l'Académie de Berlin
LETTRE GX.
A l'abbé comte de guasco.
J'ai reçu, Monsieur le Comte, à la Brècle,où je suis et où je voudroisbieii que vous fassiez, votre lettre datée de Turin. M. le marquis de Saint-Germain \ qui s'intéresse vivement à ce qui vous regarde, m'avoit déjà appris la manière distinguée dont vous avez été reçu à votre Cour, et la justice qu'on vous y a rendue. Il est consolant de voir un roi réparer les torts que son ministre a fait essuyer, et je vois avec joie qu'avec le temps le mérite est toujours reconnu par les princes éclairés, qui se donnent la peine de voir les choses par eux-mêmes. Les bons offices que M. le marquis de Saint-Germain vous a rendus par ses lettres augmentent la bonne opinion quej'avois de lui. Je vous fais bien mes compliments sur l'investiture de votre comté- ; et si j'avois appris que vous aviez été investi d'une abbaye, ma satisfaction seroit aussi complète qu'eut été la réparation. Au reste, mon cher ami, je ne voudrois point qu'il vous vint la tentation de nous quitter : vous savez que nous vous
\. Ambassadeur de Sardaignc à Paris, qui y fut fort eslimé. (Guasco.) '2. En Piémont, par les constitutions du pays, les ecclésiastiques ne peuvent point posséder des fiefs, ni en prendre le titre. Les deux frères étant exposés aux jjérils de la guerre, il pouvoit arriver que, venant à manquer, le fief qui donne le titre à, leur maison retombât i\ la couronne, ou dans une maison étrangère. D'ailleurs, comme il étoit établi en Allemagne, où les ecclésiastiques ne sont jias sujets à. la mémo loi, il demanda au roi de l'investir aussi lui-même de ce flcf; grâce que ie roi lui accorda par une patente particulière, avec le titre, juridiction et prérogatives de la comté do sa famille, dérogeant h cet efïot à l'article des constitutions sur ce sujet. (GuAsr.0.)
rendons justice en France, et que vous y avez des amis. Ce seroit une ingratitude à vous d'y renoncer pour un peu de faveur de Cour : perinettez-moi de me reposer à cet égard sur la maxime qu'on n'est pas prophète dans sa patrie.
J'ai eu ici mylord Hyde% qui est allé de Paris à Véret* chez notre duchesse, de là à Richelieu chez M. le maréchal, de là à Bordeaux et à la Biède, de là à Aiguillon, où M. le duc a mandé qu'on lui fît les honneurs de son château ; de sorte qu'il trouve partout les empressements qui sont dus à sa naissance, et ceux qui sont dus à son mérite personnel ; mylord Hyde vous aime beaucoup, et auroit bien voulu aussi vous trouver à la Brède.
Vous avez touché la vanité qui se réveille dans mon cœur dans l'endroit le plus sensible, lorsque vous m'avez dit que S. A. R. avoit la bonté de se ressouvenir de moi : présentez, je vous prie, mes adorations à ce grand prince ; ses vertus et ses belles qualités forment pour moi un spectacle bien agréable. Aujourd'hui l'Europe est si mêlée, et il y a une telle communication de ses parties, qu'il est vrai de dire que celui qui fait la félicité de l'une fait encore la félicité de l'autre ; de sorte que le bonheur va de proche en proche ; et quand je fais des châteaux en Espagne, il me semble toujours qu'il m'arrivera de pouvoir encore aller faire ma cour à votre aimable prince. Dites au marquis de Breil et à M. le grand prieur^ que, tant que je vivrai, je serai à eux : la première idée qui me vint, lorsque je les
1. Ou de Cornbury, dernier descendant du célèbre chancelier Hyde, fort aimé en France, où il demeuroit depuis quelques années, et où il mourut de consomption, très-regretté de tous ceux qui connoissoient son excellent caractère et son esprit. (Guasco.)