : « A l'égard de l'Invocation aux Muses, elle a contre elle que c'est une chose singulière dans cet ouvrage et qu'on n'a point encore faite; mais quand une chose singulière est bonne en ellemême, il ne faut pas la rejeter pour la singularité qui devient elle-même une raison de succès; et il n'y a point d'ouvrage où il faille plus songer à délasser le lecteur que dans celui-ci, à cause de la longueur et de la pesanteur des matières. »
La raison était bonne; cependant Montesquieu se résigna à écouter son Aristarque, et il lui écrivit quelques jours après : « J'ai été incertain au sujet de l'Invocation, entre un de mes amis qui voulait qu'on la laissât, et
DE
L'ESPRIT DES LOIS
je sais accablé de tristesse et d'ennui1. Mettez dans mon esprit ce charme et cette douceur que je sentois autrefois et qui fuit loin de moi. Vous n'êtes jamais si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le plaisir.
Mais, si vous ne voulez point adoucir la rigueur de mes travaux, cachez le travail même ; faites qu'on soit instruit, et que je n'enseigne pas ; que je réfléchisse, et que je paroisse sentir ; et lorsque j'annoncerai des choses nouvelles, faites qu'on croie que je ne savois rien, et que vous m'avez tout dit.
Quand les eaux de votre fontaine sortent du rocher que vous aimez, elles ne montent point dans les airs pour retomber; elles coulent dans la prairie; elles font vos délices, parce qu'elles font les délices des bergers.
Muses charmantes, si vous portez sur moi un seul de vos regards, tout le monde lira mon ouvrage ; et ce qui ne sauroit être un amusement sera un plaisir.
Divines Muses, je sens que vous m'inspirez, non pas ce qu'on chante à Tëmpé sur les chalumeaux, ou ce qu'on répète à Délos sur la lyre ; vous voulez que je parle à la ^aison ; elle est le plus parfait, le plus noble et le plus exquis de nos sens.
vous qui vouliez qu'on J'ôtât. Je me range à votre avis, et bien fermement, et vous prie de ne la pas mettre a. »
On nous pardonnera d'être restés fidèles au premier sentiment de Montesquieu. On ne comprendra jamais le génie de ce grand homme si l'on veut séparer l'auteur de VEsprit des lois de l'auteur des Lettres persanes et du Temple de Gnide.