DES DOUZE PASSIONS RADICALES D'OCTAVE
J'en ai donné le classement, 5 sensitives, 4 affectives, 3 distributives.] (') Ces trois dernières sont à peine connues des Civilisés; on n'en voit poindre que des lueurs qui excitent la grande colère des moralistes, ennemis acharnés des voluptés. L'influence de ces trois passions est si faible et leur apparition si rare, qu'on ne les a pas même classées distinctement; j'ai dû leur donner une dénomination d'engrenante, variante et graduante, mais je préfère les désigner par les numéros 10, 11, 12 ; et je diffère à en donner la définition, car on ne croirait pas que Dieu, malgré toute sa puissance, pût jamais inventer aucun Ordre social capable d'assouvir trois passions si insatiables de voluptés.
Les sept passions "affectives" et "distributives" dépendent de Pâme plus que de la matière ; elles ont rang de primitives. Leur action combinée engendre une passion colleetive ou formée de la réunion dessept autres, comme le blanc est formé de l'union des sept couleurs du rayon ; je nommerai cette treizième passion Harmonisme [ou Unitéisme] ; elle est encore plus inconnue que les 10e, 11e et 12e, dont je n'ai point parlé; mais sans les connaître on peut raisonner sur leur influence générale. C'est ce que je vais faire.
Quoique ces quatre passions, 10e, 11e, 12e et 13e, soient complètement étouffées par nos habitudes civilisées, cependant leur germe existe dans nos âmes; il nous fatigue, nous presse selon qu'il a plus ou moins d'activité dans chaque individu. De là vient que beaucoup de Civilisés passent leur vie dans l'ennui, lors même qu'ils possèdent tous les objets de leurs désirs; témoin César qui, parvenu au trône du monde, s'étonna de ne trouver dans un si
(i ) La note manuscrite s'arrête ici et l'ancien texte reprend.
haut rang que le vide et l'ennui. Cette anxiété de César n'avait d'autre cause que l'influence des quatre passions étouffées, et surtout de la treizième, qui exerçait sur son âme une pression très active ; dès lors il jouissait d'autant moins de son bonheur que l'avènement au rang suprême ne lui laissait aucune convoitise qui pût le distraire et faire diversion à l'effort de cette treizième passion qui dominait en lui.
Même disgrâce s'étend assez généralement sur les grands hommes de la Civilisation; leur âme étant fortement agitée par les quatre passions qui n'ont pas de développement, il ne faut pas s'étonner si l'on voit communément le vulgaire plus satisfait d'un bonheur médiocre que les grands ne le sont de leurs splend ides jouissances. Ces grandeurs tant vantées, trône, domination, etc., sont sans doute un bien réel, quoi qu'en disent les philosophes; mais elles ont la propriété d'irriter et non pas de satisfaire les quatre passions comprimées ; et de là vient que la classe moyenne peut jouir davantage avec de moindres ressources, parce que ses bourgeoises habitudes n'irritent guère que les neufs premières passions dont l'Ordre Civilisé permet quelque développement , tandis qu'il ne laisse [presque] aucun essor aux trois " distributives " ni à celle d'Harmonisme.
En général, l'influence des trois " distributives " produit les caractères qu'on accuse de corruption , et qu'on nomme libertins , débauchées , etc. La treizième ou Harmonisme produit ceux qu'on appelle originaux, gens qui semblent mal à leur aise en ce monde, et qui ne peuvent s'accommoder avec les usages de la Civilisation.
Les Barbares sont " à peu près" étrangers à ces quatre passions que leur état social n'éveille en aucune manière ; aussi sont-ils plus satisfaits que nous dans leurs brutales habitudes, qui tiennent aux neufs passions matérielles et spirituelles, les seules dont ils soient agités.
En résumé, s'il n'y a de bonheur parfait pour le genre humain que dans l'Ordre des Séries groupées ou Ordre combiné, c'est qu'il assure plein développement aux douze passions radicales, et par conséquent à la treizième, qui est un composé des sept principales. D'où il suit que, dans ce nouvel Ordre social, le moins fortuné des individus, homme ou femme, sera beaucoup plus heureux que ne l'est aujourd'hui le plus grand des rois; car le vrai bonheur ne consiste qu'à satisfaire toutes ses passions.
Les douze passions radicales se subdivisent en une multitude
de nuances qui dominent plus ou moins dans chaque individu ; il en résulte des caractères variés à l'infini, mais qu'on peut rapporter à huit cent [dix] principaux. La nature les distribue au hasard enlre les enfants des deux sexes; de sorte que parmi huit cent [dix] enfants rassemblés sans aucun choix, on peut trouver le germe de toutes les perfections où l'esprit humain puisse atteindre; c'est-à-dire que chacun d'eux sera doué naturellement de l'aptitude nécessaire à égaler l'un des êtres les plus étonnants qui aient paru, comme un Homère, un César, un Newton, etc. En conséquence , si l'on divise par huit cent [dix] le nombre de trente-six millions auquel s'élève la population de la France, on trouvera qu'il existe dans cet empire quarante-cinq mille individus capables d'égaler Homère, quarante-cinq mille capables d'égaler Démosthène, etc., s'ils eussent été "préparés dès" l'âge de trois ans, et qu'ils eussent reçu Véducation naturelle qui développe tous les germes distribués par la nature. Mais cette éducation ne peut avoir lieu que dans les Séries progressives ou Ordre combiné ; on conçoit quelle sera dans ce nouvel Ordre l'affluence de gens célèbres dans tous les genres, puisque la seule population de la France en fournirait quarante-cinq mille de chaque espèce. En conséquence, lorsque le globe sera organisé et porté au grand complet de trois milliards, il y aura habituellement sur le globe trente-sept millions de poètes égaux à Homère, trente-sept millions de géomètres égaux à Newton , trente-sept millions de comédiens égaux à Molière, et ainsi de tous les talents imaginables. (Ce sont là des estimations approximatives [que les journaux de Paris prennent à la lettre.])
C'est donc une grande erreur de croire que la nature soit avare de talents; elle en est prodigue bien au delà de nos désirs et de nos besoins; mais il vous reste à savoir découvrir et développer les germes; c'est sur quoi vous êtes aussi ignorants qu'un Sauvage peut l'être sur la découverte et l'exploitation des mines. Vous n'avez aucun art, aucune pierre de touche pour discerner à quoi la nature destine les individus, quels germes elle avait implantés dans leurs âmes; ces germes sont foulés, étouffés par l'éducation civilisée, et à peine en échappe-t-il un sur un million; l'art de les découvrir sera une des mille merveilles que vous apprendra la Théorie des Séries progressives , dans lesquelles chacun développe et perfectionne au plus haut degré les différents germes de talents que la nature lui a départis.
EXPOSITION. **à
Si les huit cent [dix] caractères sont distribués au hasard parmi les divers enfants, il ne faut pas s'étonner du contraste habituel qu'on remarque entre les fils et les pères; contraste d'où est né le proverbe : « A père avare, fils prodigue. » De là résulte le bouleversement continuel des intérêts de famille ; on voit un père former à grands frais et grandes peines un établissement qui sera négligé, dégradé et vendu par son fils dont les goûts seront opposés. C'est pour les pères un sujet de déclamations intarissables contre la nature ; le nouvel Ordre social va justifier toutes ces injustices apparentes de la nature, même les plus révoltantes; comme le délaissement du pauvre qui est d'autant moins protégé qu'il a plus besoin de secours et de travail, tandis que le riche qui n'éprouve aucun besoin se voit de plus en plus accablé des faveurs de la fortune et des offres d'emploi. Cette influence d'un génie malfaisant éclate dans toutes les branches de la civilisation ; elle nous y montre en tout sens la nature acharnée contre le pauvre, le juste et le faible; partout on y reconnaît l'absence d'une providence divine, et le règne permanent de l'esprit démoniaque, qui laisse briller parfois quelques lueurs de justice pour nous apprendre que la justice est bannie des sociétés civilisées et barbares *.
■ Je ne sais, de tout temps, quelle injuste puissance « Laisse la paix au crime et poursuit l'innocence.
« Autour de moi, si je jette les yeux,
« Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux. »
Racine , dans Andromaque.
Ces désordres provisoires vous sembleront des dispositions de la plus haute sagesse quand vous aurez reconnu par la Théorie de l'Attraction que l'Ordre civilisé a la faculté de développer les douze passions radicales en contremarche générale, et de produire constamment autant d'iniquités et d'horreurs que ces passions auraient produit de justice et de bienfaits dans leur marche directe et leur développement combiné. Vous admirerez l'enchaînement régulier de ces calamités dont Dieu vous accable et vous accablerait tant que vous vous obstineriez à vivre dans l'incohérence industrielle ; vous reconnaîtrez que ces prétendues bizarreries du jeu des passions tiennent à de profonds calculs par lesquels Dieu vous prépare un immense bonheur dans l'Ordre combiné ; vous apprendrez enfin que cette Attraction passionnée que vos philosophes accusent de vice et de corruption est le plus savant et le
plus admirable des œuvres de Dieu ; puisqu'elle seule, sans aucune contrainte et sans autre appui que l'appât des voluptés, elle (seule va établir l'Unité universelle sur le globe, et faire disparaître les guerres, les révolutions, l'indigence et l'injustice, pendant la carrière de septante mille ans d'Harmonie sociale où nous allons entrer. Je continue sur les sociétés incohérentes dans lesquelles nous vivons.