LETTRE XXXV
AU COMTK DR GUASCO*, COLONKL D INFANTERIE. A KRANCFORT.
J'ai été enchanté, M. le comte, de recevoir une marque de votre souvenir, par la lettre que m'a envoyée M. votre frère. Madame de Tencin ^ et les autres personnes auxquelles
1. C'est probablement le prince deCantimir, ambassadeur de la cour de Russie à celle de France. (Ravenel.)
2. Il s'ctoit fort lié avec lui dans le voyage que le comte de Guasco fit à Paris, en 1742, à son retour de Russie. (Guasco.)
3. M™" de Tencin, sœur du trop célèbre cardinal Tencin, qui lui devoit, disoit-on, sa fortune et son chapeau, figura beaucoup dans Paris par les charmes de sa beauté et de son esprit. Elle fut pendant cinq ans religieuse dans le couvent de Montfleury en Dauphiné, mais elle rentra dans le monde en réclamant contre ses vœux. Après bien des aventures, elle parvint, sans être jamais riche, à avoir dans Paris une maison de la meilleure compagnie. Il étoit de bon ton d'être admis dans sa société; les seigneurs de la cour, les gens de lettres et les étrangers les plus distingués briguoient également pour y être introduits. Comme ceux qui faisoient le fond ordinaire de cette société étoient les beaux esprits et les savants les plus connus de France, M"'" de Tencin les appeloit par ironie ses bétes. Elle étoit souvent consultée par eux sur les ouvrages d'agrément qu'on vouloit publier et s'intéressoit avec chaleur pour ses amis. M. de Montesquieu, qui étoit un de ceux qu'elle considéroit le plus, en avoit procuré la connoissance au comte de Guasco, homme également doué dos connoissances littéraires que (?) de la science militaire (G.)
j'ai fait vos compliments me chargent de vous témoigner aussi leur sensibilité et leur reconnoissance. Je suis fâché de ne pouvoir satisfaire votre curiosité touchant les ouvrages de notre amie. C'est un secret* que j'ai promis de ne point révéler.
La confiance dont vous m'honorez exige que je vous parle à cœur ouvert sur ce qui fait le sujet intéressant de votre lettre. Je ne dois point vous cacher que je l'ai communiquée à M. le commandeur de Solar, qui est de vos amis, et nous nous sommes trouvés d'accord, que les offres que vous fait M. de Belle-Isle pour vous attacher, vous et M. votre frère-, au service de France, ne sont point acceptables. Après tout le bien que les lettres de M. de la Chétardie ^ lui ont dit de vous, il est inconcevable qu'il ait pu se flatter de vous retenir en vous proposant des grades au-dessous de ceux que vous avez. Je ne sais sur quoi ils fondent que l'on ne considère pas tout à fait en France les grades du service étranger comme ceux de nos troupes. Cette maxime ne seroit ni juste ni obligeante, et nous priveroit de fort bons officiers. Je pense que vous avez trèsbien fait de ne point vous engager dans son expédition, avant que d'avoir de bonnes assurances de la Cour sur les conditions qui vous conviennent ; mais puisqu'il paroît que vous êtes déjà décidé pour le refus, il est inutile de vous présenter ici d'autres réflexions.
1. Le jour de la mort de M""' de Tencin, en sortant de son anticliambrc il dit au frèi'C du comte de Guasco, qui ctoit avec lui : « A présent vous ))()uvcz mander à M. votre frère, que M""^^ de Tencin est l'auteur du Comte de Comminges, et du Siège de Calais, ouvrages qui ont été crus jusqu'ici de M. de l'ont de Vesle, son neveu. Je crois qu'il n'y a que M. de Fontenellc et moi qui sacliions ce secret. » (G.)
2. Actuellement lieutenant général, et ci-devant commandant de Dresde pendant la dernière guerre. (G.)
!{. Nniha-^sadi'iir (]o France î'i la mur de Hussie; mort on !7.")S.
LETTRES FAMILIKKES. 2(i'l
Les propositions du ministre de Prusse pour la levée d'un régiment étranger, méritent sans doute plus d'attention, dès qu'elles peuvent se combiner avec vos finances. Mais il faut calculer pour l'avenir : quelle assurance qu'à la paix le régiment ne soit point réformé? Et, en ce cas, quel dédommagement pour les avances que vous serez obligé de faire? En matière d'intérêt, il faut bien stipuler avec cette Cour. Je doute d'ailleurs que le génie italien s'accommode avec l'esprit du service prussien : j'aurois bien des choses à vous dire là-dessus ; mais vous êf es trop clairvoyant.
A l'égard des avantages que l'on vous fait entrevoir au service du nouvel Empereur *, vous êtes plus à portée que moi de juger de leur solidité, et trop sage pour vous laisser éblouir. Pour moi, qui ne suis pas encore bien persuadé de la stabilité du nouveau système politique d'Allemagne, je ne fonderois pas mes espérances sur une fortune précaire et peut-être passagère. Par ce que j'ai l'honneur de vous dire, vous sentez que je ne puis qu'approuver la préférence que vous donneriez à des engagements pour le service d'Autriche. Outre que c'est là votre première inclination, l'exemple de nombre de vos compatriotes vous prouve que c'est le service naturel de votre nation. Quels que soient les revers actuels de la cour de Vienne, je ne les regarde que comme des disgrâces passagères; car une grande et ancienne puissance, qui a des forces naturelles et intrinsèques, ne sauroit tomber tout à coup. En supposant même quelques échecs, le service y sera toujours plus solide que celui d'une puissance naissante. Il y a tout à parier que la cour de Turin, dans la guerre présente, fera cause commune