LETTRE CXVII
A l'abbé comte de guasco.
Mon cher ami, vous volez clans les vastes régions de l'air, je ne fais que marcher, et nous ne nous rencontrons pas. Dès que j'ai été libre de quitter Paris, je n'ai pas manqué de venir ici, où j'avois des afl'aires considérables. Je pars dans ce moment pour Clérac, et j'ai avancé mon voyage d'un mois pour trouver M. le duc d'Aiguillon, et finir avec lui S parce que ses gens d'affaires barbouillent plus qu'ils n'ont jamais fait. J'ai envoyé le tonneau de vin à mylord Eliban, que vous m'avez demandé pour lui. Mylord me le payera ce qu'il voudra ; et s'il veut ajouter à l'amitié ce qu'il voudra retrancher du prix, il me fera un présent immense : vous pouvez lui mander qu'il pourra le garder tant qu'il voudra, même quinze ans s'il veut ; mais il ue faut pas qu'il le mêle avec d'autres vins, et il peut être sûr qu'il l'a immédialement comme je l'ai reçu de Dieu ; il n'est pas passé par les mains des marchands.
Mon cher abbé, à votre retour d'Italie, pourquoi ne passeriez-vous pas par Bordeaux, et ne voudriez-vous pas voir vos amis, et le château de la Brède, que j'ai si fort embelli depuis que vous ne l'avez vu ? c'est le plus beau lieu champêtre que je connoisse.
Sunt raihi Cœlicolse, sunt caetera numina Fauûi.
1. Des biens, sous la seigneurie d'Aiguillon, causoient un procès qui duroit depuis longtemps, au sujet du franc-aleu : procès qui avoit failli le brouiller avec madame la duchesse d'Aiguillon, son ancienne amie, et qui lui tenoit, par celte raison, fort à cœur de le voir terminé. (Guasco.)
Enfin, je jouis de mes prés, pour lesquels vous m'avez tant tourmenté : vos prophéties sont vérifiées ; le succès est beaucoup au-delà de mon attente ; et l'Eveillé dit : (( boudri bien que M. l'abbé de Guasco bis aco ».
J'ai vu la comtesse ; elle a fait un mariage déplorable, et je la plains beaucoup. La grande envie d'avoir de l'argent fait qu'on n'en a point. Le chevalier Citran a aussi fait un grand mariage, dans le même goût, aux îles', qui lui a porté en dot sept barriques de sucre une fois payées. Il est vrai qu'il a fait un voyage aux îles, et qu'il a pensé apparemment à vous. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.
De la Brède, 16 mars 1752.
LETTRE CXVIir-.
A M. B RE se on] MÉDECIN^.
J'écris, Monsieur, à M. le président Barbot de vous proposer, et lui envoie l'article de votre lettre sur les
\. Il arrive souvent à Bordeaux que des gentilshommes cherchent :\ épouser des lillcs des habitants de l'Amcriquc dans l'espérance d'en avoir beaucoup de biens ; M. de Montesquieu désapprouvoitces sortes de mariages, faits pour de l'argent, qu'il disoit abâtardir les sentiments de la noblesse, et sur lesquels on était souvent tromi)é, parce que les fortunes prétendues des lies se réalisoicnt rarement. (Guasco.)
2. Public pour la première fois dans le Koiweaii Manuel épistolaire, imprime h Caen en il^h, chez S. Le Roi, imprimeur du Iloi.
3. Il demandait à Montesquieu de le proposer pour remplir une place .\ l'Académie de Bordeaux.
Faunes et les Sylraïns. Je crois * qu'il fera avec plaisir ce que je lui demande et ce que vous lui demandez.
J'ai lu avec une véritable satisfaction le succès de votre Pratique sur les maladies épidémiques de votre pays, et je copie encore cet article dans ma lettre à M. le président Barbot, afin qu'il en fasse part à l'Académie, et que votre nom soit célébré dans cette terre comme dans la vôtre.
J'ai l'honneur d'être avec les sentiments de la plus parfaite estime, etc.
A Raymond, ce 23 mars 1752.
LETTRE GXIX-.
A M . «R i: S C O X , MEDECIN.
Vous avez envoyé, Monsieur, un bâton à un aveugle, en m' adressant votre Traité des maladies de la Vieillesse. Je puis encore dire avec plus de vérité qu'Horace :
Eheu! fugaces, Posthume, Posthume, labuntur anni.
Votre livre sera le guide des vieillards, et il apprendra aux jeunes gens à ne pas se préparer, par la dissolution, de nouvelles infirmités pour cet âge avant-coureur de la mort.