LETTRE LXXII
A M. LE GRAND PRIEUR SOLAR, AMBASSADE un DE MALTE A ROME '.
Monsieur, mon illustre Commandeur, votre lettre a mis la paix dans mon âme, qui étoit barbouillée d'une infinité de petites affaires que j'ai ici. Si j'étois à Rome avec vous, je n'aurois que des plaisirs et des douceurs, et je mettrois même au nombre des douceurs toutes les persécutions que vous me feriez. Je vous assure bien que si le destin me fait entreprendre de nouveaux voyages, j'irai h Rome ; je vous sommerai de votre parole, et je vous demanderai une petite chambre chez vous. Rome anlica c moderna m'a toujours enchanté ; et quel plaisir que celui de trouver
1. Antoine-Maurice Solar, grand prieur do Lonibardio, né en 1G82, mort en 17G2. Après avoir pris une part très active aux négociations avec la France, pour l'accession de l'Espaguo au traité de Turin de 173:1, poursuivies jusqu'à la conclusion des préliminaires du 3 octobre 173."), le grand prieur Solar fut nommé ambassadeur de Sardaignc près S. M. T. C.
(SCLOPIS.)
ses amis dans Rome ! Je vous dirai que le marquis de Breil s'est souvenu de moi ; il s'est trouvé à Nice avec M. de Sérilly : ils m'ont écrit tous deux une lettre charmante. Jugez quel plaisir j'ai eu de recevoir les marques d'amitié d'un homme que vous savez que j'adore. Je lui mande que si j'habitois le Rhône comme la Garonne, j'aurois été le voir à Nice. Je ne suis pas surpris de voir que vous aimiez Rome ; et si j'avois des yeux, j'aimerois autant habiter Rome que Paris. Mais connne Rome est toute extérieure, on sent continuellement des privations, lorsqu'on n'a pas des yeux.
Le départ de M. de Mirepoix et de M. le duc de Richemont est retardé. On a dit à Paris, que cela venoit de ce que le roi d'Angleterre ne vouloit pas envoyer un homme titré, si on ne lui en envoyoit un. Ce n'est pas cela. La haute naissance de M. de Mirepoix le dipense du titre ^ ; et le feu empereur Charles VI, qui avoit pour ambassadeur M. le prince de Lichtenstein, n'eut point cette délicatesse sur M. de Mirepoix. La vraie raison est que le duc de Richemont n'est pas content de l'argent qu'on veut lui donner pour son ambassade ; de plus la duchesse de Richemont est malade, et le duc, qui l'adore, ne voudroit pas la quitter, et passer la mer sans elle.
Nos négociants disent ici que les négociations entre l'Espagne et l'Angleterre vont fort mal; on n'est pas même convenu du point principal qui occasionna la guerre ; je veux dire, la manière de commercer en Amérique, et les 90,000 livres sterling pour le dédommagement des prises faites. De plus, on dit qu'en Espagne, on fait aux vaisseaux
1. Il 6toit alors marquis, et fut fait duc et pair après son ambassade d'Angleterre. (Guasco.)
anglois nouvellement arrivés , dilTicullés sur difficultés. Remarquez que je vous dis de belles nouvelles pour un homme de province, et que vous aurez beaucoup de peine à me payer cela en préconisations et on congrégations. Le commerce de Bordeaux se rétablt un peu, et les Anglois ont eu même l'ambition de boire de mon vin cette année ; mais nous ne pouvons nous bien rétablir qu'avec les îles de l'Amérique, avec lesquelles nous faisons notre principal commerce.
Je suis bien aise que vous soyez content de \' Esprit des Lois. Les éloges que la plupart des gens pourroient me donner là-dessus flalteroient ma vanité ; les vôtres augmenteroient mon orgueil, parce qu'ils sont donnés par un homme dont les jugements sont toujours justes S et jamais téméraires. Il est vrai que le sujet est beau et grand ; je dois bien craindre qu'il n'eut été beaucoup plus grand que moi ; je puis dire que j'y ai travaillé toute ma vie. Au sortir du collège, on me mit dans les mains des livres de droit; j'en cherchai l'esprit; j'ai travaillé, je ne faisois rien qui vaille. Il y a vingt ans que je découvris mes principes ; ils sont très-simples ; un autre qui auroit autant travaillé que moi, auroit fait mieux que moi; mais j'avoue que cet ouvrage a pensé me tuer ; je vais me reposer; je ne travaillerai plus.
Je vous trouve fort heureux d'avoir à Rome M. le duc de Nivernois"^ : il avoit autrefois de la bonté pour moi ; il
\. J'ai appris à Turin que lorsque celui-ci (M. de Solar), eut lu la première fois VEsprit des Lois, il dit : « Voilà un livre qui opérera une révolution dans les esprits en France. » C'est une des preuves que ses jugements étoient justes. (G.)
2. Mazarini-Manrini, duc de Nivernois (1716-1798), ctoit alors ambassadeur de France à Rome.
Auteur de fables ingénieuses imprimées chez Didot jeune, en 1796, et
n'étoii pour lors qu'aimable ; ce qui doit me piquer, c'est que j'ai perdu auprès de lui à mesure qu'il est devenu plus raisonnable. M. le duc de Nivernois a auprès de lui un homme qui a beaucoup de mérite et de talent ; c'est M. de la Bruère * . Je lui dois un remerciement ; si vous le voyez chez M. le duc de Nivernois, je vous prie de vouloir bien le lui faire pour moi.
\'ous voyez bien qu'il n'est point question de V. E. et que vous n'aurez pas à me dire : « Que diable ! avec V. E. » J'ai l'honneur de vous embrasser mille fois.
Ce 7 mars 1749.
LETTRE LXXIir-.