VII
(l'oii est partie la bêtise que l'on a fait courir sur votre compte : mais je n'ai réussi qu'à vérifier qu'on l'a dite, sans en déterrer la source. Je ne jurerois pas que vous ayiez tort de la soupçonner sortie de la boutique près de l'Assomption. Quand ou a un grand tort, il n'est pas étonnant qu'on cherche à l'excuser par toutes sortes de voies. Des tracasseries on va jusqu'aux horreurs. M""' Geofîrin est venue chez moi, à ce qu'il m'a paru pour me sonder ; elle n'a pas manqué de vous mettre sur le tapis d'un air moqueur; mais j'ai coupé court en lui faisant sentir combien j'étois choqué de son procédé à l'égard d'un ami qu'elle sait bien que j'aime et que j'estime. Elle a été un peu surprise : notre conversation n'a pas été longue, et je me propose bien de rompre avec elle*. Je ne la croyois pas capable de tant de méchanceté et de noirceur. La duchesse d'Aiguillon est aussi choquée que moi de tout ceci : elle a péroré, avec la vi\ acité que vous lui connoissez, contre la futilité du soupçon
l. On sait de bonne part qu'il dit à quelqu'un qu'il ctoit si indigne, qu'il ne mettrait plus les pieds chez elle; ce qui no fut malheureusement que trop vrai, puisqu'il tomba malade quelques jours après, et mourut, à Paris, d'une fièvre maligne qui l'enleva en peu de jours. Il est sûr que cette rupture eût été en même temps l'apologie et la vengeance la plus complète de son ami.
Mais M""' Geoffrin aurolt de quoi se consoler de cette niortilication domestique, par la célchritc qu'elle vient d'acquérir au moyen des gazettes. Elles ne font que parler de la grande figure qu'elle fait en différentes cours du Nord, à l'occasion de son voyage de Pologne ; car son mérite se trouvant trop resserre dans le cercle étroit d'une société privée, sans être arrêtée par son âge avancé, à l'exemple de la reine de Saba, elle a entrepris ce long voyage pour aller admirer le roi, qui avoit honoré sa société comme particulier. Nous apprenons par la Gazette de Leydo qu'elle exerce provi- >ionneilement à cette cour la charge de Grand Uosfangi, et (ju'elle médite d'aller briller à la cour de Saint-Pétersbourg, comme elle a brillé à celles de Vienne et do Varsovie. (Gi asco.)
Pour être juste avec M""^ Geoffrin , il faut lire son éloge par D'Aloiubert.
de r espionnage politique et le ridicule de cette prétendue découverte ; elle n'a pas manqué de relever que \ ous aviez vécu parmi nous pendant toute la guerre, sans avoir jamais donné lieu de vous soupçonner, et qu'il n'y a nulle occasion de le faire dans le temps où nous sommes en pleine paix avec les pays auxquels vous tenez. Une conjecture jetée eu passant à l'occasion de votre voyage à Vienne, et de vos engagements en Flandre, a pu aisément prendre corps en passant d'une bouche à l'autre; et la malignité en a sans doute profilé. Ce qui m'a le plus scandalisé en tout cela est la conduite de quelques-uns de vos confrères. Mais, mon cher Abbé, il y a des petits esprits et des âmes viles partout, même parmi les gens de lettres, même dans les sociétés littéraires. Mais entin vous ne devez votre place qu'à vos succès.
Au reste, puisque vous voilà en repos, profitez de voire loisir pour mettre vos dissertations en état de paroître\ ainsi que votre Histoire de Clément V, que nous attendons toujours à Bordeaux avec empressement. Le plaisir de chanter au chœur ne doit pas vous faire perdre le goût des plaisirs littéraires.
Quelques mois d'absence feront tomber tous les bruits ridicules, et vous serez à Paris aussi bien que vous y étiez avant cette tracasserie de femmelette. Je vous somme de votre parole pour le voyage de la Brède après votre résidence ; je calcule que ce sera pour le mois d'août. Votre départ me laisse un grand \ ide ; et je sens combien vous
i. Ce conseil a été suivi pcut-èire trop à la lettre, car au lieu de faire imprimer ce recueil à son retour à Paris, il s'est pressé de le livicr à un imprimeur àïournay, que Ton diroit n'avoir jamais im])rimé d'autres livres que des catéchismes et des almanuchs, car cette édition se ressent fort de l'ignorance du pays; elle est en deu\ volumes iu-8"; l'absence de Tauteui l'empêcha d'y veiller. (GiAsco.)
me manquez. jN' oubliez pas mon trèfle, vos prairies et vos mûriers de Gascogne. Je vous embrasse de tout mon cœur.
De Paris, en janvier 1755.
LETTRE GLVl.
BILLET AU JI ii M E .
Vous fûtes hier de la dispute avec M. de 3Iairan* sur la Chine. Je crains d'y avoir mis trop de vivacité, et je serois au désespoir d'avoir fâché cet excellent honmie. Si vous allez dhier aujourd'hui chez M. de Trudaine-, vous l'y trouverez peut-être ; en ce cas, je vous prie de sonder un peu s'il a mal pris ce que j'ai dit ; et sur ce que vous me rendrez, j'agirai de façon avec lui, qu'il soit convaincu du cas que je fais de son mérite et de son amitié.
De Palis, en 1755.
1. De l'Académie des sciences et de rAcadémio françoise, très-connu par des ouvrages excellents, et par l'iioiinôteté et la douceur de son caractère. Ces deu\ savants n'étoient pas du même avis sur quel([ucs points qui rcgardoient les Chinois, sur lesquels M. de Mairan étoit prévenu par les lettres du P. Parennin, jésuite, et dont M. de Montesquieu se mélioit. Lorsque le voyage de l'amiral Anson parut, il s'écria : « Ah ! je l'ai toujours dit, que les Chinois n'étoient pas si honnêtes gens qu'oui voulu faire croire les Lettres édifiantes. » (Guasco.)
2. Conseiller d'Ktat et intendant des finances, qui vit beaucoup avec les lionimes de lettres les plus distingués, et s'occupe avec zèle de l'encouragement des arts j il étoit un des amis les plus intimes de M. de Montesquieu. (G.)