LETTRE IX
A M. LABBK DOLIVET
Je vous écris, Monsieur mon cher et illustre abbé, et je voudrois fort que ce fût un moyen de me conserver votre amitié, que je cultiverai toute ma vie autant qu'il me sera possible, parce qu'elle est pour moi d'un prix infini.
Je suis assez content du séjour de Vienne : les connoissances y sont très-aisées à faire, les grands seigneurs et les ministres très-accessibles; la cour y est mêlée avec la ville ; le nombre des étrangers y est si grand, qu'on y est en même temps étranger et citoyen ; notre langue y est si universelle qu'elle y est presque la seule chez les honnêtes
1. Cette Lettre qui fait partie de la colieclioii Hi-rard. a étô publiée pour la première fois dans Vlsograpliie françoisc, t. 111.
2. Pierre-Joseph Thoulier, al)l)é d'Olivet (11)82-1708), membn> de l'Aca- <léinie française, éditeur et traducteur de Cicéroa. On lui doit une Histoire de l'Académie française, 2 vol. in-i2.
gens, et ritalien y est presque inutile. Je suis persuadé que le françois gagnera tous les jours clans les pays étrangers. La communication des peuples y est si grande qu'ils ont absolument besoin d'une langue commune, et on choisira toujours notre françois. Il seroit bien aisé de deviner, si on interceptoit cette lettre, que c'est un académicien qui parle à un académicien.
M. de Richelieu est parti d'ici adoré des femmes, et très-estimé des gens sensés. Les deux plus grands hommes de lettres qu'il y ait à Vienne sont le prince Eugène et le général Stahremberg. Si vous pouvez m' envoyer deux exemplaires des Conseils ^ de M""' de Lambert , et deux autres des Éloges du Czar et de M. Newton ^ , vous me ferez plaisir. Je voudrois leur faire voir ces ouvrages, et je serois bien aise de leur donner bonne opinion de notre France. Il faudra les remettre à M. Robinson, qui aura, j'espère, la bonté de les envoyer par le premier courrier d'Angleterre à Vienne.
Je vous demande pardon si je vous prie de faire pour moi cette petite avance ; mais vous aurez peut-être besoin que j'en fasse pour vous, et que je vous achète quelque chose en Allemagne et en Italie.
Vous ne sauriez croire dans quelle vénération M. le Cardinal ' est dans le pays étranger. Agréez, de plus, que je vous demande une grâce. Il y a quelques jours que j'écrivis à M. le Cardinal et à M. de Chauvelin* que je
1. Avis d'une mère à son fils, Avis d'une mère à sa fille, Paris, 1728, in-12.