‹ Œuvres complètes;Chapitre 285 sur 312 · LETTRE CXLVI · texte numérisé non relu

LETTRE CXLVI

A LABBi; COMTE DE GUASCO.

Mon cher Abbé, vous devez avoir reçu la lettre que je vous ai écrite à Naples, et celle que j'adressai depuis à Rome. Je ne sais plus en quel endroit de la terre vous êtes; mais comme une de vos lettres du 13 août I75ù est datée de Bologne et m'annonce votre prochain retour à Paris, j'adresse celle-ci à Turin, chez votre ami le marquis de Barol.

Je commence par vous remercier de votre souvenir pour le vin de Roche-Maurin, vous assurant que je ferai, avec la plus grande attention, la commission de mylord Pembroke : c'est à mes amis, et surtout à vous, qui en valez dix autrc^s, que je dois la réputation où s'est mis mon vin dans l'Europe, depuis trois ou quatre ans : à l'égard de l'argent, c'est une chose dont je ne suis jamais pressé, Dieu merci. Vous ne me dites point si mylord Pembroke , qui vous parle de mon vin, se souvient de ma personne. Je l'ai quitté, il y a deux ans, plein d'estime et d'admiration pour ses belles qualités : vous ne me parlez point de M. de Gloire, qui étoit avec lui, et qui est un homme de très-grand mérite, très-éclairé, et que je voudrois fort revoir. Je voudrois bien que vos affaires vous permissent de passer de Turin à Bordeaux. Vous qui voyez tout, pourquoi ne voudriez-vous point voir vos amis et la Brède, toute prête à vous recevoir avec des lo? Mais peut-être vous verrai-je à Paris, où vous ne devez point chercher d'autre logement que chez moi, d'autant plus que la dame Boyer,

LETTRES FA.MILIÈRES. 437

votre ancienne hôtesse, n'est plus : dès que je vous saurai arrivé, je hâterai mon départ.

Ce que vous a dit le pape de la lettre ^ de Louis XIV à Clément XI est une anecdote assez curieuse. Le confesseur n'eut pas sans doute plus de difficulté d'engager le roi à promettre qu'il feroit rétracter les quatre propositions du clergé, qu'il en eut à faire promettre que sa bulle seroit reçue sans contradiction ; mais les rois ne peuvent pas tenir tout ce qu'ils promettent, parce qu'ils promettent quelquefois sur la foi de ceux qui les conseillent suivant leurs i ntérêts. Adieu, mon cher comte ; je vous salue et embrasse mille fois.

De la Brède, ce 3 novembre 17j4.

i. Sa Sainteté lui avoit dit avoir entre ses mains une lettre par laquelle ce monarque proniettoit à Clément XI de faiie rétracter son clergé de la délibération, toucbant les quatre propositions du clergé de France de 1682; que cette lettre lui avoit tenu si fort à cœur que, pour la tirer des mains du cardinal AnniLal Albani camerlingue, qui faisoit difficulté de la livrer, il avoit été obligé de lui accorder, non sans quelque scrupule, disoit-il, certaines dispenses que ce cardinal exigeoit. (Guasco.)

Le cardinal de Polignac a conté à quelqu'un une anecdote qui a rapport à ceci, et qui est digne d'être rapportée:

Le P. le Tellier alla un jour le trouver, et lui dit que le roi étant déterminé de faire soutenir, dans toute la France, l'infaillibilité il prioit Son Éminence d'y donner la main : à quoi le cardinal répondit: « Mon père, si vous entreprenez une pareille chose, vous forez mourir le roi bientôt. » Ce qui fit suspendre les démarches et les intrigues du confesseur à ce sujet. (Édition de Florence-Paris 1707.)

La lettre de Louis XIV au pape a été publiée par Daunou, dans l'Essai historique sur la puissance temporelle des Papes, t. II, p. 194. Louis XIV reconnaissait que la question de l'infaillibiHté était une question libre, et promettait de laisser toute liberté sur ce point au clergé français, qui, du reste, tenait en grande majorité, comme les Parlements, pour la supériorité du concile. On peut voir une autre lettre de Louis XIV dans les Opuscules inédits de M. l'abbé Fleury, publiés en 1818 par l'abbé Emery, p. 200.

LETTRE GXLYII.

A MONSEIGNEUR CERATI.

Je commence par vous embrasser, bras dessus et bras dessous. J'ai l'honneur de vous présenter M. de la Condamine, de l'Académie des sciences de Paris. Vous connoissiez sa célébrité ; il vaut mieux que vous connoissiez sa personne; et je vous le présente, parce que vous êtes toute l'Italie pour moi. Souvenez-vous, je vous prie, de celui qui vous aime, vous honore et vous estime plus que personne dans le monde.

De Bordeaux, ce 1" décembre 1754.

LETTRE CXLVin.

A l'abbé marquis de niccolini.

Permettez, mon cher Abbé, que je me rappelle à votre amitié : je vous recommande M. de la Condaminc. Je ne vous dirai rien, sinon qu'il est de mes amis : sa grande célébrité vous dira d'autres choses, et sa présence dira le reste. Mon cher Abbé, je vous aimerai jusqu'à la mort.

De Bordeaux, ce 1*='' décembre 175i.

LETTRE GXLIX.

A l'abbé comte deguasco.

Soyez le bien venu, mon cher Comte; je ne cloute pas que ma concierge n'ait fait bien échauiïer votre lit. Fatigué, comme vous deviez l'être, d'avoir couru la poste jour et nuit, et des courses faites à Fontainebleau, vous aviez besoin de ces petits soins pour vous remettre. Vous ne devez point partir de ma chambre ni de Paris que je n'arrive, à moins que vous ne vouliez venir à Paris pour me dire que je ne vous verrai pas. Je vois que vous allez en Flandre. Je voudrois bien que vous eussiez d'assez bonnes raisons de rester avec nous, outre celle de l'amitié ; mais je vois qu'il ne faudra bientôt plus à nos prélats pour coopérateurs, que des Doycnarts^ Eussiez-vous cru que ce laquais, métamoiphosé en prêtre fanatique, conservant les sentiments de

1. Pierre Doj'cnart fut laquais du fils de Montesquieu, pendant qu'il ctoit au collège de Louis-le-Grand : ayant appris un peu de latin, il se sentit appelé à l'état ecclésiastique; et, par l'intercession d'une dame, il obtint de monseigneur l'évoque de Bayonne, dont il étoit diocésain, la permission de prendre l'habit. Devenu prêtre et bénéficier dans l'église de Bayonne, il vint à Paris demander à M. de Montesquieu sa protection auprès de M. le comte de Maurepas, pour avoir un meilleur bénéfice qui vaquoit ; le priant, à cet effet, de se charger d'une requête pour le ministre. Elle débutoit par ces mots: Pierre Doyeiiarl, prêtre du diocèse de Bayonne, ci-devant employé par feu M. t'évéque à découvrir les complots des jansénistes, ces perfides qui ne connaissent ni pape ni roi, etc. M. do Montesquieu, ayant lu ce début, plia la requête, la rendit au suppliant, et lui dit : « Allez, monsieur, la présenter vous-même, elle vous fera honneur et aura plus d'effet; mais auparavant passez dans ma cuisine, pour déjeuner avec mes valets » : co que M. Doyenart n'oublioit jamais de faire dans les visites fréquentes qu'il faisoit à son ancien maître. 11 parvint, quelque temps après, à la dignité de trésorier, dans un chapitre d'une cathédrale en Bretagne. (Gi'ASCO.)

son premier état, parvînt à obtenir une dignité dans un chapitre ? J'aurai bien des choses à vous dire, si je vous trouve à Paris, comme je l'espère ; car vous ne brûlerez pas un ami qui abandonne ses foyers pour vous courir, dès qu'il sait où vous prendre.

Je suis fort aise que S. A. R. Monseigneur le duc de Savoie agrée la dédicace de votre traduction italienne, et très-flatté que mon ouvrage paroisse en Italie sous de si grands auspices. J'ai achevé de lire cette traduction, et j'ai trouvé partout mes pensées rendues aussi clairement que fidèlement. Votre épître dédicatoire est aussi très-bien ; mais je ne suis pas assez fort dans la langue italienne pour juger de la diction *.

Je trouve le projet et le plan de votre traité sur les statues intéressant et beau^ et je suis bien curieux de le voir. Adieu.

De la Brède, le 2 décembre 1754.

Page 1