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CHAPITRE V

Application à la Liberté.

Js Tiens de poser douze principes sur ia marche à suivre dans l'investigation de la destinée sociale : ils ne solit pas neufs; aucun des douze n'est de moi : ce sont les armes des philosophes dont je m'empare. Il reste à examilier comment ces sophistes, avec des guides si excellents, ise sont jetés sur tous lesécueilset ne sont arrivés qu'aux sept fléaux Ijmbiques (51).

Dans i'exaoaen de leurs aberrations, nous devons, conformément au tableau (53) , signaler d'abord les fautes qui ont rapport à la période la plus rapprochée, à la 6^., Garaniitmej qui suit immédiatement la 5«., Cûnlùation.

Il est dans l'ordre naturel que chaque période sociale porte son attention sur les questions qui peuvent l'élever é l'échelon supérieur; c'est pourquoi la Girilisation ne tendquetrés-faifolementà l'Association agricole qui serait voie de 7^. période ; mais elle s'occupe très-activement de den voies de 6®., qui sont les systèmes de Commerce et "de Liberté. Ce sontaïqourd'hui les deux chevaux de bataflte de la Miilosophie. Elle veut nous conduire à la libre circttlatton commerciale , et nous arrivons au monopole maritime : elle veut nous conduire à la liberté d'opinions.

<Sâ PROLÉGOMÈNES.

et n'aboutit qu'à couvrir un empire de dénonciateurs et d'échafauds. Or, en admettant que la Philosophie soit sincère et bien intentionnée , elle est au moins un guide bien suspect par sa prodigieuse maladresse.

J'ai blâmé plus haut ceux qui donnent le coup de pied de l'Âne , je ne veux pas les imiter ; et quoique la Philosophie soit tombée en disgrâce , je vais , dans l'examen des sophismes de liberté , garder avec elle autant de ménagements que si elle était sur le pinacle comme en

Les questions relatives à la liberté peuvent être débrouillées en quelques pages, quoiqu'on en ait employé tant de milliers à obscurcir le sujet. Je n'y donnerai que trois chapitres.

Après la santé et la fortune , rien n'est plus précieux que la liberté, qu'il faut distinguer en corporelle et sociale. Cette deuxième n'est point celle que veulent nous procurer les sophistes.

Selon leur coutume d'envisager toute la nature en système simple , ils ont porté la manie de simplisme dans ce débat, et n'ont pas su distinguer-la liberté en simple , en composée, en sur-composée. Pendant plus de mille ans ils négligèrent la première des libertés , la matérielle ou corporelle : ce fut la religion chrétienne qui intervint puissamment pour faire affranchir les esclaves : mais avant le Christianisnie , les philantropes anciens réduisaient Je genre humain à l'état de bête de somme, et au-dessous encore , puisqu'on obligeait vingt nuUe esclaves à s'eniretuer dans une naumachie pour amuser les vertueux citoyens de Rome, qui, à défaut de vingt mille égorgés en masse, en faisaient massacrer deux cents, pièce à pièce dans les combats de gladiateurs. Cette prouesse était ré-

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f>ètèè plas civiquement chez les vertueux républicains de Sparte, qui rassemblaient deux mille esclaves des plus fidèles. On les promenait dans la ville, couronnés de fleurs , ensuite on les égorgeait pour en dinlinuer le nom-' bre , et on se défaisait des plus fidèles parce qu'on n'osait pas les déchirer de coups dans les bagnes. Voilà quels fu^ rent , pendant mille ans , les nobles calculs de la Philoso-^ phîe sur la liberté matérielle. Tout bon républicain ap-« plaudissait à ces massacres , et sans la religion chrétienne les choses en seraient peut-^ètre encore au même point.

Si l'on eût consulté sur raflranchissement des esclaves» les oracles de la sagesse , les Platon , les Aristole , ils auraient répondu par ce grand mot d'impossibilité dont la France a hérité. Le lumineux Aristole regardait si bien les esclaves comme bêtes de somme , gens étrangers à l'es* péce humaine, qu'il posait en principe , qu aucune vertu ne peut convenir à un esclave. Il voulait les réduire en bêtes brutes , exclues du raisonnement et de la vertu même. Il était donc bien loin de songer à des recherches philantropiques sur les moyens d'opérer l'affranchisse* ment personnel démontré possible , puisqu'il existe dans tout l'occident d'Europe et autres lieux.

JVous n'en sommes ici qu'aune branche simple et très* simple de liberté , car il s'agit de la corporelle seulement, et non de la sociale dont nous parlerons plus loin.

Les Philosophes, après avoir vu sous les derniers Césars que cette liberté corporelle jugée si longtemps impossible était chose très-praticable, auraient dû reconnaître combien leur science est en défaut dans ses préventions d'impossibilité , dans sa coutume de croire la nature bornée aux moyens connus (152): ils ne tinrent aucun compte de cette leçon; et ce qui prouve leur se-

efète indiffëreûee pour la liberté, c'est qu'ils ne songèrent pas à analyser et transmettre les procédés qui avaient opéré cette métamorphose. On en a des notions superficielles, mais trés^insuffisantes en pratique; aussi a*t-on échoué , de nos jours , quand on a voulu affranchir corporellement les Nègres. Gé fut en 4789 que la Philosophie tenta l'entreprise : au lieu de s'enquérir des méthodes convenables , elle ne mit en jeu que l'esprit dé parti, sans aucune vue de philantropie judicieuse ; elle n'aboutit qu'à faire de St.-Domingue une arène de carnage, sous le prétexte banal de liberté.

La voilà convaincue de pleine impéritie sur ce qui touche k la liberté corporelle ou matérielle , et aux procédés d'affranchissement soit subit, soit progressif. Répétons, comme grief trés-notable , qu'après avoir cru pendant mille ans cet affranchissement impossible , elle n'a pas su observer et transmettre les méthodes qui l'avaient opéré sans effusion de sang ni commotion politique.

A-t-elle montré plus d'habileté en fait de liberté sociale? Cette question nous conduit à distinguer trois genres de liberté, subdivisibles en espèces. Et pour ne pas affadir le lecteur par des minuties didactiques, je ne donnerai les détails d'espèce qu'à mesure qu'ils naîtront du sujet. Bornons-^nous d'abord à trois genres.

10. Liberté simple ou corporelle, sans liberté sociale» C'est le sort du pauvre qui a un très-petit revenu , le strict nécessaire, la ration militaire, il jouit d'une liberté corporelle active , parce qu'il n'est pas forcé au travail^ comme l'ouvrier privé de tout revenu. Du reste il n'a aucun essor de passions. Phébon est bien libre d'aller à l'opéra ; mais il faudrait un écu pour y entrer : or Phébon n'a tout à point que de quoi se nourrir et vêtir bien mes-

t>llEMIÈRE PARTIE. NOTICE II. ^5^

t)uinement. I! est libre d'aspirer aa rang de député; mais il faudrait de bonnes rentes, et il en est fort loin : avec sa fierté du beau nom d'Homme libre, il n'a que des fumées en fait de liberté sociale : il reste à la porte du traiteur et de l'opéra , et encore mieux À la porte du corps électoral. II n'est quemembi'e passif de la société; ses passions n'y ont aucun essor actif; son opinion y est dédaignée. "H

Cependant H est bien plus libre que l'ouvrier réduit à travailler sous peine de mourir de faim, et n'ayant dans la semaine qu'un jour de liberté corporelle active, que le dimanche. Tous les autres jours, l'ouvrier est en liberté corporelle passive : l'atelier est pour lui un esclavage convenu , indirect , qui n'est pas moins gène corporelle, comparativement h l'oisiveté et au bien-être du dimanche.' * Nous distinguerons de même la liberté sociale en active et passive. Remarquons seulement qu'elle n^existe pas pour les deux classes d'hommes précités : ils n^ont que la liberté simple ou corporelle , qui est active chez le petit rentier, et passive chez l'ouvrier, déjà moins malheureux que l'esclave qui n!a de liberté corporelle ni en actif, ni en passif.

99. Inerte composée divergente. Elle comprend la eorpore/le active €ft la sociale active , le plem essor des passions : tel est l'état des Sauvages ; ils jouissent de ces deux libertés. Un sauvage délibère sur la paix et la guerre, comme chez nous un ministre à portefeuille. Il a, autant qu'on peut l'avoir dans sa horde , le plein essor des passions de l'Ame; il a surtout l'insouciance, bien trés-ineonnu du civilisé. A la vérité, il est obligé de chasser et pécher pour sa subsistance ; mais ce travail attrayant pour lui ne lèse en rien la liberté corporelle active. Ua

travail qui platt n'est point une servitude , comme le serait la charrue pour le Sauvage : sa chasse est pour lui un amusement» comme la vente pour un marchand. Croiton qu'un marchand ait éprouvé une gêne corporelle quand il a dans sa matinée déployé cent pièces d'étoffes, débité force mensonges et vendu force culottes? Cette fatigue est plaisir, travail attrayant, liberté corporelle; et pour preuve j notre marchand fort content aujourd'hui, sera demain maussade et bourru, s'il ne voit entrer aucun acheteur, s'il ne peut ni mentir, ni vendre.

On a vu que la liberté du Sauvage est composée , puisqu'elle est corporelle active, et sociale active;. mais ces deux activités sont en divergence avec la destinée, avec le travail productif. Pour élever le Sauvage aux libertés actives convergentes, il faudrait lui présenter le travail productif attrayant, celui qu'on exerce par séries passionnelles (49); alors il passerait à la liberté du 3®. degré.

3®. Liberté composée convergenie ou sur-composée. Elle comprend les deux indépendances, corporelle active et sociale active, alliées à l'industrie productive attrayante,

/ Elle suppose l'unité d'adhésion, le consentement individuel de chacun, homme, femme et enfant, leur ligue passionnée pour l'exercice de l'industrie et pour le maintien de l'ordre établi. Cette troisième sorte de liberté est destinée de l'homme.

La liberté dont jouit le Sauvage est donc une fausse nature ou nature simple, puisqu'elle est divergente de la destinée ; remarque importante pour désabuser les amis de la simple nature qui n'est point la destinée. Quant à la pâture composée, on la trouverait encore moins en Civi-

PREMIÈRE PARTJE. NOTICE II. iS7

lisatîoii y OÙ les libertés telles cpie je viens de les définir» ne se rencontrent nalle part en alliage de corporelle active

i convergentes, et sociale active

Ceus qui jouissent parmi nous de ces deux libertés, ne tendent qu'à leur donner l'essor divergent ou rebelle à l'industrie productive ; tous inclinent à l'oisiveté, souvent même à la destruction :' témoins les enfants qui brisent et ravagent dés qu'on les laisse en liberté corporelle active, et qu'ils peuvent faire du dégât sans être aperçus.

Ces distinctions sur la liberté sont un peu minutieuses : mais après tant de massacres pour la fausse liberté» n'estil pas temps enfin d'apprendre à connaître la véritable , dite composée convergente, qui ne peut en aucun cas s'amalgamer avec la Civilisation, puisqu'elle suppose unité d'adhésion au régime industriel, et que parmi nous le peuple est partout en état de soulèvement intentionnel , comprimé par les sbires et les gibets ?

Il existe bien en Civilisation une masse d'adhérents ou consentants dont le nombre se borne à peu près au huitième, tandis que les sept huitièmes sont mécontents. Quelques-uns le'sont à demi et sans intention de soulèvement ; mais la très-grande majorité , composée des salariés et du petit peuple, s'insurgerait à l'instant où elle serait délivrée de la crainte des supplices. La multitude pauvre est donc réduite à la liberté simple ou corporelle. Son iu/luâtrie est un esclavage indirect , un tourment dont elle voudrait s'affranchir.

Distinguons ensuite la portion de civilisés nommée bourgeoisie, artisans, petits propriétaires. On trouve dans leur nombre une grande majorité qui est mécontente de l'ordre établi et désire des changements , des admission^

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à tels et tels droits. Elle ne jouit dotn; pas 'de la liberté sociale active, ou plutôt elle n'en jouit qa*à demi : elle est en dissidence avec Tordre social ; sa liberté n'est que de mode composé divergent, puisque- ses bourgeois et artisans sont hors d'unité et d'adhésion passionnée.

Reste une minorité très-faible , qui adhéré A l'état ci- TÎKsé tel qu'il est organisé. Cette minorité se compose des oisifs qui sont hors d'indus^trîe productive , ou de quelques prrvîlégiés qui envahissent lesemplois lucratifs : ceux-là jouissent de la liberté composée semi- convergente; mais leur nombre est bien petit , et de plus ils sont rebelles à l'industrie, désirent encore beaucoup de changements dans l'ordre social et administratif, et n'ont pas pour l'avenir des garanties de leur bonheur présent.

Il est donc bien peu de civilisés qui approchent de la vraie liberté (mode composé convergent). Il sera même facile de prouver qu'aucun d'eux n'y atteint, et que les monarques et les ministres en sont encore trés-éloignés ,^ tandis que le peuple et la classe pauvre sont tout k fait réduits à la liberté simple ou eorporelle; encore estelle compromise par les conscriptions , la domesticité , et fa sujétion des femmes et de» enfants qui ne jouissent pas en plein des libertés corporelles.

Quant à la liberté politique ou sociale, toute la classe rjpauvre en est entièrement privée , et réduite à s'asservir I dans les travaux salariés qui enchaînent l'âme ainsi que le corps. Un subalterne qui aurait des opinions contradictoires avec celles de son chef, serait renvoyé et privé de travail; il ue jouit donc pas de la liberté sociale active , pas même du droit d'opinion et de sens comniun. Partout où le pauvre hasarde une opinion contraire à celle du riche, il est éconduit malgré la justesse de ses avis, et

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