‹ Œuvres complètes;Chapitre 73 sur 312 · PLAISIR CAUSE PAR LES JEUX, CHUTES, CONTRASTES · texte numérisé non relu

PLAISIR CAUSE PAR LES JEUX, CHUTES, CONTRASTES

Comme dans le jeu de piquet nous avons le plaisir de démêler ce que nous ne connoissons pas par ce que nous connoi^sons, et que la beauté de ce jeu consiste à paroître nous montrer tout et cependant nous cacher beaucoup, ce qui excite notre curiosité; ainsi, dans les pièces de théâtre, notre âme est piquée de curiosité, parce qu'on lui montre de certaines choses et qu'on lui en cache d'autres ; elle tombe dans la surprise, parce qu'elle croyoit que les choses qu'on lui cache arriveroient d'une certaine façon, qu'elles arrivent d'une autre, et qu'elle a fait, pour ainsi dire, de fausses prédictions sur ce qu'elle a vu.

Co nine le plaisir du jeu de l'hombre consiste dans

une certaine suspension mêlée de curiosité des trois événements qui peuvent arriver, la partie pouvant être gagnée, remise, ou perdue codille^; ainsi, dans nos pièces de théâtre, nous sommes tellement suspendus et incertains, que nous ne savons ce qui arrivera : et tel est l' effet de notre imagination, que lorsque nous avons vu la pièce mille fois, si elle est belle, notre suspension et, si je l'ose dire, notre ignorance restent encore ; car pour lors nous sommes si fort touchés de ce que nous entendons actuellement, que nous ne sentons plus que ce qu'on nous dit; et ce qui paroît devoir sui\re de ce qu'on nous dit, ce que nous connoissons d'ailleurs, et seulement par mémoire, ne nous fait plus aucune impression.

1. Faire ou gagner codiUe, gagner sans avoir fait jouer. Dict.de l'Académie.

Mon fils, vous êtes assez heureux pour n'avoir ni à rougir ni à vous enorgueillir de votre naissance : la mienne est tellement proportionnée à ma fortune que je serois fâché que l'une ou l'autre fussent plus grandes.

Vous serez homme de robe ou d'épée. Gomme vous devez rendre compte de votre état, c'est à vous de le choisir: dans la robe, vous trouverez plus d'indépendance ; dans le parti de l'épée, de plus grandes espérances.

Il vous est permis de souhaiter de monter à des postes plus éminents, parce qu'il est permis à chaque citoyen de souhaiter d'être en état de rendre de plus grands services à sa patrie ; d'ailleurs une noble ambition est un sentiment

1. Il ne faut pas confondre ces Pensées avec un petit extrait intitulé le Génie de Montesquieu, qui parut en 1758. Ce grand homme écrivoit le soir ses observations do tous les jours; ces pensées solitaires étoient le premier jet de l'esprit; elles ont la sève de l'originalité. Plusieurs étoient connues ; d'autres nous ont été transmises par des mains fidèles. Ces anneaux préparés pour une grande chaîne, quoique détachés, sont des anneaux d'or. On ne peut lire sans attendrissement ces entretiens muets avec son fils ; ces pensées étaient une espèce de legs paternel ; il a son prix aux yeux des hommes sensibles et éclairés. (Note des éditeurs des OEvvres posthumes, Paris, 1798, in-i2.)

utile à la société lorsqu'il se dirige bien. Comme le monde physique ne subsiste que parce que chaque partie de la matière tend à s'éloigner du centre, aussi le monde politique se soutient-il par le désir intérieur et inquiet que chacun a de sortir du lieu où il est placé. C'est en vain qu'une morale austère veut effacer les traits que le plus grand des ouvriers a gravés dans nos âmes : c'est à la morale qui veut travailler sur le cœur de l'homme à régler ses sentiments, et non pas à les détruire. Nos auteurs moraux sont presque tous outrés : ils parlent à l'entendement, et non pas à cette âme.

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