‹ Œuvres complètes;Chapitre 190 sur 312 · VII · texte numérisé non relu

VII

VOUS et moi. 11 commence toujours, avec moi, ses conversations par ces mots : « Avez-vous des nouvelles de M. Cerati? » L'abbé de Guasco est de retour de son voyage de Languedoc ou de Provence : vous l'avez vu un homme de bien, il s'est perdu comme David et Salomon. Le prince de Wurtemberg m'a dit qu'il avoit vingt-une femnies sur son compte ; il dit qu'il aime mieux qu'on lui en donne vingt-une qu'une, et il pourroit bien avoir raison. Au milieu de sa galanterie vagabonde, il ne laisse pas de remporter des prix à l'Académie de Paris : il a gagné le prix de l'année passée, et il vient de gagner celui de cette année.

Je dois quitter Paris dans une quinzaine de jours, et passer quatre ou cinq mois dans ma province ; et je mènerai l'abbé de Guasco à la Brède*, faire pénitence de ses dérèglements. Madame Geofîrin ' a toujoui's très-bonne compa-

1. II étoit allé à Bordeaux pour y passer un hiver, et la compagnie de M. de Montesquieu l'y retint trois ans, l'un et l'autre s'occupant beaucoup à l'étude et s'amusant à l'agriculture. (G.)

2. Femme de M. Geoffrin, entrepreneur des glaces, qui par le caractère de son esprit et par l'état de sa fortune, est parvenue à attirer chez elle une société de beaux esprits, de gens de lettres et d'artistes auxquels elle donne à diner deux fois par semaine, se rendant par là une manière de dictateur de l'esprit, des talents, du méi-ite et de la bonne compagnie. Sa maison est aussi le rendez-vous de plusieurs seigneurs et dames, qui s'arrangent pour aller souper chez elle. La société que l'on trouve dans cette maison, fait que les étrangers cherchent à y être introduits. La maîtresse du logis ne néglige pas d'attirer ceux qui peuvent lui donner du relief. Elle est très-oflicicusc pour ceux qui lui conviennent, et sans miséricorde pour ceux qui ne lui plaisent pas. Kilo dit qu'elle tient toujours sur sa table une aune pour mesurer ceux qui se présentent chez elle pour la première fois, et c'est par cette aune qu'elle juge, dit-elle, à l'œil, s'ils peuvent devenir des meubles qui convieiuient à sa maison. On prétend néanmoins que cette aune est quelquefois fauti\o. Tout cela lui a mérité de jouer un rôle dans la comédie des Pliilosophes, dont on dit qu'elle n'a pas été fort flattée. (Guasco.)

Il ne faut pas oublier que l'abbé de Guasco a eu une grosse querelle

gnie chez elle, et elle voudroit bien fort que vous augmentassiez le cercle, et moi aussi. Vous me feriez un grand plaisir, si vous vouliez faire un peu ma cour à M. le prince (le Craon, et lui dire combien je serois content de la fortune, si elle m'avoit, par hasard, dans quelque moment de ma vie, approché de lui : en attendant, je fais ma cour à un homme qui le représentera bien ; c'est M. le prince de Beauvau ' : soyez sûr qu'il y a en lui plus d'étoffe qu'il n'en faut pour faire un grand homme. Je me pique de savoir deviner les gens qui iront à la gloire ; et je ne me suis pas beaucoup trompé.

A l'égard de mon ouvrage^, je vous dirai mon secret. On l'imprime dans les pays étrangers. Je continue à vous dire ceci dans un grand secret. Il aura deux volumes in quarto, dont il y en a un d'imprimé; mais on ne le débitera que lorsque l'autre sera fait : sitôt qu'on le débitera, vous en aurez un que je mettrai entre vos mains, comme l'hommage que je vous fais de mes terres. J'ai pensé me tuer depuis trois mois, afin d'achever un morceau que je veux y mettre, qui sera un livre de l'origine et des révolutions de nos lois civiles de France ^ Cela formera trois heures de lecture; mais je vous assure que cela m'a coûté tant de travail, que mes cheveux en sont blanchis. Il faudroit, pour que mon ouvrage fût complet, que je pusse achever deux livres sur les lois féodales *. Je crois avoir fait des découvertes sur une matière la plus obscure que nous ayons.

avec M""^ Gcoffrin. V. in/", les dernières lettres que lui adressa Montesquieu, en 1754 et 1755.

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