VAR. C'est là que nous allions voir l'homme privé
plus près ce qu'ils sont. Je ne connois que sa vie privée : je n'ai point vu le héros, mais l'homme dont le héros est parti.
Il aimoit ses amis : sa manière étoit de rendre des services sans vous rien dire; c'étoit une main invisible qui vous servoit.
Il avoit un grand fonds de religion. Jamais homme n'a mieux suivi ces lois de l'Evangile qui coûtent le plus aux gens du monde ; enfin jamais homme n'a tant pratiqué la religion, et n'en a si peu parlé. Il ne disoit jamais de mal de personne : aussi ne louoit-il jamais les gens qu'il ne croyoit pas dignes d'être loués. Il haïssoit ces disputes qui, sous prétexte de la gloire de Dieu, ne sont que des disputes personnelles. Les malheurs du roi, son père, lui avoient appris qu'on s'expose à faire de grandes fautes lorsqu'on a trop de crédulité pour les gens même dont le caractère est le plus respectable.
Lorsqu'il fut nommé commandant en Guienne, la réputation de son sérieux nous effraya ; mais à peine y fut-il arrivé, qu'il y fut aimé de tout le monde ; et il n'y a pas de lieu où ses grandes qualités aient été plus admirées...
Personne n'a donné un plus grand exemple du mépris que l'on doit faire de l'argent. Il avoit une modestie dans toutes ses dépenses qui auroit dû le rendre très à son aise, car il ne dépensoit en aucune chose frivole : cependant il étoit toujours arriéré, parce que, malgré sa frugalité naturelle, il dépensoit beaucoup. Dans ses commandements, toutes les familles angloises ou irlandoises pauvres, qui avoient quelque relation avec quelqu'un de sa maison, avoient un espèce de droit de s'introduire cnez lui ; et il est singulier que cet homme, qui savoit mettre un si grand ordre dans son armée, qui avoit tant de justesse dans ses
projets, perdît tout cela quand il s'agissoit de ses intérêts particuliers...
11 n'étoit point du nombre de ceux qui tantôt se plaignent des auteurs d'une disgrâce, tantôt cherchent à les flatter; il alloit à celui dont il avoit sujet de se plaindre, lui disoit les sentiments de son cœur, après quoi il ne disoit rien...
Jamais rien n'a mieux représenté cet état où l'on sait que se trouva la France à la mort de M. de Turenne. Je me souviens du moment où cette nouvelle arriva : la consternation fut générale. Tous deux ils avoient laissé des desseins interrompus ; tous les deux une armée en péril ; tous les deux finirent d'une mort* qui intéresse plus que les morts communes : tous les deux avoient ce mérite modeste pour lequel on aime à s'attendrir, et que l'on aime à regretter.
Il laissa une femme tendre, qui a passé le reste de sa vie dans les regrets, et des enfants qui par leurs vertus font mieux que moi l'éloge de leur père.
M. le maréchal de Berwick a écrit ses mémoires ; et, à cet égard, ce que j'ai dit dans l'Esprit des Lois (liv. XXI, chapitre ii) sur la relation d'Hannon-, je puis le redire ici : (( C'est un beau morceau de l'antiquité que la relation d'Hannon : le même homme qui a exécuté a écrit. Il ne met aucune ostentation dans ses récits : les grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité , parce qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils ont dit. »
Les grands hommes sont plus soumis que les autres à
1. vAn. Tous les deux une mort qui intéresse plus que les morts communes, tous les deux avec ce mérite modeste, etc.
'2. VAR. Ce que j'ai dit ailleurs de ia relation d'Hannon, etc.
DE BERWICK. HJ
un examen rigoureux de leur conduite : chacun aime à les appeler devant son petit tribunal. Les soldats romains ne faisoient-ils pas de sanglantes railleries autour du char de la victoire ? Ils croyoient triompher même des triomphateurs. Mais c'est une belle chose pour le maréchal de Beruick, que les deux objections qu'on lui a faites ne soienl uniquement fondées que sur son amour pour ses devoirs.
L'objection qu'on lui a faite de ce qu'il n'avoit pas été de l'expédition d'Ecosse en 1715, n'est fondée que sur ce qu'on veut toujours regarder le maréchal de Berwick comme un homme sans patrie, et qu'on ne veut pas se mettre dans l'esprit qu'il étoit François. Devenu François du consentement de ses premiers maîtres, il suivit les ordres de Louis XIV, et ensuite ceux du régent de France. Il fallut faire taire son cœur, et suivre les grands principes : il vit qu'il n'étoit plus à lui ; il vit qu'il n'était plus question de se déterminer sur ce qui étoit le bien convenable, mais sur ce qui étoit le bien nécessaire: il sut qu'il seroit jugé, il méprisa les jugements injustes ; ni la faveur populaire, ni la manière de penser de ceux qui pensent peu, ne le déterminèrent.
Les anciens qui ont traité des devoirs ne trouvent pas que la grande difficulté soit de les connoître, mais de choisir entre deux devoirs. Il suivit le devoir le plus fort, comme le destin. Ce sont des matières qu'on ne traite jamais que lorsqu'on est obligé de les traiter, parce qu'il n'y a rien dans le monde de plus respectable qu'un prince malheureux. Dépouillons la question : elle consiste à savoir si le prince, même rétabli, auroit été en droit de le rappeler. Tout ce que l'on peut dire de plus fort, c'est que la patrie n'abandonne jamais; mais cela même n'étoit pas le cas: il étoit proscrit par sa patrie lorsqu'il se fit naturaliser. Grotius, Puffendorf,
toutes les voix par lesquelles l'Europe a parlé, décidoient la question, et lui déclaroient qu'il étoit François et soumis aux lois de la France. La France avoit mis pour lors la paix pour fondement de son système politique. Quelle contradiction, si un pair du royaume, un maréchal de France, un gouverneur de province, avoit désobéi à la défense de sortir du royaume \ c'est-à-dire avoit désobéi réellement pour paroître, aux yeux des Anglois seuls, n'avoir pas désobéi ! En effet, le maréchal de Berwick étoit, par ses dignités mêmes, dans des circonstances particulières ; et on ne pouvoit guère distinguer sa présence en Ecosse d'avec une déclaration de guerre avec l'Angleterre. La France jugeoit qu'il n' étoit point de son intérêt que cette guerre se fit ; qu'il en résulteroit une guerre qui embraseroit toute l'Europe. Comment pouvoit-il prendre sur lui le poids immense d'une démarche pareille ? On peut dire même que, s'il n'eût consulté que l'ambition, quelle plus grande ambition pouvoit-il avoir que le rétablissement de la maison de Stuart sur le trône d'Angleterre? On sait combien il aimoit ses enfants. Quelles délices pour son cœur, s'il avoit pu prévoir un troisième établissement en Angleterre !
S'il avoit été consulté pour l'entreprise même dans les circonstances d'alors, il n'en auroit pas été d'avis ; il croyoit que ces sortes d'entreprises étoient de la nature de toutes les autres, qui doivent être réglées par la prudence, et qu'en ce cas une entreprise manquée a deux sortes de mauvais succès: le malheur présent, et une plus grande difficulté pour entreprendre de réussir à l'avenir.
1. VAR. De sortir du royaume, an serment qu'il en avoit prêté, c'est-àdire, etc.