‹ Œuvres complètes;Chapitre 33 sur 312 · SUR LA CONSIDERATION · texte numérisé non relu

SUR LA CONSIDERATION

voies plus faciles que celles de la vertu. » M. le Président de Montesquieu confirme ces réflexions par plusieurs exemples»

L'amour-propre des autres se satisfait quelquefois en nous donnant de la réputation, mais souvent il se plaît encore plus à détruire son ouvrage.

« On s'impatiente dans la recherche des causes morales, dit l'auteur, de trouver toujours l'amour-propre sur son chemin et d'avoir toujours la même chose à redire.

« Cet orgueil qui entre dans nos jugements met une certaine compensation dans les choses d'ici-bas, et venge bien des gens des injures de la fortune.

«Un homme est d'une noblesse distinguée; s'il n'a point de bien, on lui laissera sa noblesse, on se plaira même à la relever; mais si la fortune donne de l'envie, on examinera sa naissance avec les yeux de l'envie; non-seulement on lui disputera la chimère, mais aussi on lui ôtera du réel. »

Une ressource pour celui qui a perdu sa réputation, c'est de pouvoir en accuser l'amour-propre des autres ; pour l'ordinaire, cependant, le nôtre seul en est la cause.

Quelquefois on trouve qu'on ne va pas assez vite à la réputation, on s'impatiente, on précipite sa course : de là ces imprudences que l'on paye presque toujours par la perte des honneurs où l'on aspiroit.

Quelquefois, parvenu que l'on est au degré de réputation que l'on avoit en vue, on n'a garde de soupçonner que le mérite qu'on a n'en peut pas comporter davantage : on veut franchir ces bornes : qu'arrive- t-il? On n'acquiert rien, et l'on perd ce que l'on avoit obtenu.

Souvent encore la réputation a tant coûté que Ton veut trop en jouir; on la fait sentir aux autres, elle leur devient à charge et ils nous remettent à leur niveau.

Enfin, nous avons souvent la manie de ne pas nous contenter de l'espèce de réputation qui nous convient. Nous supposons en nous un mérite général, propre à tout, et nous nous perdons faute d'avoir demeuré à notre place, « Un homme qui aura acquis la réputation d'un homme vrai et qui devient un adroit courtisan, perd la réputation d'un homme vrai et n'acquiert pas celle d'adroit courtisan. »

M. le Président de Montesquieu développe avec beaucoup de finesse toutes ces causes. « Les richesses, selon lui, contribuent aussi quelquefois à nous ôter l'estime publique, à moins que l'on n'ait acquis auparavant tant d'honneur et tant de gloire, que lep richesses soient pour ainsi dire venues d'elles-mêmes, comme un accessoire qui en est presque inséparable : pour lors, on jouit de ses richesses comme d'un vil prix de sa vertu. Qui est-ce qui a jamais été choqué des grands biens du prince Eugène? Ils ne sont pas plus enviés que l'or que l'on voit dans les temples des Dieux. »

On trouve dans la réponse que fit M. le Directeur', un grand nombre de réflexions ingénieuses et sensées. Il distingue d'une manière fixe et précise la considération et la réputation; il en développe ensuite la nature par leurs causes et par leurs effets.

« Une grande réputation, dit-il, ne s'acquiert que par des actions éclatantes ou des talents extraordinaires; ainsi, peu de personnes peuvent y aspirer.

« Elle ne suppose pas même toujours un vrai mérite dans celui qui l'obtient. Comme une seule action la donne souvent, elle devient par là dépendante et assujettie au hasard des circonstances et au caprice des hommes.

« Le plaisir qu'elle procure, est à la vérité bien vif, mais il n'est pas durable, parce que les occasions d'en renouveler le sujet sont rares et difficiles.

« La considération au contraire, ajoute M. de Caupos est à la portée de tous les hommes ; chacun peut y prétendre suivant son état et la mesure de ses talents. Une suite de bonnes actions quoique peu brillantes, concilient l'estime et les égards de ceux qui en sont les témoins et l'objet.

« Elle ne s'acquiert jamais sans un fondement légitime, parce qu'elle est toujours le fruit d'une longue persévérance dans la pratique du bien et de la vertu.

D'ailleurs, continue M. de Caupos, elle procure une satisfaction douce, solide, duriible; chaque instant la renouvelle, chaque

1. M. de C.iupos, vicomte do Bisc.iros>o, conseiller au Parlement do Guionne, ami et parent do Montesquieu, et l'un des membres les plus actifs do l'Académie de Biirdoaux.

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