VU
Grâces reçoivent les vrais amants. Je sais combien vous aimez Mélite, me dit-elle, mais vous croyez n'aimer qu'une mortelle, telles que sont toutes les mortelles aimables; je vais vous apprendre quelle est Mélite.
La mère des Grâces prit naissance dans l'empire de Neptune. Dès qu'elle y parut, tous les Dieux vinrent lui rendre hommage; les Amours, en naissant autour de la Déesse, folâtroient avec les plus grandes Divinités. Vénus fut bientôt maîtresse du monde entier ; tout reconnut sa puissance, et Neptune se glorifioit d'avoir vu naître la souveraine de l'univers.
L'envie règne partout, même dans les cieux. La Déesse de la Terre, jalouse de la gloire de Neptune, alla se plaindre au Destin, u Arbitre des immortels, lui dit-elle, pourquoi faut-il que Neptune l'emporte sur la mère des Dieux? S'il étoit arrêté que Vénus ne naîtroit pas dans l'Olympe, ce n'étoit pas au Dieu des mers à lui donner le jour ; Cybèle attendoit cet honneur. Consolez-vous, répondit le Destin à la Déesse. Il naîtra dans votre empire une mortelle dont l'Olympe à son tour deviendra jaloux. Sa beauté n'égalera pas celle de Vénus ; mais sous des traits moins réguliers on verra briller plus de finesse et d'enjouement ; sa vivacité l'emportera sur la majesté même, et, sans être divine, elle recevra les hommages des mortels.
Trop heureux Diphile, reconnoissez Mélite, et ne vous étonnez pas si nous la suivons sans cesse. Vénus joint à la beauté les charmes que lui donnent les Grâces, et nous joignons à nos charmes les agréments que nous donne Mélite ; mais elle ignore elle-même tous les avantages qu'elle a reçus des Dieux; foible mortelle, la vanité les diminueroit peut-être. Que de belles seroient aimables, si elles savoient ignorer que la beauté sert à se faire aimer.
jNon, non, m'écriai-je, j'apprendrai à Mélite ce qu'elle ignore. D'abord elle ne me croira pas; je lui jurerai sur le nom d'Amour que c'est de Garite que je le sais ; elle n'en doutera plus, mais elle sera toujours si modeste que si je pouvois oublier que c'est Mélite, je douterois moi-même qu'elle ait foi à mon serment. Garite nous quitta pour aller joindre ses sœurs au lever de Vénus, et Zélide me conduisit dans les différents appartements du pavillon.
Qui pourroit en décrire les beautés? Non, Mélite, je ne l'entreprendrai point : votre imagination suffit; elle ne vous laissera rien échapper de ce que l'art peut avoir inventé pour faire une demeure digne des Grâces.
Nous nous arrêtâmes quelques moments dans le salon des livres. J'étois curieux de connoître ceux qui ont la gloire d'amuser Paphos.
Je ne vis que des titres galants. Ils sont rangés sur différents gradins, selon la valeur que les Grâces leur donnent. Ovide et Tibulle sont placés sur le même rang qu'Aiiacréon et Sapho ; mais entre les vers du siècle d'Ovide et ceux de notre temps, les Grâces judicieuses ont laissé l'espace de bien des livres.
Je mis d'abord la main sur un volume de poésies, où je reconnus quelques pièces d'un petit nombre d'auteure, qui se sont plus attachés aux sentiments qu'à l'esprit.
Je trouvoi sur le même gradin différentes historiettes. On ne lit à Paphos que celles que le beau sexe a bien voulu écrire ; les autres n'y sont pas connues.
Un recueil de chansons, avec défense, à la marge, d'en chanter certaines, qui sont composées sur des airs d'un mouvement si rapide qu'on ne peut les rendre sans convulsions.
Des extraits de plusieurs de nos romans. Les volumes
sont petits; on en a retranché les histoires magiques et ha conversations ennuyeuses.
Je fus étonné d'y rencontrer certains ouvrages qui devroient être inconnus à Paphos. J'appris qu'on s'étoit contenté de l'intention que leurs auteurs ont eue d'être galants, mais que les Grâces, qui n'y ont rien mis du leur, ne les lisoient pas. Zélide me demanda si je fréquentois les rives du Permesse. Oui, Nymphe, j'y chante quelquefois ma tendresse et mon bonheur; si l'Amour pouvoit inspirer comme Phœbus, j'aurois l'avantage sur Ovide même; il n'aimoit que Corinne, et j'aime Mélite.
Je voulus m'informer quels étoient les livres de différentes langues qui suivoient ; mais Zélide m'avertit qu'il étoit temps de se rendre auprès de la Déesse.
En traversant un bois qui conduit à son palais, j'entendis une voix entrecoupée par de tendres soupirs, qui sortoit de dessous un épais feuillage, u Oui, Doris, je le promets, et tu verras... Mais quel discours? tu vernis ! Ah ! pardonnez, Doris, le respect doit l'interdire. — Non, non, répond Doris, cet égarement plaît à l'Amour; et je vous dis à mon tour: Hillas, Je te le pardonne. » Éloignons-nous : ces amants ne demandent point de témoins, dit Zélide. Vous êtes peut-être étonné de la délicatesse d'Hillas : il craint d'offenser Doris par la plus légère familiarité ; les mortelles s'en offensent difficilement; mais qu'elles sont condamnables d'en trop permettre'-.