‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 158 sur 201 · INVENTIONS · texte numérisé non relu

INVENTIONS

Les juges superficiels trouveront , au premier coup d'ceil, double tort dans la Découverte que je publie : d'une part elle présente des bénéfices et prodiges énormes ; le moyen de tripler le revenu effectif de V industrie , et déterminer subitement tous les sauvages à l'adoption de la culture. Ces tableaux, malgré la justesse des raisonnements , sont éblouissants , ils excitent la défiance du lecteur; étonné de ces perspectives romantiques et gigantesques , il ose à peine s'en fier à l'arithmétique même dont la découverte est étayée.

D'autre part , ma théorie a le tort bien plus grave de contredire les méthodes et systèmes de la philosophie , la battre avec ses propres armes , s'appuyer de ses principes , exposés (H, 129), pour lui prouver quelle foule aux pieds le peu de bons préceptes qu'elle a donnés , et que si elle eût voulu les suivre , elle serait arrivée , de- I. a

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puis 25 siècles , à la connaissance de la destinée de l'homme, destinée qui est l'état sociétaire et non pas social.

Comme cette philosophie, qui semble abattue, est encore toute puissante , même sur l'esprit des classes qui en paraissent ennemies , les journaux ont dû hésiter à faire V annonce de ï ouvrage: leur délai m'oblige à prendre l'initiative. D'ailleurs , sur un sujet si neuf, ils ont besoin d'un travail préparatoire ou sommaire ; il est contenu en triple sens dans cette notice. On y trouvera:

En ie". chap., les sommaires du corps de doctrine; En 2me. chap., les sommaires des écarts de la critique; En 3me. chap. , les sommaires de méthode pour l'étudiant.

Ce triple résumé servira de clef aux diverses classes de lecteurs, y compris les journalistes ; ils sont presque tous littérateurs, ou érudits, ou philosophes, tenant, l'un à Platon ou Sénèque , l'autre à Montesquieu ou Voltaire. Dès-lors une découverte qui contredit en masse les dogmes de ces auteurs , ne peut manquer de déplaire aux écrivains de divers partis. Tous, du plus au moins, étant choqués de l'outrage fait à leurs idoles , n'apportent à cette lecture que des préventions défavorables , ne jugent que l'écorce du livre, que la forme, sans examen du fond.

Le fond se compose de calculs si incontestables , qu'on n'ose pas en essayer la critique. Les formes n'ont rien d'insinuant , rien de la souplesse exigée dans les écrits actuels ; mais cette aspérité de formes devient un titre de recommandation , lorsqu'on considère quune politique flexible n'aurait point atteint à cette magnifique découverte; elle ne pouvait être l'ouvrage que d'un esprit rétif, incapable de se plier aux convenances du sophisme et du préjugé.

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Entretemps : les journalistes, obligés à user de ménagements avec le parti philosophique , n'osent pas émettre une opinion sur un sujet si étrange. C'est donc à bon droit que l'un d'entre eux, le baron de Férussâc, rédacteur du Bulletin universel , s'est plaint qu'on ne peut pas, en France, être informé des découvertes : l'information éprouve (il a omis de le dire) quatre obstacles au lieu d'un :

1°. Le retard d' annonce par voie de journaux. Les rédacteurs, assaillis par une centaine de solliciteurs dont il faudrait lire les productions, s'effraient des ouvrages un peu étendus et se renvoient la corvée d'analyse. Mais lorsque l'auteur, étant à Paris, leur offre de faire le travail de dégrossissement , selon leurs instructions , l'analyse ne leur coûterait PAS UNE HEURE ; je le prouverai plus loin (note 2me.). Au reste, ce commentaire leur épargnera les difficultés présumées ; ils y trouveront en divers sens des canevas d'analyse.

2rae. inconvénient : Si l'on obtient l'annonce, elle peut se trouver erronée, ne donner qu'une très- fausse idée du sujet. Pour peu que l'examinateur ait été indisposé par des doctrines contraires à ses opinions, il jugera selon ses préjugés ; il trouvera de l'obscurité dans la théorie la plus claire,

3mc. obstacle. A la suite d'une analyse inexacte , surviennent des critiques diffamatoires , calomnieuses , que les zoïles colorent de ton facétieux. Le journaliste qui n'a qu'effleuré la lecture de l'ouvrage , ignore quel degré de confiance méritent ces méchancetés; il les insère sans conséquence. Elles redoublent les préventions , et le public, au lieu d'une information sur la découverte qui touche à ses plus pressants intérêts , n'a bientôt que des

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renseignements trompeurs, qui le détournent d'enprendre connaissance.

Enfin, pour 4e. entrave , l'auteur diffamé , travesti , n'a aucune voie de justification. Des motifs commerciaux s'opposent à ce qu'on insère ses répliques : elles ne seraient pas lecture amusante comme les railleries; une gazette est obligée de ménager sa clientelle, servir le goût du public de France , qui exige des plaisanteries JUSTES ou NON , plutôt que des analyses d'une science nouvelle. Le journaliste, entraîné par des intérêts de coterie, n'ose pas approuver une invention qui offense les puissances philosophiques; il cède, comme Pilate , à l'influence d'un parti dont il gémit de servir l'injustice.

C'est ainsi que l'auteur d'une grande découverte trouve, dans la capitale de France, moins de protection que les malfaiteurs , qui au moins sont entendus et défendus par-devant jury avant d'être condamnés.

Tel est l'abus que M. de Férussac a dénoncé trop succinctement , se bornant à signaler le quart du désordre. H en a de plus oublié la contre-partie , la profusion de secours assurés aux inventions futiles , colifichets , baumes et orviétans de toilette. Un inventeur en ce genre jouit en France du droit de faire assembler le ban et l'arrière-ban des compagnies savantes. On voit dans Paris quantité d'affiches citant , à l'appui de telle pommade ou essence de toilette ,

Le procès-verbal de S. Exe. le Ministre de l'intérieur 5

Celui du Comité de salubrité publique et des inventions SECRÈTES ;

I/approbation des Médecins et Chimistes célèbres ;

Enfin, TObdonnance royale qui garantit le privilège,

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Que de potentats scientifiques et administratifs , protecteurs obligés des inventeurs de pommades et cosmétiques ! Il faut ajouter à ces triomphes ceux d'une douzaine de tailleurs et coiffeurs qui, chaque mois , volent à l'immortalité dans les journaux des modes.

Mais une découverte utile , comme le bateau à vapeur, sera dédaignée dans Paris , jusqu'à ce que les étrangers aient prononcé. Ensuite elle sera revendiquée par les Français (II, 110), qui s'en seront moqués à son apparition.

Il importe donc de prévenir les étrangers sur cette défaveur qui poursuit en France les inventions utiles , afin qu'ils examinent scrupuleusement , sans acception des critiques françaises qui , même dans le cas de bienveillance , ne portent que sur la forme et non sur le fond.

Deux puissances , l'Angleterre et les Etats-Unis, trèsvivement intéressées à la découverte du procédé d Association domestique-agricole , peuvent sans frais en faire l'essai sur un hameau ou réunion quelconque , et policer subitement leurs sauvages de Louisiane et de Canada. L'Angleterre va trouver dans cette invention l'unique voie d'extinction de sa dette colossale. Ce serait à toutes deux une insigne duperie déjuger ma théorie par l'impression quelle pourra faire à Paris , où le plus grand crime est de contredire Platon, Aristote et leur docte cabale.

Ces entraves me donneront lieu de remarquer qu'en France le monde savant est dans une anarchie complète. Il n'y existe ni police des découvertes , proposant celles qui sont à faire (article 3me. ), ni corps d'opposition , formant contre-poids à la détraction et à la calomnie en matière scientifique et littéraire. La nation

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entière est dupe de cette lacune d'autorité tutélaire : gouvernement , savants et public sont lésés par la négligence d'une foule d'études laissées en arrière, pur le refus* d'examen et les retards d'annonce des découvertes publiées.

Les savants sont peut-être les plus dupes de ce désordre, car en voulant asservir les inventeurs à une sorte d'index philosophique , ils tombent eux-mêmes en quadruple duperie. Cela sera expliqué au 2me. intermède.

Jadis les ouvrages interdits par l'inquisition et la censure étaient réputés les plus dignes de curiosité : pourquoi ne pas former pareille conjecture sur un ouvrage mis à /'index philosophique , et privé d'annonce parce qu'il démontre Vimpéritie des sciences politiques , économiques et métaphysiques ? Il faut que la philosophie ineertaine soit encore bien puissante, si elle exerce DE FAIT pareille dictature sur V opinion.

3' en conclurai à l'établissement d'un jury d'examen et d'annonce régulière , soumise à rétribution fixe, et devant porter sur le fond des découvertes et non sur la forme des traités. Ladite voie n'entravera en rien les critiques des journalistes ; mais elle satisfera la classe judicieuse qui, n'étant pas exclusivement adonnée à la satire et au bel esprit, désire être informée sur l'utile, sur le fond , sur les avantages que promet une invention , sur les procédés, moyens et preuves dont s'appuie la théorie.

J'espère, à ce sujet, convaincre le monde savant que c'est ici un CAS D'EXCEPTION , et que pour son propre intérêt il doit , dans cette circonstance , dévier des routines de la critique , faire abstraction des griefs d'amourpropre, en considération de l'immensité de bénéfices et de gloire que lui garantit la découverte.

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Quant aux autres lecteurs qui, moins exigeants sur la gloire f sont gens à se contenter de la fortune et des plaisirs dont Vëtat sociétaire leur ouvre la voie, il est à propos de leur présenter un sommaire de la théorie , la resserrer dans un cadre étroit comme cet opuscule , qui contient les documents propres à faciliter l'intelligence de l'ouvrage à l'homme le moins exercé.

Toutefois , ils devront se rappeler que c'est ici un nouveau monde scientifique , où l'on s'égarerait si on ne suivait pas les instructions du guide, et si Von voulait juger d'après les prestiges philosophiques , une théorie qui vient les dissiper à jamais , initier l'esprit humain à tout l'ensemble des mystères du mouvement , l'introduire au sanctuaire du temple de cette nature , dont trente siècles savants avaient déploré les rigueurs , en s' écriant avec Voltaire :

Mais quelle épaisse nuit voile encor la nature !

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