‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 51 sur 201 · MÉCANISME PASSIONNÉ DE LA GASTRONOMIE COMBINÉE · texte numérisé non relu

MÉCANISME PASSIONNÉ DE LA GASTRONOMIE COMBINÉE

C'est peu des jouissances matérielles que je vous annonce; iî ne suffira pas que le plus pauvre de vous ait une table mieux servie et mieux abreuvée que celle du plus opulent des Rois ; ce bien-être, quelque réel qu'il soit, ne vous assurerait encore que la moitié des plaisirs de la table. Si la bonne chère en fait la base, il est une condition non moins essentielle : c'est l'amalgame judicieux des convives , l'art de varier et assortir les compagnies , de les rendre chaque jour plus intéressantes par des rencontres imprévues et délicieuses , et d'assurer même aux plus pauvres gens les plaisirs de l'âme si incompatibles avec vos tristes habitudes de ménage. Sur ce point votre Civilisation est complètement ridicule ; vos réunions formées à grands frais, vos banquets les plus célèbres sont pour l'ordinaire si mal assortis, si bizarrement composés, qu'on y périrait d'ennui sans la ressource du festin, qui dès lors n'est plus qu'un plaisir de goujats, et peut-être moins encore ; car les goujats sont jovials et folâtres dans leurs tavernes; ils y trouvent les plaisirs de l'esprit et des sens à la fois, tandis qu'on bâille dans vos salons pendant une mortelle heure en attendant le dîner. Eh ! ce dîner n est-il pas payé bien chèrement par l'ennui de soutenir des discussions léthargiques sur la pluie et le beau temps, sur les chères santés des parents et amis, les progrès des

enfants si dignes de leurs vertueux pères, le bon caractère des demoiselles, le bon cœur des tantes et les tendres sentiments de la tendre nature! Quel déluge de fadeurs et de niaiseries dans ces réunions civilisées qu'on a pourtant préparées à grands frais et soutenues d'un festin dispendieux; festin aussi ennuyeux pour les convives que pour la maîtresse qui a l'embarras de le diriger et de le préparer ! Eh ! comment les Civilisés osent-ils prétendre à quelque renommée gastronomique, lorsqu'ils sontdans une absolue nullité sur l'art de former des réunions piquantes et variées, ce qui est une moitié du plaisir de la table. Il semble que sur ce point les Rois soient encore plus au dépourvu que la populace; réduits à manger en famille, isolés comme des ermites, et sérieux comme des hiboux pendan! tout leur repas, ils nous prouvent, à table comme ailleurs, que les jouissances du plus puissant des Rois sont bien inférieures à celles que trouvera le plus pauvre de ses sujets dans l'Ordre combiné. Encore ce Souverain doit-il s'estimer heureux si , dans l'isolement et la tristesse qui président à ses repas, il peut écarter le soupçon d'empoisonnement dont il est menacé sans cesse. 0 vanité des jouissances de la Civilisation !

Ce serait ici le lieu d'expliquer de quelle manière se varient les rassemblements dans l'Ordre combiné, comment on fait succéder les repas d'amourettes, de famille, de corporations, d'amitié, d'étrangers, etc.

Pour disposer cette série de repas, ainsi que celle des travaux qui doivent varier au moins de deux en deux heures, on tient chaque jour, dans le plus petit canton (*) du globe, la Bourse ou assemblée de négociations. Ony traite des réunions de travail etde plaisir pour les jours suivants, des emprunts de cohortes entre les divers cantons qui se concertent pour associer leur industrie et leurs divertissements. Dans chaque canton il se négocie tous les jours à la bourse au moins huit cents assemblées de travail, de repas, de galanterie, de voyages et autres. Chacune de ces réunions exigeant des débats entre dix et vingt, et quelquefois cent personnes, il y a au moins vingt mille intrigues à débrouiller à la bourse pendant une heure. Pour les concilier il y a des fonctionnaires de toute espèce, et des dispositions au moyen desquelles chaque individu peut suivre une trentaine d'intrigues à la fois; de sorte que la bourse du moindre canton est plus animée que celle de Londres

()) 11 n'en peut pas exister de moindre de 700 personnes.

ou Amsterdam. On y négocie principalement par signaux, au moyen desquels chaque négociateur dirigeant peut, de son bureau , entrer en débat avec tous les individus, et intriguer, par ses acolytes, pour vingt Groupes, vingt Séries, vingt cantons à la fois, sans vacarme ni confusion. Les femmes, les enfants négocient ainsi que les hommes pour fixer leurs réunions de toute espèce, et les luttes qui s'élèvent chaque jour à ce sujet entre les Séries, les Groupes et les individus, forment le jeu le plus piquant, l'intrigue la plus compliquée et la plus active qui puisse exister; aussi la bonrse est-elle un grand divertissement dans l'Ordre combiné.

D'après les aperçus que je viens de donner sur les plaisirs de la table, on peut pressentir que ceux de l'amour s'élèveront au même degré, et présenteront chaque jour une foule d'anecdotes et d'aventures dont les moins piquantes seront encore bien supérieures à nos prouesses les plus vantées. L'amour ainsi que la table offrira des chances à tous les caractères; là finiront les oiseux débats des Civilisés sur la constance et l'inconstance, et les affections diverses ; il faudra des goûts de toute espèce dans l'Ordre combiné, parce qu'il présente des moyens de satisfaire tous les goûts. Les Bacchantes y sont aussi nécessaires que les Vestales, et la culture ne peut s'exercer par Attraction s'il n'y a dans le canton des amours de tout genre. Aussi, à côté des Bacchantes qui exercent la vertu de fraternité, et qui se vouent aux plaisirs de tout le genre humain, on trouvera des Vestales et Jouvencelles d'une fidélité assurée; on y trouvera, chose bien plus rare, des hommes fidèles aux femmes, et c'est ce qu'on ne trouve pas en Civilisation, à moins de chercher dans la classe cagote; qui ne fait pas partie du monde amoureux.

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